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Littérature québécoise - Le passé décomposé de William S. Messier

Un deuxième roman mené avec humour et gravité

Christian Desmeules   31 décembre 2010  Livres

À retenir

    Épique
    • William S. Messier
    • Marchand de feuilles
    • Montréal, 2010, 282 pages
C'était un été pas comme les autres. Un de ceux dont on se souvient ou qu'on choisit plutôt de passer à la moulinette de la fabulation. Un été où tout semble s'être précipité sur le comté de Brome-Missisquoi: le ciel sous forme de trombes d'eau, le temps comprimé par une soudaine et foudroyante accélération. L'imagination débridée qui nous fait lancer des cailloux dans l'eau entourant le sommet du mont Pinacle, comme on jetterait ses souvenirs à la mer.

C'est l'épopée d'une saison folle, réflexion en sourdine sur le passage du temps, que raconte Épique, le second titre de William S. Messier, auteur né à Cowansville en 1984. L'univers rappelle directement celui de Townships, les «récits d'origine» qu'il a fait paraître l'an dernier, morceaux déjantés d'ethnologie du territoire.

Lecture optique


Étienne, le jeune narrateur, quitte un emploi d'été aliénant de commis dans un entrepôt pharmaceutique en emportant l'espèce de «Power Glove de Nintendo» qui lui sert de lecteur optique pour préparer les commandes. Loin des caméras de surveillance de McStetson Canada inc., l'appareil continue à fonctionner avec ce qui n'a pas de code-barres: bibittes, êtres humains ou poignées de porte.

Sans tarder, le centre local d'emploi l'aiguillonne vers un poste d'assistant-équarrisseur pigiste. L'occasion de passer voir plus souvent sa grande amie Valvoline, fille de quincaillier qui travaille comme pompiste dans une station-service de Saint-Ignace, où elle recueille de précieuses informations sur le folklore local et la localisation des plus récents road-kills. Un petit coup de lecteur optique? «Avec Valvoline, par exemple, j'obtenais toujours le même résultat: rangée I-8, douze boîtes de soixante feuilles assouplissantes Bounce, odeur de lavande.»

Sous la dénomination protocolaire, la nouvelle «jobine» d'Étienne consiste à sillonner en pick-up les routes des Cantons-de-l'Est à la recherche d'animaux morts. Concrètement: tout un été à ramasser des charognes — marmottes aplaties, chevreuils décapités, vaches mortes de vieillesse, chiens fous, porcs-épics pas pressés. Tout un été à marauder et à passer au lecteur optique à peu près tout et n'importe quoi pour la beauté de la chose.

Comme un bonus s'ajoutant à ses dix-huit «piasses» l'heure, ses nouvelles fonctions en font l'assistant d'une véritable «légende locale», Jacques Prud'homme, phénomène de foire peu loquace, héros autant que bouc émissaire régional, personnage surnaturel, mélange indolent de Louis Cyr, de Casanova (version Fellini) et du Capitaine Bonhomme.

Les touffes de poils non identifiables sur le bord de la 241 entre Cowansville et Bromont sont des indices de ce qui s'est passé et des présages de ce qui s'en vient: «La charogne nous rappelle qu'a-vant d'y avoir une route et des dix-roues, des gars sur le pouce, des cantines roulantes, des maisons mobiles, des pancartes d'agents d'immeubles et des sacs de plastique pris dans les clôtures en barbelés, il y avait un bois ou une clairière ou un ruisseau.»

Trouvailles et truculence

Témoin clignotant de la vitesse à laquelle vont les choses sur le tableau de bord de la vie (disons), la charogne est aussi, quand on y pense, un puissant memento mori.

Avec humour et gravité, William S. Messier sait où il va. On le suit docilement dans sa folie calme, ses trouvailles, ses métaphores cryptées, son goût de l'oralité truculente, sa nostalgie de l'antédiluvien. Le gisement qu'il explore est vaste et profond: «Des récits insoupçonnés se cachent parmi nous. Il s'agit de les extraire du sol et de les polir quelque peu pour qu'ils deviennent des diamants indigènes.»

***

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