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McLuhan ou le gourou controversé

Louis Cornellier   13 novembre 2010  Livres
Marshall McLuhan est passé à l’histoire «pour deux idées qui sont devenues des clichés»: la formule selon laquelle «le média est le message», c’est-à-dire que le contenu importe moins que le contenant, et celle du «village global».<br />
Photo : Archives Le Devoir
Marshall McLuhan est passé à l’histoire «pour deux idées qui sont devenues des clichés»: la formule selon laquelle «le média est le message», c’est-à-dire que le contenu importe moins que le contenant, et celle du «village global».

À retenir

    Marshall McLuhan
    Douglas Coupland
    Traduit de l'anglais par Jean Paré
    Boréal
    Montréal, 2010, 256 pages
Marshall McLuhan était tout un personnage. Prophète de l'ère électronique, il détestait le monde moderne et la technologie, pouvait à peine conduire une voiture et n'aimait pas la télé, qui lui a pourtant inspiré tant de commentaires inédits!Selon son plus récent biographe, le romancier vancouvérois Douglas Coupland, McLuhan était vaguement autiste — ce qui expliquerait son aversion pour le bruit et sa passion des jeux de mots douteux —, paranoïaque, lunatique, mais par ailleurs très heureux. Catholique zélé à partir de sa conversion en 1937, le penseur était aussi très conservateur et s'opposait, par exemple, à la libération de la femme.

Spécialiste de la littérature anglaise, de l'histoire et de la théologie, il «voulait être une étoile» et il en devint une, grâce à ses éclairs de génie, enrobés dans une écriture «hermétique, dense, souvent abstruse». Le célèbre freak Timothy Leary affirmait que McLuhan n'avait pas besoin de prendre du LSD parce que la forme «yogique» de sa parole le faisait déjà planer. Le lecteur sobre, lui, peine toutefois à s'y retrouver.

McLuhan, rappelle Coupland, est passé à l'histoire «pour deux idées qui sont devenues des clichés». La première est la formule selon laquelle «le média est le message», c'est-à-dire que le contenu importe moins que le contenant ou, comme l'explique Coupland, que «les technologies que l'on utilise quotidiennement finissent, après un certain temps, par modifier la façon dont le cerveau fonctionne et, partant, notre perception». On peut penser au Web qui, sur le plan du contenu, donne accès à la culture mondiale, mais qui a surtout pour effet de fragmenter notre sens de l'attention et de ravager «un sens culturel du temps» et de l'espace. «Nous créons des réseaux d'information complexes, mais ténus et fugaces, tout comme les communautés qu'ils servent», résume Coupland. McLuhan, faut-il le rappeler, développe cette thèse au début des années 1960.

La deuxième idée est celle du «village global». Il s'agit, explique le biographe, d'une «métaphore pour dire que les technologies électroniques sont un prolongement du système nerveux central des humains et que ce réseau neuronal planétaire allait créer une métacommunauté floue, peut-être, mais quasi consciente et qui ne dort jamais». Cet avenir, qui est désormais notre présent, ne réjouissait pas McLuhan, selon lequel quand les gens sont trop rapprochés, ils «deviennent plus sauvages, plus farouches», privés d'identité, abandonnés à la consommation de masse et portés à se retribaliser. Le penseur catholique craignait cette «dissociation entre la vérité du monde et la description qu'en font les médias électroniques», porteuse, selon lui, de conflits et de guerres.

Coupland est subjugué par son héros qui, écrit-il, «a identifié notre mal et cherché des façons d'y réagir». Il reconnaît que le style de l'homme est déroutant — McLuhan affirmait lui-même ne pas être d'accord avec tout ce qu'il disait —, mais il en parle comme «d'une fabuleuse et dense poésie» qui s'adresse à l'âme.

Pour expliquer le génie du penseur, Coupland propose des théories originales, mais parfois très discutables. Il avance notamment que «le cerveau de Marshall était irrigué par deux artères, une anomalie du tronc basilaire que l'on trouve surtout chez les chats et rarement chez les humains» (suggérant ainsi une influence de la biologie sur la personnalité culturelle), que les voyages en train faits avec sa mère dans ses prairies canadiennes natales lui auraient inculqué «un sens de l'infini» et fait «prendre conscience de la nécessité, pour les gens et l'information, de circuler à travers ces grands espaces», et qu'il aurait découvert la richesse du bullshitting, «cette habitude de "charrier" dans le but de faire naître de nouvelles idées», au contact de ses collègues américains. Coupland ne déteste pas, lui non plus, se livrer à cette dernière pratique. Il écrit, par exemple, que le duplessisme est «ce qui s'était le plus rapproché du totalitarisme stalinien en Amérique du Nord».

«Prophète ou fumiste?» demandait déjà, en son temps, Le Nouvel observateur au sujet de McLuhan. Coupland répond «artiste», en signant cette biographie subjective, admirative et libre.

Le point de vue du traducteur

Traducteur en français des principaux ouvrages de McLuhan, de même que de la récente biographie de Coupland, Jean Paré a aussi réalisé quelques entrevues avec le penseur entre 1966 et 1973. Il en reproduit les meilleurs passages, qu'il commente dans Conversations avec McLuhan. Ce dernier, fidèle à lui-même, y multiplie les «grenades verbales» au sens évanescent.

La télévision, suggère-t-il bien avant l'apparition de la téléréalité et de la réforme scolaire, entraîne un décrochage social généralisé, en donnant de l'importance à n'importe qui. Les gens ne veulent plus réaliser quelque chose, «ils veulent être importants». À l'école, «ces enfants préfabriqués réclament la participation», «la découverte plutôt que du dressage». L'homme électronique, ajoute McLuhan, saturé par un flot d'information, a «des expériences sans aucune signification», perd son identité et ses valeurs anciennes et, pour calmer son angoisse, se lancera probablement dans «une quête effrénée de biens de consommation rassurants» et un conservatisme lui permettant de se «raccrocher à quelque chose de familier». Force est de constater que nous y sommes et, par conséquent, que McLuhan avait bel et bien quelque chose de prophétique.

Pour trouver ces perles, toutefois, il faut accepter de se taper un propos embrouillé, contradictoire, ésotérique et souvent vaseux. Paré, lui, voit les choses autrement. «Le mcluhanien, explique-t-il, est une écriture poétique par opposition à l'écriture linéaire, théorique, de démonstration. Pas de "donc" dans ses livres. Il n'y a rien à expliquer. Tout est là.» Le problème, avec ce genre d'oeuvre qui pérore sans s'expliquer, c'est que chacun peut y trouver ce qu'il y cherche, rendant ainsi impossible tout débat raisonné. Pas mon genre, mettons. «Les livres de McLuhan ne sont pas des livres de recettes, réplique Paré. Ils sont comme la culture générale, essentielle mais inutilisable.» Ça se défend peut-être.

***

Conversations avec McLuhan, 1966-1973
Jean Paré
Boréal
Montréal, 2010, 136 pages
Marshall McLuhan est passé à l’histoire «pour deux idées qui sont devenues des clichés»: la formule selon laquelle «le média est le message», c’est-à-dire que le contenu importe moins que le contenant, et celle du «village global».<br />
Conversations avec McLuhan, 1966-1973<br />
Jean Paré<br />
Boréal<br />
Montréal, 2010, 136 pages<br />
Marshall McLuhan<br />
Douglas Coupland<br />
Traduit de l’anglais par Jean Paré<br />
Boréal<br />
Montréal, 2010, 256 pages<br />
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