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Essais québécois - Le tigre communautaire est-il dégriffé ?

Pour l'éthicien Henri Lamoureux, il importe que les militants de l'action communautaire renouent avec l'élan initial du mouvement pour ne pas devenir de simples «gestionnaires de la misère humaine»

Louis Cornellier   5 février 2011  Livres

À retenir

    La pratique de l'action communautaire autonome
    Origine, continuité, reconnaissance et ruptures
    Henri Lamoureux
    Presses de l'Université du Québec
    Québec, 2010, 118 pages
«D'abord considérés comme un refuge d'agitateurs excités, d'anarchistes et de marxisants, écrit l'éthicien Henri Lamoureux, les groupes communautaires sont passés graduellement au stade de laboratoires de politiques sociales, pour finalement être identifiés comme partenaires des réseaux publics et privés dans la plupart des sphères de l'activité humaine.» Ces groupes, engagés dans des domaines aussi divers que les garderies, l'hébergement pour femmes battues, les maisons de jeunes, le soutien aux personnes malades ou handicapées, la défense des prestataires de l'aide sociale, des consommateurs, des toxicomanes ou des itinérants, étaient animés par un fort désir de changement social qui bousculait l'État. Aujourd'hui, ils entretiennent avec ce dernier des rapports nettement plus pragmatiques. Faut-il voir là une saine évolution?

Spécialiste de l'action communautaire, éthicien, militant de la gauche indépendantiste et romancier, Henri Lamoureux s'attaque à cette question dans La Pratique de l'action communautaire autonome. «Cet essai, annonce-t-il, vise à présenter l'évolution de ces groupes, tant sur le plan organisationnel qu'en termes éthiques et politiques.» Lamoureux souhaite que son ouvrage soit reçu comme «un acte de solidarité» avec ses compagnons de route, «malgré le choix d'une approche résolument critique».

Des origines chrétiennes

Les origines de l'action communautaire remontent à la période qui suit la Seconde Guerre mondiale, mais le mouvement prend principalement forme autour de 1960, avec l'élection du gouvernement libéral de Jean Lesage. Les militants de l'action catholique, appuyés par des clercs et des religieuses progressistes, se joignent alors aux militants de la gauche laïque pour opérer le passage «d'une éthique passive de la charité et de la compassion à une éthique active de la solidarité», sur fond de montée d'un nationalisme de libération.

Se développe alors, dans les quartiers populaires des villes, une action communautaire qui organise des loisirs et lutte pour l'accès à des soins de santé, à des services sociaux, au logement, à une alimentation saine et pour la protection des consommateurs. «Au nom du devoir de mémoire, écrit Lamoureux, j'affirme donc que ce soutien clérical a influencé de façon très importante la mise en oeuvre des pratiques d'action communautaire et, de façon plus générale, l'entreprise d'émancipation populaire qui s'est développée à partir du milieu du XXe siècle.»

À cette phase de modernisation et de radicalisation des pratiques de pastorale en milieu populaire succédera un axe syndical-communautaire, dans le cadre de la stratégie du deuxième front proposée par la CSN et la FTQ. Les militants des groupes communautaires apparaissent alors, aux yeux de plusieurs, comme des «révolutionnaires bien décidés à casser le système», ce qu'ils sont dans certains cas. Lamoureux, en effet, évoque l'existence d'organisations politiques radicales qui utilisent «les organismes populaires comme des relais pour la lutte des classes». Il critique «cette dérive psychopolitique et sado-maso», mais insiste pour mentionner que la plupart de ces militants voulaient vraiment se vouer au bien commun et que nombre d'entre eux ont poursuivi un engagement social plus sain par la suite, notamment dans le mouvement féministe, un des fleurons du militantisme des années subséquentes.

L'État a d'ailleurs fini par comprendre que les groupes d'action communautaire pouvaient lui être utiles. Il met alors en place, dans les années 1970, des programmes de création d'emplois dans ces domaines. On assiste, dans la foulée, à une certaine professionnalisation de la pratique de l'action communautaire, désormais intégrée aux politiques gouvernementales.

Entre la reconnaissance et la récupération

La troisième phase du développement des milieux communautaires est marquée par une recherche de stabilité, qui ne va pas sans soulever quelques problèmes. Les experts y prennent de plus en plus de place, le réseau emploie 50 000 personnes et gère un budget d'un milliard de dollars. Toutefois, demande Lamoureux, «le mouvement communautaire est-il toujours un mouvement citoyen d'intérêt public ou en voie de devenir une composante du réseau public»? N'y a-t-il pas un danger, comme le formule en 2004 le Regroupement intersectoriel des organisations communautaires de Montréal, que ces groupes ne deviennent «que des producteurs de services à moindre coût qui doivent aider le réseau de la santé et des services sociaux à accomplir sa mission»?

