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    Une femme libre dans la peau d'une esclave

    Lawrence Hill

    5 mars 2011 |Caroline Montpetit | Livres
    Lawrence Hill<br />
    Photo: Annik MH De Carufel - Le Devoir Lawrence Hill
    Aminata
    Lawrence Hill
    Traduit de l'anglais par Carole Noël
    Éditions de la Pleine Lune
    Montréal, 2011, 568 pages
    C'est un fait méconnu de l'histoire canadienne que les quelque 1200 anciens esclaves qui ont quitté l'Amérique pour fonder Freetown, la première colonie d'esclaves libérés de la Sierra Leone, arrivaient tous de la Nouvelle-Écosse. Et c'est le périple que suit l'héroïne du dernier roman de Lawrence Hill, Aminata, qui vient d'être traduit aux éditions de la Pleine Lune.

    Mais Aminata, dont l'histoire se déroule au XVIIIe siècle, prend ses racines bien plus loin encore. Enlevée d'Afrique de l'Ouest alors qu'elle était encore jeune, et après avoir vu ses parents mourir, son héroïne se retrouve esclave en Caroline du Nord où, après l'avoir violée, on lui enlève son premier enfant pour le vendre. Revendue à son tour, elle suit son nouveau «maître», qui l'appelle sa «domestique» plutôt que son «esclave», vers New York, d'où elle s'enfuit pour la Nouvelle-Écosse, où elle habitera à Shelburne.

    En Nouvelle-Écosse, on trouve alors deux types de membres de la communauté noire, explique Lawrence Hill en entrevue: les hommes libres et les esclaves. C'est que les Britanniques auraient promis à de nombreux Noirs américains, durant la guerre d'indépendance, de les libérer s'ils suivaient les loyalistes au Canada. À l'opposé, ils permirent aux Britanniques de conserver leurs esclaves noirs une fois passées les frontières.

    En Nouvelle-Écosse, les Noirs libres n'avaient pas le droit de vivre ailleurs qu'à Birchtown, ghetto qui a d'ailleurs été le centre d'émeutes lorsque des centaines de soldats blancs de compagnies dissoutes furent obligés de travailler à des salaires concurrentiels à ceux des Noirs affranchis. C'est entre autres à cause des conditions de vie difficiles à Birchtown que plusieurs de ses habitants se sont ensuite embarqués pour la Sierra Leone.

    «Le parcours de mon héroïne est tout à fait plausible. Le tiers des Noirs qui se sont embarqués pour la Sierra Leone en provenance du Canada étaient nés en Afrique», explique Lawrence Hill.

    Noir et blanc

    Fils d'un descendant d'esclaves américain et d'une femme blanche, Lawrence Hill a été très tôt sensibilisé à la discrimination raciale. «J'ai fait des recherches généalogiques avec mon père et nous sommes remontés cinq générations plus tôt. C'est une démarche qui m'a beaucoup marqué», dit-il. Père et fils n'ont par ailleurs jamais découvert de quel pays d'Afrique leurs ancêtres étaient partis initialement.

    Daniel Hill, le père de Lawrence, a été le premier directeur de la Commission des droits de la personne de l'Ontario. Et Lawrence Hill, le fils, a écrit en 2001 un livre sur le fait d'être métis au Canada, Black Berry, Sweet Juice: On Being Black and White in Canada.

    «Je dis à mes enfants qu'ils sont Noirs, parce qu'ils le sont. Je leur dis aussi qu'ils sont Blancs, parce que ce serait absurde de nier cette réalité, écrit-il dans ce livre. [...] Je doute qu'on leur demande jamais d'explications au sujet de leur race. En fait, s'ils décident un jour d'assumer leur propre condition noire, ils vont avoir une côte à monter. Comme c'est ironique! Durant des siècles, au Canada et aux États-Unis, si on savait que vous aviez des ancêtres noirs, vous étiez Noir. Un point c'est tout. Les lois de l'esclavage et de la ségrégation l'établissaient, comme aussi les usages qui décidaient où vous pouviez vivre, manger, travailler, célébrer le culte, et à qui vous pouviez faire de l'oeil» (traduction libre).

    En entrevue, Lawrence Hill raconte que c'est au cours d'un voyage en Afrique de l'Ouest en tant que coopérant, il y a plusieurs années, que l'idée de ce livre lui est venue. Mais il lui a fallu beaucoup de temps avant d'oser se mettre dans la peau d'une femme pour l'écrire. Son héroïne accouche d'ailleurs de deux enfants, desquels elle sera successivement dépossédée au cours du roman.

    Sa fille, May, est volée par un couple de loyalistes qui la garderont comme domestique, à Londres. «Ils disent que c'est une domestique, mais au fond, c'est une esclave, dit-il. Elle n'a pas le droit de circuler librement.» Lawrence Hill ajoute d'ailleurs que de nombreuses personnes vivent en état d'esclavage en 2011 un peu partout dans le monde, et également au Canada.

    Le roman de Lawrence Hill passe assez rapidement sur le séjour en Sierra Leone d'Aminata, qui rêvait par ailleurs de partir de là pour regagner sa terre natale, le village de Bayo, au Mali. C'est vers Londres qu'elle se dirigera plutôt, Londres où elle sera montrée en exemple par les abolitionnistes, Londres où elle veut finalement être enterrée après de longs périples.

    «Elle a des différends avec les abolitionnistes qui veulent abolir le trafic d'esclaves, mais pas nécessairement libérer les gens qui sont déjà réduits à l'esclavage. Mais c'est sûr qu'elle est beaucoup mieux parmi eux que parmi les esclavagistes», précise Hill.

    Puis, la femme qui a toujours rêvé d'être une djeli, une conteuse dans sa communauté, entreprendra d'écrire ses mémoires, les mémoires qui la rendront enfin libre, ou plutôt qui montreront au monde la femme libre qu'elle n'a jamais cessé d'être, tout au fond de son âme.

    ***

    Biographie de Lawrence Hill
    • Fils d’immigrants américains, d’un homme noir et d’une femme blanche qui sont venus vivre au Canada le lendemain de leur mariage à Washington, Lawrence Hill a grandi dans la banlieue majoritairement blanche de Don Mills, en Ontario.
    • En 2001, il publie ses mémoires, intitulés Black Berry, Sweet Juice: On Being Black and White in Canada (HarperCollins 2001), qui obtiennent rapidement le succès.
    • Également journaliste au Globe and Mail et correspondant parlementaire pour le Winnipeg Free Press, Hill a aussi gagné le National Magazine Award pour un texte intitulé Is Africa’s Pain Black America’s Burden?, publié dans The Walrus en février 2005.
    • Son troisième roman, The Book of Negroes, maintenant traduit en français sous le titre Aminata, aux éditions de la Pleine Lune, a remporté plusieurs récompenses, dont le Commonwealth’s Writer’s Prize.
    Lawrence Hill<br />
     
     
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