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    La vieille ou la nouvelle droite?

    Portrait de la nébuleuse conservatrice au Québec

    19 février 2011 |Jean-François Nadeau | Livres
    Photo: Illustration Tiffet
    Le Conservatisme au Québec - Retour sur une tradition oubliée
    Presses de l'Université Laval, coll. «Prisme»
    Québec, 2010, 135 pages
    Qui doute encore que le conservatisme se perpétue grâce à de solides racines qui plongent dans l'histoire des sociétés de l'Amérique du Nord? Dans un bref essai intitulé Le Conservatisme au Québec. Retour sur une tradition oubliée, Frédéric Boily, politologue de l'Université de l'Alberta, en présente un panorama des années 1930 jusqu'à nos jours.

    Frédéric Boily observe qu'au Québec d'aujourd'hui la réflexion sur le conservatisme n'est pas spécialement développée. Difficile en effet de considérer sérieusement que les propos tout en surface d'un Éric Duhaime, d'un Mario Dumont ou d'un Maxime Bernier constituent des avancées en matière de réflexion.

    Mais pourquoi si peu de succès dans le développement des idées des conservateurs en général? Sans doute parce que, d'une part, la mauvaise presse qui accable le conservatisme depuis des lustres le rend difficile à reconsidérer autrement que comme une mouvance politique contraire à l'amélioration générale de la société. À l'heure où tout n'est envisagé qu'à l'aune du progrès, pareil handicap s'avère de taille. C'est là une explication de l'insuccès du conservatisme que formulent notamment des historiens tels Éric Bédard, enseignant à la Télé-université, et Pierre Trépanier, spécialiste de Lionel Groulx.

    0n se souviendra que cette difficulté pour le conservatisme de trouver facilement une place dans les consciences d'aujourd'hui avait même poussé, dans un élan racoleur, les tories d'Ottawa à une étonnante acrobatie intellectuelle qui leur permettait de se définir devant l'électorat comme «progressistes-conservateurs», à la suite d'une manoeuvre associative.

    Boily considère aussi que l'éternelle crise nationale au Québec a jeté un voile sur le conservatisme. Une partie de l'affrontement idéologique qui se joue ailleurs au grand jour depuis des décennies est ici recouvert d'un certain flou qui rend les alliances parfois délicates. On le voyait encore cette semaine dans Le Devoir, où un Mathieu Bock-Côté tentait de réconcilier le point de vue dévastateur sur la Charte de la langue d'un Maxime Bernier, associé à une volonté de laisser-faire total propre à un certain conservatisme, avec une vision tout aussi conservatrice qui se fonde sur la préservation d'un terreau culturel. Les barrières sont parfois bien difficiles à franchir entre des gens qui partagent pourtant un fond d'idées commun, notamment à l'égard de l'«héritage de la Révolution tranquille», appelé selon eux à être à tout le moins revu, voire culbuté sur la voie d'évitement.

    L'expression du conservatisme d'ici a dû s'adapter tant bien que mal à des cloisonnements complexes entre indépendantisme et fédéralisme, des cases où il ne lui convenait pas facilement de se trouver. «À réfléchir si intensément sur la question nationale, il n'est pas étonnant que la pensée politique québécoise ait multiplié les points aveugles idéologiques», résume Frédéric Boily. On se retrouve donc avec des indépendantistes autant qu'avec des fédéralistes qui se divisent entre eux, même s'ils partagent plus ou moins un tronc d'idées commun: un pouvoir fort incarné, une volonté d'unité nationale, une certaine obsession de la sécurité publique, une crainte de l'Autre, un credo antiétatique décliné dans des variations multiples et une croyance dans le marché économique comme seule ère d'épanouissement possible pour les individus. Mais attention aux définitions trop étroites du conservatisme, prévient Frédéric Boily: tout bouge.

    Tradition et progrès?

    Il n'en demeure pas moins qu'une forte tradition conservatrice irrigue toute la société canadienne-française depuis des décennies. Si le conservatisme dans ses formes anciennes n'existe plus ou, à tout le moins, se joue en sourdine dans des chapelles, on peut mesurer l'emprise sociale de pareilles idées en retraçant leur évolution. Frédéric Boily observe certains mouvements ou porteurs de conservatisme au Canada français: Lionel Groulx, l'École sociale populaire du père Papin-Archambault, le créditisme ou encore l'indépendantisme envisagé à la façon du Dr René Jutras.

    Frédéric Boily surprend un peu en associant au mouvement conservateur une part de la pensée du politologue Léon Dion, qui fut notamment conseiller de Robert Bourassa, au conservatisme. Il fait de même avec une portion de l'oeuvre de Fernand Dumont, ce qui lui permet au passage d'associer au conservatisme quelqu'un comme Serge Cantin, qui affirme pourtant volontiers être un homme de gauche.

