Littérature française - Résonances d'hiver chez Michèle Lesbre
Photo : Agence France-Presse Étienne de Malglaive
Née en 1939, Michèle Lesbre s’est surtout fait connaître par ses romans Nina par hasard et Le Canapé rouge.
À retenir
-
Un lac immense et blanc
Michèle Lesbre
Héliotrope
Montréal, 2011, 91 pages
Et si seul l'hiver, pour citer Pavese, était la saison de l'âme? Michèle Lesbre en fait valoir le motif dans un joli texte bref, Un lac immense et blanc, une novella très bien écrite, qui raconte les rendez-vous furtifs d'un homme et d'une femme dans une gare, chaque mercredi au train de 8h15, le temps d'un café. À peine quelques mots échangés, mais les souvenirs de la femme affluent.
Alors, une musique en sourdine monte, des impressions diffuses laissent passer des échos persistants: ces mots disent bien ce qui dans toute rencontre est éludé, ce qui dans toute attente refuse d'être vain et qu'une divagation permet de penser. Même l'incertitude d'être est un mode d'exister. Malgré ces riens, cette volonté obscure revient avec insistance: demeurent ces «restes», matériaux de l'écrivaine Michèle Lesbre. «Désirs sans objets», «rendez-vous lointains», ils affleurent dans Un lac immense et blanc.
Genre prisé des lettres anglo-saxonnes, la novella permet d'allier le simple récit, la prose poétique et l'évanescent. La déception creuse le vide chez la narratrice; c'est la matrice du texte. Consciente d'un échec, elle avoue une ineffable perte, ses désillusions. Décrivant l'espace glissant hors des prévisions, des plans et du désir, Lesbre campe dans le personnage d'Édith les chassés-croisés de cette jeune antifasciste, son bonheur d'aimer à Paris ou de faire la révolution à Ferrare, et puis soudain le doute, le renoncement. Une attente douloureuse s'est installée depuis la disparition d'Antoine, symbole de ce qui a soudain viré.
À la fiction mélancolique s'ajoute l'histoire réelle. Les aléas des révolutions ratées du XXe siècle entrent en résonance, et le romantisme de Lesbre joue, musicalement, à plusieurs niveaux: c'est le chant des amours perdues, de la jeunesse trahie, des libertés enfuies, des rêves avortés, sans usage bénéfique autre que cette musique douce, audible aux anciens militants politiques comme à ceux qu'ils voulaient désentraver.
Un rêve éveillé
Un lac immense et blanc s'appuie sur un hommage à l'écrivain Giorgio Bassani, romancier de Ferrare, dont l'oeuvre a été recueillie en Quarto (Gallimard, 2006). Penser, oui, mais comment, à moins de baliser le chemin à refaire et de signaler mirages et erreurs, peut-être? Chez Bassani, se souvenir a l'allure d'un message délivré; chez Lesbre, toute idéologie se trahit pour qui accepte d'entrevoir, d'apercevoir et de reconnaître une simple silhouette. Comme la neige tombe, si le temps confond les images, les visages, les décors, l'impression intime d'un univers gelé n'est pas la fin du monde. C'est ce paysage-là qu'il convient d'habiter.
Tel est l'objet de l'écriture, tentation et parenthèse familières à Lesbre, qui aime l'évidence des imparfaits, ce temps suspendu joliment imagé dans son titre. Confidences à mi-mots, devinettes, sourires en coin: la narration suit le personnage, capable de demi-tours pour s'engager dans une voie imprévue. Cette mémoire cristallisée, rejaillissant dans l'involontaire, fait du personnage fictif l'accomplissement d'une performance langagière: on y ressent mêlés récit de soi et échappée dans l'inconnu. La littérature, quant à elle, accueille ce paysage mental comme une porte ouverte sur l'utopie. Tout est à recommencer. Signalons que ce bijou de simplicité, d'espoir et de concision est coédité à Montréal et à Paris, et que Lesbre le dédie à la première de ses deux éditrices, Sabine Wespieser et Florence Noyer.
***
Collaboratrice du Devoir
Alors, une musique en sourdine monte, des impressions diffuses laissent passer des échos persistants: ces mots disent bien ce qui dans toute rencontre est éludé, ce qui dans toute attente refuse d'être vain et qu'une divagation permet de penser. Même l'incertitude d'être est un mode d'exister. Malgré ces riens, cette volonté obscure revient avec insistance: demeurent ces «restes», matériaux de l'écrivaine Michèle Lesbre. «Désirs sans objets», «rendez-vous lointains», ils affleurent dans Un lac immense et blanc.
Genre prisé des lettres anglo-saxonnes, la novella permet d'allier le simple récit, la prose poétique et l'évanescent. La déception creuse le vide chez la narratrice; c'est la matrice du texte. Consciente d'un échec, elle avoue une ineffable perte, ses désillusions. Décrivant l'espace glissant hors des prévisions, des plans et du désir, Lesbre campe dans le personnage d'Édith les chassés-croisés de cette jeune antifasciste, son bonheur d'aimer à Paris ou de faire la révolution à Ferrare, et puis soudain le doute, le renoncement. Une attente douloureuse s'est installée depuis la disparition d'Antoine, symbole de ce qui a soudain viré.
À la fiction mélancolique s'ajoute l'histoire réelle. Les aléas des révolutions ratées du XXe siècle entrent en résonance, et le romantisme de Lesbre joue, musicalement, à plusieurs niveaux: c'est le chant des amours perdues, de la jeunesse trahie, des libertés enfuies, des rêves avortés, sans usage bénéfique autre que cette musique douce, audible aux anciens militants politiques comme à ceux qu'ils voulaient désentraver.
Un rêve éveillé
Un lac immense et blanc s'appuie sur un hommage à l'écrivain Giorgio Bassani, romancier de Ferrare, dont l'oeuvre a été recueillie en Quarto (Gallimard, 2006). Penser, oui, mais comment, à moins de baliser le chemin à refaire et de signaler mirages et erreurs, peut-être? Chez Bassani, se souvenir a l'allure d'un message délivré; chez Lesbre, toute idéologie se trahit pour qui accepte d'entrevoir, d'apercevoir et de reconnaître une simple silhouette. Comme la neige tombe, si le temps confond les images, les visages, les décors, l'impression intime d'un univers gelé n'est pas la fin du monde. C'est ce paysage-là qu'il convient d'habiter.
Tel est l'objet de l'écriture, tentation et parenthèse familières à Lesbre, qui aime l'évidence des imparfaits, ce temps suspendu joliment imagé dans son titre. Confidences à mi-mots, devinettes, sourires en coin: la narration suit le personnage, capable de demi-tours pour s'engager dans une voie imprévue. Cette mémoire cristallisée, rejaillissant dans l'involontaire, fait du personnage fictif l'accomplissement d'une performance langagière: on y ressent mêlés récit de soi et échappée dans l'inconnu. La littérature, quant à elle, accueille ce paysage mental comme une porte ouverte sur l'utopie. Tout est à recommencer. Signalons que ce bijou de simplicité, d'espoir et de concision est coédité à Montréal et à Paris, et que Lesbre le dédie à la première de ses deux éditrices, Sabine Wespieser et Florence Noyer.
***
Collaboratrice du Devoir
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

