vendredi 25 mai 2012 Dernière mise à jour 14h02
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Mavis Gallant - La vieille dame indigne de la littérature canadienne

Christian Rioux   13 novembre 2010  Livres
En 2006, le Québec a souligné la valeur de l’œuvre de Mavis Gallant en lui offrant le prix Athanase-David <br />
<br />
Photo : Frédéric Raevens
En 2006, le Québec a souligné la valeur de l’œuvre de Mavis Gallant en lui offrant le prix Athanase-David

À retenir

    Le week-end en Bourgogne
    Mavis Galant
    Traduit de l'anglais par Geneviève Letarte
    Les Allusifs
    Montréal, 2010, 120 pages
Après 60 ans de vie parisienne, Mavis Gallant n'a rien perdu de son mordant. Elle fuit les étiquettes et garde un souvenir attendri de son enfance québécoise.

Paris — «Avez-vous déjà été malade?» demande la vieille dame entre deux gorgées de café au lait. Attablée à la brasserie Le Dôme, sur le boulevard Montparnasse, Mavis Gallant n'y est jamais allée par quatre chemins. Et ce n'est pas à 88 ans qu'elle commencera à tourner les coins ronds. «Vous savez, dans la vie, rien ne vous prépare à la vieillesse et à la maladie», me glisse-t-elle à l'oreille juste avant de monter dans un taxi et de me décocher un dernier regard.

Jamais un mot pour ne rien dire, telle a toujours été la règle d'or de cette écrivaine qui a quitté le Canada en 1950. Ses phrases frugales aux mots tranchants, Mavis Gallant les a semées tout au long des soixante dernières années dans plus d'une centaine de nouvelles. À l'exception de deux romans, son oeuvre n'est composée que de courts récits ciselés dont la précision du mot révèle une observatrice hors pair. Ce qui ne l'empêchera pas d'attendre 30 ans avant qu'un éditeur canadien-anglais publie un de ses livres pourtant encensés depuis longtemps par la critique britannique et américaine.

Sur la pointe des pieds

«À 28 ans, j'entrais ici sur la pointe des pieds, se souvient-elle. Je ne parlais à personne. J'étais simplement contente d'être là.» C'est nourrie de Proust, de Colette, de Tchekhov et forte d'une première nouvelle vendue au prestigieux magazine The New Yorker qu'elle débarquait alors à Paris pour devenir écrivaine. La brasserie abritait la quintessence du monde littéraire de cette époque. Depuis, l'endroit a perdu de son lustre. Il attire plutôt les vedettes de la télévision, comme Franz Olivier Gisbert, qui gesticulait à quelques mètres de nous ce jour-là.

Mavis Gallant n'a jamais été du genre à aborder les célébrités. Elle ne l'a fait qu'une fois, en Suisse, alors qu'elle s'est retrouvée par hasard côte à côte avec Vladimir Nabokov dont elle venait de critiquer le dernier livre dans le New York Times.

Par les questions précises qu'elle pose à ceux qui l'interviewent, on devine que le premier métier de Mavis Gallant a été le journalisme. Au Montreal Standard, disparu en 1951, elle fut une des premières femmes à ne pas être confinées aux pages féminines. Elle avait alors interviewé Jean-Paul Sartre, de passage à Montréal, au grand dam du directeur de l'information qui lui confia un jour qu'il en avait plein le dos de ses «petits génies canadiens-français».

Écrivain de l'exil?

Dans les nouvelles de Mavis Gallant, on trouve pêle-mêle des immigrants roumains de Montréal, de jeunes Milanaises romantiques d'après-guerre, des Chinois de Châteauguay et même des Québécois perdus au fond de la province française. Rien de surprenant dira-t-on puisque l'auteure, née par hasard à Montréal d'un père britannique et d'une mère américaine, a été ballottée entre Montréal et New York avant de parcourir l'Europe.

Pourtant, Mavis Gallant rejette l'étiquette à la mode qu'on lui a si souvent accolée. Celle d'une écrivaine de l'exil, déracinée qui décrirait des êtres métissés, cosmopolites et sans réelle appartenance. «C'est faux, dit-elle. Mes personnages viennent de quelque part. Ils sont ancrés dans la réalité.»

Mavis Gallant n'a jamais songé à écrire en français, même si elle parle notre langue depuis que ses parents l'ont inscrite à quatre ans à l'Académie Saint-Louis-de-Gonzague, rue Sherbrooke. Comme la petite fille de Wing's Chips, l'une des meilleures nouvelles de son dernier recueil publié en français, Mavis Gallant était «toujours fourrée chez les frogs». Son père la retira de ce pensionnat aujourd'hui disparu dès qu'il sentit que le français commençait à déteindre sur sa syntaxe anglaise. «Écrire en français, cela aurait été complètement artificiel, dit-elle. Je n'aurais pas voulu me retrouver dans la situation de ces personnes qui parlent aussi mal l'anglais que le français.»

Madame Brodeur

Chose normale à son âge, Mavis Gallant a parfois de tout petits trous de mémoire. Rien de bien grave. L'instant d'après, ses souvenirs sont d'une précision foudroyante. Comme lorsqu'elle décrit la finesse des mains et la beauté de la voix de sa vieille amie Anne Hébert, arrivée à Paris quinze ans après elle. Mavis Gallant parle souvent de la «Grande Noirceur» qui, dit-elle, caractérisait le Québec des années 40. «Pendant la guerre, on ne pouvait pas voyager, dit-elle. Ensuite, on n'a eu qu'une hâte, c'était de partir: lets be out of here!» Paris représentait alors tout ce dont elle avait rêvé: la musique, la peinture et surtout la littérature.

Même après un demi-siècle, la nouvelliste refuse obstinément d'oublier Montréal. Elle a une immense tendresse dans la voix chaque fois qu'elle évoque sa nounou canadienne-française qui fut pour elle une seconde mère. Plus ou moins abandonnée par la première après la mort de son père, Mavis Gallant avoue ne pas avoir «eu une enfance normale».

Heureusement, il y avait madame Brodeur, une mère de famille de l'est de Montréal qui avait eu neuf enfants dont deux seulement avaient survécu. Craignant pour la vie de Mavis après une scarlatine, un jour, elle l'amena discrètement à Saint-Jérôme pour la faire baptiser en cachette. Son frère jésuite refusa évidemment. Lorsque la jeune fille de 18 ans quitta New York, où sa mère s'était remariée, c'est chez elle qu'elle vint se réfugier avant de voler de ses propres ailes.

Attablée, l'écrivaine grignote machinalement un cigare russe en regardant passer les voitures sur le boulevard. Elle pourrait parler encore pendant des heures de cette enfance québécoise, de cette rue Sherbrooke qu'on a tellement abîmée depuis, dit-elle, et surtout de cette femme dont ses parents anglophones craignaient — quelle horreur! — qu'elle lui apprennent à dire «moé pis toé». «Un jour, je lui ai confié qu'on dirait "moé pis toé" seulement quand on serait toutes les deux dans ma chambre.»

Mavis Gallant en parle comme si c'était hier. La vieille dame indigne au style mordant a soudain les yeux tristes de la petite fille espiègle qui allait se réfugier dans les jupes de madame Brodeur chaque fois que le monde semblait l'abandonner.


***

À paraître le 22 novembre:
L'idée de Speck
Traduit de l'anglais par Pierre-Edmond Robert
Les Allusifs
Montréal, 2010, 80 pages
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Cet article vous intéresse?
0 réaction
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Pour en savoir plus
Articles
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012