    Frédéric Boily estime qu'il existe une tentation permanente du conservatisme au Québec et que les conditions pratiques de sa mise en forme, ici comme ailleurs, font en sorte qu'une version pure de cette idéologie n'est pas en mesure de voir le jour. Mais une nouvelle génération d'intellectuels de droite émerge, comme il le note à raison. Ils portent semble-t-il, une «nouvelle sensibilité historique» et proviennent «d'horizons divers», que Boily s'emploie à nommer.

    Les lieux où s'expriment les intellectuels du conservatisme d'aujourd'hui? Ils sont nombreux, selon les tendances de chacun. Les libertariens trouvent leur miel dans une revue comme Égards, un imprimé à la diffusion quasi confidentielle auquel collabore notamment l'écrivain Maurice G. Dantec. Égards, note Boily comme d'autres observateurs, paraît ouvertement «masculiniste, homophobe et islamophobe».

    Le professeur de l'Université de l'Alberta signale qu'au cours des dernières années de nouveaux porteurs du conservatisme ont su faire leur nid du côté de la revue L'Action nationale. Là se trouvent quelques «habiles défenseurs» de l'option, tels Mathieu Bock-Côté, Charles Philippe-Courtois, Carl Bergeron, Guillaume Rousseau.

    Il évoque encore les gens en orbite autour de l'Institut économique de Montréal, comme l'économiste Jean-Luc Migué et Nathalie Elgrably-Levy, cette dernière étant surtout connue du grand public pour ses chroniques publiées dans Le Journal de Québec et dans Le Journal de Montréal. L'Action démocratique du Québec, du moins sous Mario Dumont, développe «des idées qui se révèlent similaires» à celles de cette droite néolibérale qui trouve aussi sa voix dans Le Québécois libre, un organe «en faveur de la liberté individuelle, de l'économie de marché et de la coopération volontaire».

    Qu'en est-il du «nouveau» Mario Dumont, désormais à la télévision chaque soir, au côté de chroniqueurs comme Gilles Proulx et Éric Duhaime, connus pour leur défense constante d'une société de droite? Comme l'ancien Dumont, la version 2.0 ne cache pas son intérêt pour des positions politiques inspirées par l'univers politique de Margaret Thatcher, l'ancienne dame de fer du Royaume-Uni. Mais Frédéric Boily ne s'attache pas à suivre en détail les ramifications nombreuses qu'empruntent les réseaux conservateurs dans la période récente. Il ne parle pas par exemple du Réseau Liberté-Québec, ce groupe de pression qui tente de promouvoir un conservatisme inspiré de celui de la droite américaine en général et de la Wildrose Alliance du Canada en particulier.

    Populisme

    Tout au plus signale-t-il au passage quelques figures médiatiques du conservatisme religieux, comme «le coloré maire de Saguenay, Jean Tremblay, et le très sérieux cardinal Marc Ouellet». Aurait-il pu parler aussi du maire de Québec, Régis Labaume, toujours prêt, semble-t-il, à se présenter au garde-à-vous pour défendre l'engagement militaire canadien en Afghanistan et les bienfaits d'un pouvoir fort? Mais il ne suffit pas d'être un simple populiste pour être considéré comme un conservateur, observe Frédéric Boily, en montrant à raison que plusieurs enseignes de la gauche ont aussi frayé avec ce populisme qu'entretient une certaine radio très commerciale, notamment dans la région de la capitale.

    Au Parti québécois, où les tendances de gauche s'expriment de façons diverses depuis plus de quarante ans, la part de conservatisme apparaît tout de même importante. Des indépendantistes de la première heure, dont Jean Garon ou André Bédard, ont fait leurs classes dans une pensée bercée par le roulis d'idées de droite, celui du Ralliement national du Dr Jutras. Un ancien ministre péquiste, Jacques Brassard, devenu chroniqueur dans un hebdomadaire du Saguenay-Lac-Saint-Jean, défend pour sa part «des opinions qui appartiennent franchement à l'univers du néoconservatisme à l'américaine». Et que dire du fort penchant pour la grande entreprise soutenue par Lucien Bouchard?

    Le Conservatisme au Québec est publié aux Presses de l'Université Laval, dans une collection dirigée par Guy Laforest, professeur mais aussi ancien ténor de l'Action démocratique du Québec, dans une collection qui vise «à surprendre le public éclairé, à le déranger, à lui faire entendre des voix ignorées ou oubliées». À voir l'incroyable publicité dont jouissent aujourd'hui les conservateurs, on se dit à tout le moins que ces gens-là sont peut-être tout sauf des «ignorés».












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