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Le magnum opus de Philippe Muray

Ses ouvrages connaissent une faveur inattendue, comme si l'on découvrait tout à coup la force de sa pensée et toute l'ampleur et la beauté de son oeuvre

François Ricard   12 mars 2011  Livres

À retenir

    Essais
    Philippe Muray
    Les Belles Lettres
    Paris, 2010, 1812 pages
Je ne connais pas, dans le paysage de la littérature française contemporaine, d'œuvre plus singulière, plus libératrice et plus réjouissante que celle du regretté Philippe Muray (1945-2006).

En disant cela, je pense évidemment à ses romans (Postérité, 1988; On ferme, 1997), à sa poésie (Minimum respect, 2003), aux ouvrages époustouflants qu'il a consacrés à Céline (1981), à La Gloire de Rubens (1991) ou au XIXe siècle à travers les âges (1984). Mais le plus grand Muray, le Muray le plus flamboyant et le plus pur, si j'ose dire, c'est celui qui, dans les années 1990 et 2000, après avoir rompu avec le ronron parisien, les minauderies des avant-gardes et les chapelles de la bien-pensance vertueuse, s'est lancé dans une guerre sans merci contre la bêtise et l'innocence de l'époque, écrivant chaque mois, presque chaque jour, des pages remplies de férocité et de jubilation sur ce qu'il a appelé la «festivocratie», ce nouveau régime célébré par l'armée des «mutins de Panurge» et autres «intellectuels de confort» et qui marque à ses yeux un changement radical dans la vision que se fait l'Occident de son destin, de sa culture, de ce qu'est la condition humaine elle-même.

Évidemment, Muray n'est pas le seul à décrire en termes critiques cette phase «post» ou «ultra» moderne du capitalisme, dans laquelle il voit la «fin de l'histoire» et l'instauration d'un nouveau «paradigme», à la fois métaphysique et existentiel, fondé sur le refus de toute négativité, de toute limite, de tout ce qui vient du passé, et sur la recherche effrénée, proprement inachevable, d'une «liberté» et d'une «joie» qui ne sont en réalité que le consentement définitif à notre propre aliénation, au dénudement de notre humanité et au saccage du monde que l'histoire et la culture nous ont confié.

Mais il est le seul qui le fasse d'une manière aussi vivante, dans une prose aussi riche et inventive et avec une méchanceté aussi exquise, un humour aussi parfait. Le seul, également, dont le travail d'observation, d'analyse et de dénonciation soit celui d'un véritable écrivain, c'est-à-dire de quelqu'un qui sait lire la vie la plus concrète, l'actualité en apparence la plus anecdotique, et, de là, conduire son lecteur à ce ravissement que procure le dévoilement d'une vérité inédite, à la fois évidente et obscure, effroyable et loufoque.

Un esprit lucide et désenchanté

Maître de l'hyperbole et du calembour, satiriste impitoyable, pamphlétaire armé d'une culture et d'une intelligence éblouissantes, Muray est un écrivain à la fois passionné et glacial, que de bonnes âmes voient tantôt comme un cynique, tantôt comme un «réactionnaire», alors qu'il n'est, en définitive, qu'un esprit lucide et désenchanté, amusé autant qu'indigné par l'inénarrable spectacle de la bouffonnerie contemporaine, à laquelle il n'accorde aucune créance ni ne fait aucune concession, se contentant d'être ailleurs, hors du jeu, à l'écart, et de regarder.

Longtemps, Philippe Muray est demeuré un auteur marginal, presque confidentiel. Mais voilà que, depuis sa mort prématurée, ses livres se sont mis à intéresser de plus en plus de lecteurs, au point de lui valoir aujourd'hui, en France (et ici), une faveur inattendue, comme si l'on découvrait tout à coup, en même temps que la force de sa pensée, toute l'ampleur et la beauté de son oeuvre. C'est pourquoi il faut saluer la parution récente, aux éditions des Belles Lettres, d'un superbe volume intitulé simplement Essais, où sont réunis sept ouvrages que Muray a publiés pendant les quinze dernières années de sa vie, sa période la plus féconde et la plus épanouie.

Cela commence par L'Empire du bien (1991), où l'essayiste jette pour ainsi dire les bases de sa «méthode». Suivent les deux volumes d'Après l'histoire (1999 et 2000), dans lesquels il met au point les grandes notions qui vont guider sa lecture du présent et invente son nouveau «héros»: Homo festivus. Enfin, on a les quatre tomes d'Exorcismes spirituels (1997-2005), recueils où Muray a rassemblé ses innombrables articles et interviews parus dans divers périodiques (dont Le Devoir en 2005 et la revue L'Inconvénient en 2003).

Une oeuvre gigantesque

Au total, Essais contient donc près de 400 textes, parmi lesquels il ne s'en trouve pratiquement aucun dont on puisse dire qu'il aurait «vieilli», même si les circonstances ou les personnages qui les ont inspirés sont plus ou moins oubliés. Il n'y a pas un seul de ces textes, en effet, pas une seule de leurs phrases qui ne conserve sa fraîcheur et sa «pertinence», pas une intuition ou une idée qui ait perdu son pouvoir d'élucidation et qui ne puisse plus éclairer ce que nous sommes, en y jetant la seule lumière qui convient: celle de la pitié et du rire.

Discrètement annotée par Vincent Morch, cette édition monumentale (près de 2000 pages) contient aussi, chose nouvelle et infiniment précieuse, trois index: ceux des noms et des oeuvres cités par l'auteur, mais aussi celui des thèmes, qui s'intitule «Index hyperfestif» et qui permet au lecteur oisif ou sérieux de circuler à sa guise dans cette oeuvre gigantesque, tableau à la fois le plus drôle et le plus terrifiant de notre effondrement en forme de carnaval.

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