En aparté - Les monuments des autres
Après l'horreur causée en août 1945 par le souffle nucléaire et les radiations, comment Marguerite Duras avait pu oser écrire, à peine quelques années plus tard, Hiroshima mon amour, le film tourné par Alain Resnais? Bien sûr, les très mauvaises langues disent depuis longtemps que Duras n'a pas écrit que des bêtises puisqu'elle en a aussi beaucoup filmé...
Le nucléaire, au Japon plus qu'ailleurs, a toujours évoqué le noir corbeau, les cadavres, la putréfaction, les cendres. Mais que peut un pays comme le Japon, esclave de son expansion économique, sans s'asservir d'abord au nucléaire? Dans le parc d'artillerie des puissances économiques de la planète, ce pays ne jouit que de 18 % d'autosuffisance énergétique, dont à peine 4 % hors du nucléaire. Heureusement, les réacteurs nucléaires civils ne peuvent être confondus avec une bombe atomique. On le dit sans arrêt, partout.
Mais on peut bien faire dire et faire répéter cela tant qu'on voudra, il n'en reste pas moins ce qui arrive aujourd'hui au Japon: un drame radioactif. Le coût humain, social et environnemental de pareille source d'énergie en vaut-il la peine? Le développement de spirales boursières pèse-t-il plus lourd, en fin de compte, que l'avenir très terre à terre de l'humanité?
Julie Lemieux, appuyée par Normand Mousseau, professeur de physique à l'Université de Montréal, a publié un livre hélas passé inaperçu: Avez-vous peur du nucléaire?.
«Vous devriez peut-être», explique l'auteur, qui s'intéresse de près aux différents aspects de cette question: les déchets radioactifs, les risques courus, le transport des matières dangereuses, la durée pharaonique de la radioactivité.
Dans son livre, Julie Lemieux ne dit rien de Guy Joron, cet ancien ministre du gouvernement Lévesque. Ce monsieur mériterait pourtant un monument. C'est lui, Guy Joron, qui a empêché la construction de centrales nucléaires en série, tel qu'on les planifiait au début des années 1970. Imaginez un peu la scène: des réacteurs un peu partout sur les rives du Saint-Laurent, des centrales Gentilly à perte de vue, grosse chacune comme un monstrueux champignon gorgé de menaces.
***
C'est d'une autre bombe qu'il devait d'abord être question ici. Je voulais essentiellement parler de la réédition d'un journal unique qui vécut l'espace d'une année, un journal décapant et grinçant baptisé La Bombe.
Ce journal, publié à Montréal en 1909, offrait à ses lecteurs la satire, l'ironie, la caricature, la critique et la parodie comme outils pour déboulonner les statues des puissants afin de voir les vers qui grouillent en dessous. La Bombe publia, à travers quelques pages en couleur, des caricatures de Joseph Charlebois, d'Alberic Bourgeois et d'Edmond Massicotte, tous de bons dessinateurs locaux en leur temps.
Ce journal très rare, pratiquement inconnu, vient d'être réédité de très belle manière par Moult éditions, une petite maison qui n'a pas lésiné sur la qualité du papier, ni sur le travail graphique à fournir pour mener à bien pareil projet.
Avec La Bombe, écrivent les éditeurs de chez Moult, «les gens sérieux et forts de cette certitude selon laquelle le Québec d'avant la Révolution tranquille n'aurait rien accouché de poésie, d'art ou de littérature qui puisse véritablement être considéré comme "moderne" — sinon Le Nigog, Refus global ou quelques autres exceptions qui viennent confirmer la règle — trouveront une autre belle occasion de déserter.»
On l'ignore le plus souvent, mais à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, plusieurs journaux très libres, du genre La Bombe, furent publiés ici. Qui connaît La Lanterne, Le Canard, Le Crapaud, Le Violon, La Scie, Le Fantasque?
***
Le crâne hirsute, couvert de cicatrices, à moitié chauve, la démarche difficile, il avait l'allure d'un Frankenstein échappé de justesse de je ne sais quel laboratoire. Ce soir-là, il frappait à grands coups de poing sur les murs beiges d'un corridor très quelconque, celui de l'arrière-scène d'un stupide studio de télévision.