La lutte pour le changement social aurait-elle fait place à la seule gestion des problèmes sociaux, satisfaisant ainsi un gouvernement néolibéral qui profite de cette main-d'oeuvre bon marché pour exercer «une pression à la baisse sur les conditions de travail des personnels syndiqués de l'État» et qui donne aux groupes communautaires «un rôle d'encadrement du mécontentement des citoyens qui favorise une gestion chorégraphiée de la grogne populaire, laquelle s'exprimera de manière plus prévisible et moins menaçante pour une paix sociale essentielle à la bonne marche des affaires»?

Les milieux communautaires, explique Lamoureux, remplissent quatre fonctions principales: offrir des services de première ligne, réaliser des activités éducatives visant à renforcer l'autonomie des personnes, offrir un lieu de regroupement à des individus vivant des problèmes semblables afin qu'ils puissent agir ensemble et mener des activités politiques visant à faire connaître des revendications particulières dans une perspective de bien commun.

Aujourd'hui, ces groupes continuent à bien remplir leur première fonction, mais peinent souvent à mettre en oeuvre le reste de leur programme, autant pour des raisons structurelles que parce qu'ils ont oublié, parfois, le sens fondamental de leur mission. «Bref, constate Lamoureux, la plupart des mouvements sociaux ne font plus peur aux exploiteurs et aux oppresseurs. Dégriffé, le tigre ronronne, attendant que les gardiens du zoo lui jettent sa pitance.»

Les raisons de la colère, pourtant, n'ont pas disparu. Il importe donc, conclut Lamoureux, que les militants de l'action communautaire renouent avec l'élan initial du mouvement pour ne pas devenir de simples «gestionnaires de la misère humaine».

***

louisco@sympatico.ca


 
 
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  • Michelle Bergeron - Abonné
    5 février 2011 16 h 28
    Bravo! enfin une approche critique pour des intouchables.
    On dit que l'enfer est pavé de gens de bonne intention. Certe il y a de bon et mauvais coup mais quand la compétence n'y est pas toujours, un fonctionnement défectueux, une ressouce financière non renouvelalbe, (principalement subventionner) des lobbyistes avertis dont c'est principalement la carrière, des pouvoirs et des évasions du fisc. avec un pouvoir autant sur la clientèle que sur les élus. On en a pour tout les goûts. Jamais voter pour ça et encore moins en être l'otage.
    Sol nommait les OSBL "organismes aux abus lucratifs". Tant qu'à moi
    Le fourre-tout des négligeances des gouvernements pour répondre aux gens démunis. Déplorable!
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  • Monsieur Pogo - Inscrit
    6 février 2011 13 h 36
    Fonctionnariat communautaire
    J’attendais une telle dénonciation depuis des lustres.

    Depuis belle lurette, la majorité des organismes communautaires ont troqué la revendication pour le consensus et le contrôle social.

    Et que penser d’un organisme communautaire comme le Trait d’Union* (Longueuil) qui se fait commanditer des activités par la chaîne McDonald**, ou d’un journal communautaire comme Point-Sud qui a vendu*** de l’espace publicitaire au même restaurateur ?

    Quel est donc le message que ces organismes communautaires envoient aux bénéficiaires, en cautionnant de la sorte l’antisyndicalisme primaire**** d’un mauvais employeur comme McDonald qui n’offre que des situations précaires payées au salaire minimum ?

    Il me semble que c’est-là une position qui va à l’encontre du progrès social, et qui vient contredire la vocation première des organismes communautaires qui est la défense du bien commun.



    * http://cctu.ca/2007/pages/equipe.php

    ** Fondation du Grand McDon :

    ***Circa 2005

    ****Je songe notamment à la fermeture sauvage en février 1998 d’un McDo de St-Hubert suite à la syndicalisation de ses employés.
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  • Paul Lafrance - Inscrit
    6 février 2011 13 h 57
    L'action communautaire
    Si j'étais une personne démunie pour quelque raison que ce soit et qu'une personne se réclamant de l'action communautaire venait me donner des conseils, je lui dirais de laisser son salaire de 50@75,000. et de venir vivre avec mes faibles moyens avant de me conseiller. Conclusion, pour être efficace, l'action communautaire doit se faire bénévolement, comme du temps où c'était l'église catholique et ses créations, comme les chevaliers de Colomb, les fermières, etc,qui s'en occupaient. Je sais, nous ne sommes plus dans les années 1940.
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  • Isabelle N. Miron - Abonné
    7 février 2011 11 h 25
    Quel dommage...
    Si je lirai l'essai de monsieur Lamoureux avec intérêt, puisqu'une saine critique est toujours la bienvenue, je me désole de lire les commenaires précédents. Il faut bien mal connaître les organismes pour les accuser ainsi! La plupart d'entre eux font des miracles avec trois fois rien.

