vendredi 25 mai 2012 Dernière mise à jour 14h02
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Mort un 2 juillet

Louis Hamelin   12 février 2011  Livres
Ernest Hemingway en compagnie de sa femme à bord du paquebot Constitution, en 1960<br />
Photo : Agence France-Presse
Ernest Hemingway en compagnie de sa femme à bord du paquebot Constitution, en 1960
De toute évidence, les Étasuniens ne souffrent pas de la «commémorite» carabinée qui afflige la culture française. En 1999, ils ont célébré, comme il se doit, le centième anniversaire de la naissance de leur plus grand écrivain (ce qui peut toujours se discuter, alors disons le plus emblématique, véritable icône de la littérature du vingtième siècle). Mais l'idée de souligner le demi-siècle d'une mort par suicide comme issue brutale d'une déchéance assez horrible ne semble pas encore leur être venue. Que peut-on encore écrire sur Ernest Hemingway qui n'ait pas déjà été écrit? C'est la question à laquelle a dû se buter (et parlant d'icône) l'emblématique, pathétique PPPA (le plagiaire Patrick Poivre d'Armor) avant de recourir à la snoraude solution que l'on sait. Décidément, les trépassés cinquantenaires de la littérature n'ont guère porté chance à la France des lettres cette année.

En ce début d'année, les seuls signes de commémoration visibles sur la Grande Toile émanent de l'étranger, belle occasion de nous rappeler que Hemingway fut un écrivain mondialisé avant l'heure. L'agence de voyages française Hemis propose une tournée des lieux qui ont contribué à forger la légende de «Papa», à commencer par, on le suppose, le Montparnasse mythique des écrivains et peintres crève-la-faim des années vingt. La Vénétie organise une expo destinée à faire revivre la glorieuse histoire d'amour de «Mister Kid» avec l'Italie, ses garde-malades, ses comtesses de 17 ans, etc. Quant à la nouvelle édition «restaurée» d'A Moveable Feast (Paris est une fête), supervisée l'an dernier par Sean Hemingway, petit-fils de l'écrivain, l'unique recension qui peut être retracée électroniquement est parue dans les pages du Telegraph de Londres, assortie de quelques méchants coups de griffes: «Next year marks the 50th anniversary of Ernest Hemingway's suicide, a ghoulish landmark that may prompt reconsideration of the writer but is unlikely to restore the reputation he once had as America's greatest novelist. His most famous books, A Farewell to Arms and For Whom the Bell Tolls, today seem mawkish rather than moving.» (Mawkish: fade, insipide; d'une sensibilité outrée — Harrap's.)

D'une part, passer sous silence Le Vieil Homme et la mer en prétendant citer les ouvrages les plus célèbres d'Ernest Hemingway trahit une mauvaise foi évidente. D'autre part, pareille tentative de révisionnisme littéraire, avec sa petite lorgnette dirigée sur le temps présent comme seul cadre de référence qui vaille, est un non-sens: si la prose de Papa Hemingway s'avère d'une sensibilité «outrée», alors comment va-t-on qualifier celle de Proust?

De toute manière, le doute est semé: se pourrait-il que Papa Hemingway commence (oui, même pour la postérité...) à se faire vieux?

Le vilain travail de sape du critique londonien susmentionné («l'érosion de sa réputation s'est poursuivie avec la publication posthume d'écrits qui ne le montrent pas à son meilleur») oblige à se poser une autre question: que serait aujourd'hui l'oeuvre de Hemingway sans cette mort misérable due à un coup de fusil de chasse dans le front? Si le «Docteur Hemingstein» (autre surnom autodécerné) n'avait pas eu 60 ans dans un corps qui, lui, en accusait 90? Sans les deux écrasements d'avion en Afrique (la deuxième fois, du «liquide cervical» suintait, dit-on, de son crâne ouvert)? Sans ses problèmes aux yeux, d'hypertension, d'impuissance, de dépression, de mémoire, ses attaques de paranoïa, son incurable blocage d'écriture et les électrochocs de la clinique Mayo? Que serait cette oeuvre avec ses grands chantiers de la maturité achevés, avec Îles à la dérive réchappé du naufrage des facultés créatrices, Le Jardin d'Éden rendu à sa plénitude, Paris est une fête devenu, plutôt qu'une série de vignettes, la véritable autobiographie des jeunes années?