Les mots se bousculaient dans sa gorge, puis trébuchaient dans sa bouche avant de se répandre dans toutes les directions en flots ininterrompus, véritable torrent sonore plein de fracas et fort gros de menaces. On y distinguait, tant bien que mal, un chapelet de jurons et, surtout, l'intensité d'une certaine lumière que l'on nomme lucidité.
De cette courtepointe sonore sens dessus dessous, on ne comprenait rien, et pourtant on comprenait tout.
C'est cette image toute personnelle de Gérald Godin qui m'est revenue en mémoire en visionnant cette semaine Godin, le documentaire réalisé par Simon Beaulieu et sa bande. Le documentaire flotte un peu à la surface des choses, mais il a entre autres mérites celui de montrer l'étendue de ce personnage.
Ce soir-là donc, il y a longtemps déjà, je me trouvais dans ce corridor misérable en compagnie de Doris Lussier. Parce que j'étais le plus jeune de ceux qui devaient s'adresser à la caméra, Lussier m'avait pris spontanément sous son aile et se montrait très obligeant à mon égard. Nous venions tous d'apprendre que Claude Morin, l'ancien ministre-trapéziste de René Lévesque, avait travaillé pour la Gendarmerie de Sa Majesté. Personne n'en revenait. Godin encore moins que les autres. Il suffoquait de rage, de haine, de dégoût. Et à force de pester et de faire peur, ce Frankenstein en devenait beau.
Doris Lussier me mit la main sur l'épaule et me dit tout bas: «Regarde bien Gérald. Regarde-le bien. Il est en crisssss. Et il y a de quoi! Cette colère, c'est celle d'un homme libre, un vrai. Souviens-toi(z)-en...»
Depuis le temps, Godin, sommes-nous à la veille de sortir de «la saison des crânes brisés / des photos triomphantes / devant des monuments / les monuments des autres»?
***
Japon, la fabrique des futurs
Jean-François Sabouret
CNRS éditions
Paris, 2011, 78 pages
***
Avez-vous peur du nucléaire? Vous devriez peut-être
Julie Lemieux
Préface de Normand Mousseau
Éditions MultiMondes
Québec, 2009, 202 pages
***
La Bombe
Journal satirique paru en 1909
Réédition sous la direction de Sandria P. Bouliane et de Jasmin Miville-Allard
Moult éditions
Montréal, 2011, 144 pages
Le nucléaire, au Japon plus qu'ailleurs, a toujours évoqué le noir corbeau, les cadavres, la putréfaction, les cendres. Mais que peut un pays comme le Japon, esclave de son expansion économique, sans s'asservir d'abord au nucléaire? Dans le parc d'artillerie des puissances économiques de la planète, ce pays ne jouit que de 18 % d'autosuffisance énergétique, dont à peine 4 % hors du nucléaire. Heureusement, les réacteurs nucléaires civils ne peuvent être confondus avec une bombe atomique. On le dit sans arrêt, partout.
Mais on peut bien faire dire et faire répéter cela tant qu'on voudra, il n'en reste pas moins ce qui arrive aujourd'hui au Japon: un drame radioactif. Le coût humain, social et environnemental de pareille source d'énergie en vaut-il la peine? Le développement de spirales boursières pèse-t-il plus lourd, en fin de compte, que l'avenir très terre à terre de l'humanité?
Julie Lemieux, appuyée par Normand Mousseau, professeur de physique à l'Université de Montréal, a publié un livre hélas passé inaperçu: Avez-vous peur du nucléaire?.
«Vous devriez peut-être», explique l'auteur, qui s'intéresse de près aux différents aspects de cette question: les déchets radioactifs, les risques courus, le transport des matières dangereuses, la durée pharaonique de la radioactivité.
Dans son livre, Julie Lemieux ne dit rien de Guy Joron, cet ancien ministre du gouvernement Lévesque. Ce monsieur mériterait pourtant un monument. C'est lui, Guy Joron, qui a empêché la construction de centrales nucléaires en série, tel qu'on les planifiait au début des années 1970. Imaginez un peu la scène: des réacteurs un peu partout sur les rives du Saint-Laurent, des centrales Gentilly à perte de vue, grosse chacune comme un monstrueux champignon gorgé de menaces.