    Les subventions sont tellement difficiles à obtenir et chaque cent est scruté à la loupe, il faut des employés pour se consacrer aux -très lourdes - tâches administratives. Quant aux salaires, ils sont bien loin des 50 000$ à 75 000$ que certains affirment! Dites-moi dans quel organisme les salaires sont aussi élevés, je tente ma chance!

    Je travaille dans un centre pour femmes victimes de violence, et si je déplore que nous ayons perdu un peu de la fougue et de l'implication politique d'antant (demandez à Condition Féminine Canada qui nous empêche de consacrer le moindre sous à des activités de lobbiying) les services que nous rendons aux femmes dans le besoin sont eux, nécessaires et non-néglieables.
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  • Yanick Descheneaux - Inscrit
    7 février 2011 11 h 52
    @ Paul Lafrance
    "qu'une personne se réclamant de l'action communautaire venait me donner des conseils, je lui dirais de laisser son salaire de 50@75,000. "

    HA! Ha! Elle est excellente! Les salaires dans le mouvement communautaire, bien que supérieurs à ce qu'ils furent jadis, ne tournent très majoritairement pas autour des sommes que vous avancez. Faut se renseigner un peu avant de lancer de telles affirmations...
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  • Monsieur Pogo - Inscrit
    7 février 2011 19 h 27
    @ Isabelle N. Miron (bis)
    Dans les faits, on aura beau expliquer à certains locataires la marche à suivre lors d’un litige avec le propriétaire, c’est qu’il y a des citoyens qui sont incapables de rédiger une mise en demeure… Sans compter certains analphabètes fonctionnels qui ne connaissent même pas l’existence d’une telle procédure.

    Or, se borner à répéter les publicités gouvernementales n’apportent aucun secours à
    la clientèle des organismes communautaires, cette dernière étant en majorité constituée de personnes démunies tant sur le plan financier qu’intellectuel.

    Tiens, je me rappelle au moment d’écrire ces lignes d’une expérience à laquelle je m’étais livrée il y a une douzaine d’années, alors que j’étais dans la gêne : un après-midi. J’étais allé cogner à la porte d’un refuge communautaire du boul. Sainte-Foy à Longueuil pour leur demander à manger, en leur présentant que je n’avais rien eu sous la dent depuis la veille… La jeune fille responsable des lieux n’était absolument pas émue, elle m’a laissé sur le parvis de l’ancienne église qui abritait ce centre communautaire… En insistant que j’avais très faim, j’ai eu droit à une… pomme. Puis, elle m’informa que je devais me rendre au poste… de police (!) pour leur expliquer ma situation…


    Le reste est à l’avenant.
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  • vernier - Abonné
    16 février 2011 02 h 44
    2011 - Où ça la lutte pour le changement social ?
    De 1970 à aujourd'hui, l'action communautaire au Québec a beaucoup évolué. D'abord, avec une laïcisation bénéfique, elle connait une effervescence dans les années '70 et '80, c'est la partie «... lutte pour le changement social..». Des années '90 à maintenant, on est plus dans «... la gestion des problèmes sociaux...». L'action communautaire s'est gentrifiée, tout comme la société québécoise. En 2011, il y a peu de rêves qui circulent au Québec. La tendance est à l'indivdualisme plutôt qu'au collectif. Il y a quand même des cas isolé, par exemple la mobilisation importante pour un moratoire concernant le gaz de schiste. L'État est joueur incontournable avec son $$$$. Par l'entremise de ses programmes de subventions, il subordonne l'action communautaire à ses propres services. Ce qui explique la grande importance, à ses yeux, de la notion de complémentarité de l'action communautaire à ses différents réseaux. L'argent est toujours le nerf du développement de l'action communautaire. Il faut que les OSBL soient plus performants en ce qui a trait à la collecte de fonds. Ils seront plus indépendants face à l'État. Autonome, un OSBL peut davantage lutter à sa guise sur sujets qui lui tiennent à coeur que de gérer des services pour l'Autre. Qu'en dites-vous?
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