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    Essais québécois - Le gros bon sens n'existe pas

    Les politologues Alain Noël et Jean-Philippe Thérien font la brillante démonstration que le clivage gauche-droite «est universel et parfaitement contemporain»

    Louis Cornellier
    16 octobre 2010 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques
    • La gauche et la droite
    • Un débat sans frontières
    • Alain Noël et Jean-Philippe Thérien
    • Presses de l'Université de Montréal
    • Montréal, 2010, 340 pages
    • Hiérarchies
    • Louis Godbout
    • Liber
    • Montréal, 2010, 120 pages
    Les faits existent, mais ils sont toujours interprétés. C'est la raison pour laquelle, en matière de convictions politiques, sociales et économiques, le gros bon sens, qui est une sorte de version populaire de la neutralité scientifique, n'existe pas.

    En appeler au gros bon sens en matière politiques, sociales et économiques, c'est croire en l'existence d'une solution vraie et unique que tous devraient pouvoir reconnaître avec un peu de bonne foi. Or, on le constate, le bon sens, tous croient l'avoir de leur côté, mais tous n'ont pas le même. Aussi, le croire unique et partagé relève donc du fantasme.

    «La politique, écrivent les politologues Alain Noël et Jean-Philippe Thérien dans La Gauche et la Droite. Un débat sans frontières, est toujours une affaire de débats. Qu'il s'agisse de problèmes nationaux ou internationaux, les faits politiques se prêtent toujours à des interprétations divergentes.» Même si tous peuvent s'entendre sur les faits, il n'en reste pas moins que «la vie politique est ainsi construite que ceux qui y participent choisissent de souligner certains faits et certaines données plutôt que d'autres». La politique, par nature, contient une «dimension délibérative», ce qui entraîne que «les débats sont inévitables, inhérents à la vie politique et essentiels pour la démocratie».

    Cette reconnaissance de la nature essentiellement délibérative, voire polémique, de la politique ne signifie pas pour autant que cette dernière est condamnée à être le lieu d'une cacophonie discursive. «Il y a, au contraire, une structure dans nos désaccords, un vocabulaire et une grammaire qui les rendent intelligibles à tous, expliquent Noël et Thérien. Dans cette grammaire, la dichotomie gauche-droite occupe une place particulière puisqu'il s'agit du plus pérenne, du plus universel et du plus englobant de tous les clivages politiques.»

    Tous nos débats, ou presque, sont en effet reliés à ce «vieux conflit sur l'égalité qui divise les progressistes et les conservateurs» et qui structure autant la vie politique nationale qu'internationale. Qu'il s'agisse de se prononcer sur la mondialisation, la guerre en Irak ou même la manière d'élever nos enfants, cette dichotomie s'impose, et les appels au gros bon sens n'y peuvent rien. Comme l'indiquent les politologues, «comprendre la nature de nos différends nous donne des clés pour appréhender le monde, et aucune n'ouvre autant de portes que la clé gauche-droite».

    Aujourd'hui, la gau-che et la droite ne s'opposent pas sur la valeur de la démocratie, que toutes deux reconnaissent, ou sur celle du statu quo (la droite aussi, maintenant, veut changer le monde). La différence principale entre les deux tient plutôt au fait, selon le politologue Ronald Inglehart, de «soutenir ou non l'idée d'un changement social qui va dans le sens d'une plus grande égalité». Pessimiste quant à la nature humaine, la droite craint l'action collective et étatique, «considère la vie comme une compétition acharnée entre les individus, recherche la sécurité pour se prémunir contre une violence qui demeure toujours possible et définit l'égalité en termes de droits individuels». Optimiste quant à la nature humaine, la gauche pense que les problèmes sont attribuables à «l'organisation de la société, qui engendre des inégalités et peut corrompre le caractère des individus», et souhaite donc voir l'État «protéger les citoyens des risques sociaux» et contribuer à une véritable égalité.

    Dans cet ouvrage savant mais accessible, Noël et Thérien font la brillante démonstration que le clivage gauche-droite «est universel et parfaitement contemporain» et, surtout, qu'il «aide les citoyens partout dans le monde à articuler leurs opinions en fonction de leurs valeurs et, ce faisant, à penser et à agir de façon cohérente dans un environnement politique complexe».

    Les partisans du gros bon sens, qui sont presque toujours des gens de droite, voudraient nous faire croire à une vérité unique et simpliste, au-delà des idéologies, pour mieux faire avancer leur pro-pre programme. «Le man-que d'idéologies capables d'articuler les attentes des citoyens constitue en effet l'un des problèmes majeurs des nouvelles démocraties, constatent plutôt Noël et Thérien. Sans une référence commune pour négocier les différences, les débats politiques demeurent en effet fragmentés, centrés sur les personnalités, l'image et le clientélisme.» Or cette référence, justement, existe, et c'est la dichotomie gauche-droite. Négliger sa grammaire, on le constate dans l'univers sociopolitique actuel, nous condamne à des débats insignifiants.

    L'appel au jugement

    Au sujet des grandes questions (Dieu, le Bien, le Mal, la liberté), la philosophie échoue à établir des fondements. Le relativisme, pourtant, est impossible, «parce que vivre, comme dirait Nietzsche, c'est évaluer», écrit Louis Godbout en introduction à Hiérarchies. Il faudrait donc se tourner «vers la vie concrète [...] pour fonder nos valeurs». Ainsi, «ce que nous désirons pour nous-mêmes, pour la société et pour l'humanité en général constitue notre seul repère», avance Godbout.

    Les «désirs réels», précise le philosophe, ne sont pas si nombreux et transcendent les cultures. Nous voulons le bonheur, «un certain degré de liberté, d'égalité, de justice», l'élimination de la violence, etc. Il nous reste à savoir comment gouverner concrètement notre vie sur cette base. Godbout propose deux guides: le corps (être sensible à son épanouissement) et le jugement. Cet exercice du jugement éclairé se fonderait sur nos propres expériences, sur celles des autres, sur une perspective historique, sur «le sens des causes et des effets réels» et sur les connaissances scientifiques.

    Dans ce livre, Godbout s'essaie à cet exercice en proposant une foule de listes (10 évidences, 10 bêtises, 10 choses qui n'existent pas, etc.) de «hiérarchies» malheureusement non commentées. Quoique Godbout s'en défende, l'affaire ne dépasse pas le «moi, je pense que». L'appel au jugement, quand il s'accompagne d'un refus de rendre philosophiquement raison des choix auxquels il préside et d'une négation de la nature essentiellement polémique de la réflexion sur la vie bonne, confine au gros bon sens philosophique.

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    louisco@sympatico.ca

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    La gauche et la droite
    Un débat sans frontières
    Alain Noël et Jean-Philippe Thérien
    Presses de l'Université de Montréal
    Montréal, 2010, 340 pages

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    Hiérarchies
    Louis Godbout
    Liber
    Montréal, 2010, 120 pages












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