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C'est d'une autre bombe qu'il devait d'abord être question ici. Je voulais essentiellement parler de la réédition d'un journal unique qui vécut l'espace d'une année, un journal décapant et grinçant baptisé La Bombe.
Ce journal, publié à Montréal en 1909, offrait à ses lecteurs la satire, l'ironie, la caricature, la critique et la parodie comme outils pour déboulonner les statues des puissants afin de voir les vers qui grouillent en dessous. La Bombe publia, à travers quelques pages en couleur, des caricatures de Joseph Charlebois, d'Alberic Bourgeois et d'Edmond Massicotte, tous de bons dessinateurs locaux en leur temps.
Ce journal très rare, pratiquement inconnu, vient d'être réédité de très belle manière par Moult éditions, une petite maison qui n'a pas lésiné sur la qualité du papier, ni sur le travail graphique à fournir pour mener à bien pareil projet.
Avec La Bombe, écrivent les éditeurs de chez Moult, «les gens sérieux et forts de cette certitude selon laquelle le Québec d'avant la Révolution tranquille n'aurait rien accouché de poésie, d'art ou de littérature qui puisse véritablement être considéré comme "moderne" — sinon Le Nigog, Refus global ou quelques autres exceptions qui viennent confirmer la règle — trouveront une autre belle occasion de déserter.»
On l'ignore le plus souvent, mais à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, plusieurs journaux très libres, du genre La Bombe, furent publiés ici. Qui connaît La Lanterne, Le Canard, Le Crapaud, Le Violon, La Scie, Le Fantasque?
***
Le crâne hirsute, couvert de cicatrices, à moitié chauve, la démarche difficile, il avait l'allure d'un Frankenstein échappé de justesse de je ne sais quel laboratoire. Ce soir-là, il frappait à grands coups de poing sur les murs beiges d'un corridor très quelconque, celui de l'arrière-scène d'un stupide studio de télévision.
Les mots se bousculaient dans sa gorge, puis trébuchaient dans sa bouche avant de se répandre dans toutes les directions en flots ininterrompus, véritable torrent sonore plein de fracas et fort gros de menaces. On y distinguait, tant bien que mal, un chapelet de jurons et, surtout, l'intensité d'une certaine lumière que l'on nomme lucidité.
De cette courtepointe sonore sens dessus dessous, on ne comprenait rien, et pourtant on comprenait tout.
C'est cette image toute personnelle de Gérald Godin qui m'est revenue en mémoire en visionnant cette semaine Godin, le documentaire réalisé par Simon Beaulieu et sa bande. Le documentaire flotte un peu à la surface des choses, mais il a entre autres mérites celui de montrer l'étendue de ce personnage.
Ce soir-là donc, il y a longtemps déjà, je me trouvais dans ce corridor misérable en compagnie de Doris Lussier. Parce que j'étais le plus jeune de ceux qui devaient s'adresser à la caméra, Lussier m'avait pris spontanément sous son aile et se montrait très obligeant à mon égard. Nous venions tous d'apprendre que Claude Morin, l'ancien ministre-trapéziste de René Lévesque, avait travaillé pour la Gendarmerie de Sa Majesté. Personne n'en revenait. Godin encore moins que les autres. Il suffoquait de rage, de haine, de dégoût. Et à force de pester et de faire peur, ce Frankenstein en devenait beau.
Doris Lussier me mit la main sur l'épaule et me dit tout bas: «Regarde bien Gérald. Regarde-le bien. Il est en crisssss. Et il y a de quoi! Cette colère, c'est celle d'un homme libre, un vrai. Souviens-toi(z)-en...»
Depuis le temps, Godin, sommes-nous à la veille de sortir de «la saison des crânes brisés / des photos triomphantes / devant des monuments / les monuments des autres»?
***
Japon, la fabrique des futurs
Jean-François Sabouret
CNRS éditions
Paris, 2011, 78 pages
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Avez-vous peur du nucléaire? Vous devriez peut-être
Julie Lemieux
Préface de Normand Mousseau
Éditions MultiMondes
Québec, 2009, 202 pages
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La Bombe
Journal satirique paru en 1909
Réédition sous la direction de Sandria P. Bouliane et de Jasmin Miville-Allard
Moult éditions
Montréal, 2011, 144 pages
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