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    Le livre de la beauté

    18 septembre 2010 | Danielle Laurin | Livres
    Dans Le Temps qui m’est donné de Jean-François Beauchemin, le véritable héros est la figure du père. <br />
    Photo : © Martine Doyon Dans Le Temps qui m’est donné de Jean-François Beauchemin, le véritable héros est la figure du père.
    Le temps qui m'est donné

    • Jean-François Beauchemin
    • Québec Amérique
    • Montréal, 2010, 156 pages
    «Ce livre est l'ouvrage d'un obsédé», prévient Jean-François Beauchemin dans Le Temps qui m'est donné. Obsédé depuis l'enfance par l'idée de beauté, c'est ainsi qu'il se décrit. «Je n'ai pas changé, note-t-il: je ne trouve beau que ce qui me possède. Et c'est précisément parce qu'elle m'obsède que je raconte mon histoire.»

    Raconter son histoire: une façon pour lui d'arrêter le temps. De fixer, par les mots, sa vie, qui lui échappe, qui fuit. «J'ignore comment le dire autrement: je ne suis pas arrivé à séparer, en moi, le travail de l'écrivain de celui de l'homme qui sans relâche questionne sa vie et le monde. On me pardonnera, j'espère, d'être si peu romancier, de m'exercer à la place à l'art difficile du puisatier et de compter si périlleusement sur le jaillissement des sources.»

    Lire Jean-François Beauchemin est une expérience en soi. Ça ressemble à un exercice de méditation. À un arrêt sur image, dans un temps suspendu. C'est bien lui qui est dans l'image, lui tel qu'il se projette, mais ce sont nous que nous apercevons, ou plutôt ce qui nous échappe de notre propre vie, nous fuit.

    Difficile d'exprimer clairement l'effet que cela produit. J'imagine que ce genre de littérature introspective ne parle pas à tout le monde. J'imagine qu'on peut très bien lever le nez sur le ton parfois sentencieux de certains passages, sur le style hors d'âge de l'ensemble. Et qu'on peut trouver naïfs, trop simples, certains aspects de ses récits.

    Mais, comme l'écrit l'auteur lui-même: «Nous nous empiffrons de romans, d'histoires inventées. Pourquoi demandons-nous tant à la littérature de nous distraire, de nous étourdir, et si peu de nous éclairer, de nous soulever, de nous donner du courage et de nous rappeler à la beauté des choses?»

    Nous rappeler à la beauté des choses. Et à la fugacité de la vie. En replongeant dans ses souvenirs, en fouillant sa mémoire, son histoire familiale. C'est ce à quoi s'emploie principalement Jean-François Beauchemin dans ses livres.

    Dans La Fabrication de l'aube, Prix des libraires du Québec 2007, l'écrivain racontait comment, atteint d'une maladie foudroyante à l'âge de 44 ans, il avait sombré dans le coma, puis s'était réveillé, transformé. Il en profitait aussi pour rendre hommage à ses proches, insistant sur cette aptitude au bonheur qu'il partage avec eux.

    Dans Cette année s'envole ma jeunesse, ensuite, la mère occupait la plus grande place. La mère qui, en mourant, laissait son fils sans repères, le privait de sa jeunesse à lui, à jamais.

    La mère aimante, rassembleuse, revient dans Le Temps qui m'est donné. Mais en creux. Ce sont les enfants, cette fois, les enfants du clan, si doués pour le bonheur, qui sont à l'avant-plan.

    Leur complicité, leur curiosité, leur rage d'apprendre. Leurs jeux d'enfant, leurs lectures partagées, leurs discussions animées dans le petit bungalow de banlieue. Leurs amours d'adolescent. Leur «myopie congénitale», leur «dépendance affective». Et, toujours, «cet étrange bonheur d'être ensemble». Tout cela raconté joyeusement, avec amusement. Et sensibilité.

    Mon père, ce héros

    Mais, de plus en plus, entre les lignes, d'abord, puis manifestement, on voit bien que c'est le père, le véritable héros de ce récit. Un héros ordinaire, sans véritable fait d'armes. Un homme demeuré mystérieux pour les siens jusqu'à la fin.

    Ce qui ressort surtout: sa bonté. «Mais il emportait sa bonté avec lui dans sa tombe. J'ai vu cette bonté survivre jusqu'au bout, dans ce coeur, cet esprit que tout le reste abandonnait peu à peu.»

    Toute la tendresse du monde se retrouve dans le portrait de ce père «dépourvu de talent pour les rapports humains», cet hurluberlu taiseux, ce patenteux passionné par les circuits électriques. Et cet amoureux de la musique de Bach: «La musique seule le réconciliait avec cette émotivité qui lui faisait peur.»

    La musique, Bach: l'antre de la beauté, pour le père. Le fils le comprendra plus tard: «Près de quarante ans m'auront été nécessaires pour comprendre que cet attrait si profond que j'avais eu envers la beauté m'avait été transmis par lui.»

    On est loin de l'encensement banal, du témoignage plat. On est dans l'écriture, la littérature. La beauté: «Des profondeurs de l'enfance m'est venu ce livre, et l'image de mon père penché sur la table, ses lunettes sur le front, cherchant dans le mécanisme d'un grille-pain une explication au mystère de l'amour.»

    Jean-François Beauchemin ajoute: «J'aurai suivi jusqu'ici, au fond, le même parcours que lui. Comme lui, j'ai cherché une signification à donner aux faits, ce qui équivaut peut-être à chercher encore un peu de beauté.»

    Quel bel hommage d'un fils à son père!

    ***

    Collaboratrice du Devoir
     
     
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