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Édouard Glissant, 1928-2011 - Le penseur du Tout-monde est mort

Photographie prise le 1er février 1958 de l’écrivain martiniquais Édouard Glissant lors d’une dédicace de son livre La Lézarde.<br />
Photo : Agence France-Presse
Photographie prise le 1er février 1958 de l’écrivain martiniquais Édouard Glissant lors d’une dédicace de son livre La Lézarde.
L'écrivain martiniquais Édouard Glissant est mort hier à Paris. Il était âgé de 82 ans. Poète, romancier, dramaturge et essayiste, il était l'auteur du concept d'antillanité, qu'il opposait à la négritude d'Aimé Césaire pour rattacher l'identité antillaise au continent américain plutôt qu'à l'Afrique. Son charisme et la grande force d'énonciation de ses concepts lui assuraient une vaste audience internationale. Il a influencé en particulier toute une génération d'auteurs antillais, dont Raphaël Confiant, Patrick Chamoiseau et, chez nous, Joël Des Rosiers.

La réflexion de Glissant l'a conduit à penser la créolisation comme un phénomène universel lié de près au phénomène de la mondialisation des cultures. Chez lui se fait sentir l'influence de plusieurs philosophes, tels Gilles Deleuze et Félix Guattari. Il utilise aussi l'histoire politique et la géographie des Caraïbes pour nourrir son oeuvre. Plutôt cérébraux, ses romans s'orientent au fil du temps vers un monde imaginaire, mythique, situé dans une Afrique réinventée, dans une temporalité toute poétique.

Le «Tout-monde»

En 2007, il fonde l'Institut du Tout-monde, «site d'études et de recherches dédié aux mémoires des peuples et des lieux du monde», pour favoriser «la pratique culturelle et sociale des créolisations». La révolte contre les racismes de toutes sortes et le rappel constant de l'esclavagisme, indélébile tache sur les rapports entre le centre linguistique qu'est la France et ses nébuleuses culturelles, constituent des chemins qui conduisent à ses textes.

L'essayiste Lise Gauvin, collaboratrice de longue date du Devoir, a interviewé Édouard Glissant à plusieurs reprises entre 1991 à 2009. De ces entretiens, elle vient de tirer un livre, L'Imaginaire des langues (Gallimard), dont nous publions des extraits dans notre numéro d'aujourd'hui.

Lise Gauvin dit conserver en mémoire l'image d'un homme généreux, chaleureux, attentif, sans cesse propulsé par une pensée en constant éveil. «Pour Glissant, quand un écrivain écrit, il est en présence de toutes les langues du monde, même s'il ne le connaît pas. Chaque fois qu'une langue disparaît, l'humanité, pour lui, s'appauvrit. Cette poétique du divers était très importante pour lui. Son Institut du Tout-monde cherchait la somme de toutes les différences du monde, une globalité», explique-t-elle.

À Montréal, où Glissant avait séjourné à quelques reprises, il avait donné une série de conférences dans les années 1990, relançant alors par la publication des textes de celles-ci le Prix de la revue Études françaises, un prix qui avait déjà couronné l'oeuvre de Gaston Miron, dont l'écrivain antillais était un fervent admirateur.

Le poète et médecin Joël Des Rosiers garde pour sa part le souvenir ému d'un homme qui l'avait encouragé lors d'une de ses premières lectures publiques. L'auteur de Gaïac ajoute avoir «été marqué par sa pensée de la relation, du Tout-monde, où toutes les cultures s'interpénètrent sans se dénaturer. Par sa pensée de la trace, aussi, cette errance violente, à la fois ouverture vers l'autre et opacité pour garder l'intégrité de sa culture. Et la créolisation pensée par Glissant est une figure qui transcende la négritude de Césaire vers le monde d'aujourd'hui. Il n'y a pas de rupture dans leurs pensées».

Des Rosiers se rappelle aussi, sourire dans la voix, avoir été transformé par la lecture d'un roman comme Ormerod (Gallimard). «Il faut souligner aussi le rapport de Glissant à l'hiver: il est probablement un des premiers auteurs antillais à avoir une telle fascination pour la neige, l'espace continental, la rythmique des saisons. Et c'était un très grand poète», conclut Des Rosiers.

Un militant

Ancien militant anticolonialiste, Édouard Glissant avait récemment pris position contre la politique de l'immigration du gouvernement Sarkozy en signant, avec Patrick Chamoiseau, un manifeste, Quand les murs tombent (Galaade). Dans l'esprit de promotion de la diversité, il avait aussi salué en 2009 l'élection de Barack Obama à la présidence des États-Unis en lui dédiant L'Intraitable Beauté du monde. Adresse à Barack Obama (Galaade).

Né en Martinique en 1928, Édouard Glissant a poursuivi ses études supérieures de philosophie et d'ethnologie à Paris. Après une vingtaine d'années durant lesquelles il milite politiquement aux côtés d'intellectuels noirs et algériens, il retourne en Martinique où il fonde un centre de recherches et d'enseignement ainsi que la revue Acoma. Son activité militante le conduit pour un temps à être assigné à résidence. Il s'est fait connaître dès l'âge de 30 ans en obtenant le prix Renaudot pour La Lézarde (1958).

***

Avec Le Monde
 
 
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  • Monsieur Pogo - Inscrit
    7 février 2011 20 h 21
    Je rêve en français...
    «Pour moi, la langue française est précieuse, même fondamentale, mais pas plus importante que la langue hongroise, polonaise ou suédoise. Il n'y aura donc plus de hiérarchie entre les langues. Par conséquent, plusieurs phénomènes vont se produire. Premièrement, une désacralisation des langues. On ne va plus lier les langues à des religions. Il viendra un jour où des gens qui ne sont pas juifs vont parler hébreu. Ils vont l'apprendre parce qu'ils aimeront la langue hébraïque, ses sonorités. Je suis persuadé de cela parce qu'il y a beaucoup de gens qui apprennent le chinois ou l'arabe ou le japonais sans raison sacrée. [...]»

    On ne peut certes pas mettre sur le même pied les langues analytiques (par. ex. le français) avec les langues conceptuelles et logiques (par. ex. l’allemand, le latin).

    Et puis, les langues sont nécessairement hiérarchisées, parce que généralement les langues nationales (par. ex. l’italien, l’allemand) se ramifient en langues régionales à vocation utilitaire, et donc au vocabulaire plus pauvre et aux locuteurs circonscrits dans une région déterminée (par. ex. va-t-on apprendre le corse et l’alsacien, ou bien le toscan et l’allemand académique ?)

    De même, il ne manque pas de juifs qui parlent et lisent l’hébreu sans jamais mettre les pieds dans une synagogue… Et puis, l’ouverture des marchés explique pourquoi aujourd’hui il y a maintenant des étudiants des HEC qui piochent sur le chinois, l’arabe ou le japonais… C’est donc d'ores et déjà pour des raisons pratiques et nettement terre-à-terre que le commun des mortels préfère apprendre l’anglais que le bulgare…

    Mais, que voulez-vous, pour les promoteurs du multiculturalisme, une Canadienne-française du Plateau à Montréal et une femme à plateau de la forêt équatoriale c’est culturellement kif-kif bourricot…

    P.-S. : Je rajoute à l’instant que pour moi, le français est nécessairement la plus importante des lang
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