On ne le saura jamais. L'homme des 600 mots par jour s'est donné la mort à Ketchum, dans l'Idaho, où il pouvait tirer le faisan et le malard avec Gary Cooper, fréquenter les gens du cinéma venus skier à Sun Valley et entraîner visiteurs et amis dans une de ces héroïques soûlographies susceptibles de se terminer par quelques passes de cape tentées avec la nappe pour épater un toréador de passage. Mais Cuba fut son vrai paradis perdu.

Si on google «Hemingway, 50th anniversary» aujourd'hui, ce n'est pas vers le suicidé des bords de la Big Wood River qu'on sera guidé, mais bien vers l'île de Fidel, pour une commémoration en ligne de la rencontre d'«Ernesto» et de Castro, en 1960. Deux barbes. Celle de Papa est blanche, noire est celle du Lider Maximo. L'occasion, la poignée de main, la photo sont historiques. Amoureux du Gulf Stream, Hemingway a découvert Cuba en pêchant le gros au large des côtes dans les années 30. Il écrit Pour qui sonne le glas dans une chambre de l'hôtel Ambos Mundos à La Havane. Plus tard, Castro confiera avoir lu le roman dans les maquis de la Sierra Maestra, mieux: s'en être inspiré sur le plan tactique! La flatterie paraît un peu grosse.

En 1939, la troisième femme d'Ernest achète, dans un village proche de La Havane, la maison de style colonial délabrée qui va devenir la Finca Vigia, quelque chose comme le quartier général du jardin d'Éden marin de Hemingway. Il a donc connu le régime de Batista, dont les sbires ont même abattu son chien préféré. L'ex-écrivain engagé, sympathisant, une génération plus tôt, de l'Espagne républicaine, va faire bon accueil au chef révolutionnaire victorieux. Et les voici réunis, deux machos au sommet, chacun dans sa branche. L'occasion: le tournoi de pêche annuel organisé par Papa Hemingway, et qui porte son nom. À bord d'un yacht confisqué à une famille riche, Castro va prendre cinq espadons à la régulière et décrocher le premier prix. Jorge Semprun, dans son récit d'un voyage à Cuba avec une délégation de communistes européens, avait noté, pince-sans-rire, pendant un match de basket improvisé, le curieux vide qui se créait autour du Lider Maximo chaque fois que ce dernier s'emparait du ballon et qui lui permettait de filer jusqu'au filet sans être inquiété. Mais de là à soupçonner les espadons de favoriser El Jefe... Le trophée lui est remis par le romancier yankee. Et c'est cette rencontre qui, un demi-siècle plus tard, a été célébrée l'an dernier par un régime qui semble bien parti pour faire plus de millage dans sa récupération du mythe Hemingway que l'institution littéraire américaine elle-même.

L'écrivain n'était pas dupe: il savait représenter pour Castro une «excellente publicité», comme il le confia à des amis. Ce qui ne l'empêcha pas de se déclarer «ravi» par les perspectives de la jeune révolution (c'était avant que celle-ci ne se tournât vers Moscou), ni de confier à des scribes locaux qu'il espérait bien ne pas être considéré comme un Yankee par les insulaires, avant d'embrasser le drapeau cubain sur le tarmac de l'aéroport! Papa va même recevoir chez lui un important diplomate soviétique de passage... Autant de provocations qui ne passèrent certainement pas inaperçues des bureaux du FBI de Hoover. Mais l'idylle de Papa et de Cuba n'allait pas durer...

Ce flirt avec Castro a son importance pour comprendre la déchéance de l'écrivain étasunien le plus célèbre de la planète. On sait qu'il mourut complètement paranoïaque, se croyant étroitement surveillé par le FBI. Le fait serait plus tard confirmé par ses biographes: il l'était bel et bien. La fin de Hemingway annonce les écrivains de la génération parano: Burroughs, Pynchon, Kesey, Hunter Thompson. Le médecin qui lui électrocuta l'âme et détruisit sa mémoire parlait à la police secrète.

***

chouette.lou@gmail.com
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Cet article vous intéresse?
0 réaction
4 votes Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Pour en savoir plus
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012