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Poésie - Laurance Ouellet Tremblay et Maggie Roussel envisagent le pire

Hugues Corriveau   5 mars 2011  Livres
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Si la poésie sert un peu à faire transparaître le cœur ou l'émoi à travers des mots justes qui frappent et percutent, les manières pour y parvenir foisonnent, parfois étonnent, estomaquent. C'est le cas du stupéfiant premier recueil de Laurance Ouellet Tremblay, Était une bête, dont des extraits lui ont valu le prix littéraire Radio-Canada 2009. Coup de poing aux normes, quelles qu'elles soient, de l'écriture poétique, coup de force aussi qui parvient à traduire une âme déchirée, une aspiration à l'approbation des autres, à leur amour, à leur reconnaissance.

Point de départ: une école, une cour d'école, une vie transie, inquiète. Et les poèmes nomment et nomment encore, dans une entreprise de concrétisation exacte. Dès le titre de la première partie, la mise en scène opère: «Les Soeurs Entonnoir (école primaire Apostrophiée, Chicoutimi)». Qui sont-elles? «Soeur France / Soeur Thérèse / Soeur Jacqueline / Soeur Denise / Soeur Laurette / Soeur Enseigne / Soeur Couverte [...]» Suite qui impliquerait ailleurs une apparente insignifiance, mais que la jeune auteure contourne à travers une fascination pour des femmes référentielles, celles qui lui apprennent à vivre (si on peut dire). Le deuxième poème éclairera cette démarche hors du commun: «premier conseil donné par maman, qui ne parle pas beaucoup, mais qui, je crois m'aime un peu // ne discute pas».

Rares sont les approches aussi radicales. Celle-ci m'a convaincu absolument. Le projet tient le coup. La seconde partie, «Ballon botté (formation des équipes dans la cour, dix personnes par équipe, pas une de plus)», perce à vif la solitude de l'enfant, «au coeur de la séparée / de la sciée en deux», qui n'est pas choisie, qui appelle de tous ses mots sa propre réalisation en tant qu'être humain, impose sa déchirante d'authenticité: «protège ta douleur / garde-la au ventre / vivante / elle est ton arme». Recueil intense et très fort qui ne fait aucune concession mais qui inscrit avec précision une vision de l'âme humaine, d'une femme bouleversée.

Trollage poétique


Dans sa postface aux Occidentales, «Nous manquons de démotivation», Mathieu Arsenault, d'une part, rapproche la posture de Maggie Roussel du «trollage», cette provocation polémique délibérée sur les espaces de discussions et, d'autre part, précise que Maggie Roussel a choisi de mettre en échec la pensée positive par l'écriture, par une série d'énoncés qu'on pourrait qualifier de «pensées négatives» (c'était d'ailleurs le titre original du livre), puis d'ajouter qu'«il existe une plainte fondamentale qui n'appartient pas au dépressif chronique, un territoire de la lamentation». C'est précisément celui-là qu'explore l'auteure dans son long poème, longue route qu'elle n'ose appeler «Boulevard des chagrins: c'est encore trop joli».

Il faut donc être armé d'une forte dose d'optimisme pour traverser ce texte stupéfiant de négativisme, car ici «le jour a un visage creux». Déprimés, s'abstenir. L'auteure y faisant cumul des expressions parfois toutes faites qui ruinent le moindre éclat d'espoir. On assiste à la décharge du glau-que, des miasmes à l'âme, des remugles: «Il n'y a qu'à vivre sa mélancolie. [...] Gâtée, gâteuse. [...] Engloutissement lent.» Et de préciser: «La santé n'est pas amie de l'art.»

Soit. Mais ça reste de l'or-dre des listes, ces fameuses listes qui font tant écrire actuellement. On ne sait trop où ça commence ni pourquoi cela finit. Les pages se remplissent. C'est sans doute ce qui compte. Et me voici en train de prendre le ton de ce recueil lancinant, qui ne trouve pas sa lumière, sinon dans cette phrase égarée: «Faire le bilan, et tenter, malgré soi, de redémarrer.» Elle se pose elle-même la question de sa pertinence: «Si j'ai déserté le texte suivi, désertera-t-il mon esprit, de sorte que je deviendrais une machine à énoncés perdus, fragmentale?» Poser la question, c'est y répondre un peu.

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Collaborateur du Devoir

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Était une bête
Laurance Ouellet Tremblay
La Peuplade
Chicoutimi, 2010, 96 pages

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Les Occidentales

Maggie Roussel
Le Quartanier, coll. «Série QR»
Montréal, 2010, 82 pages
 
 
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