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Dans l'enfer de la ville

Fabien Deglise   11 septembre 2010  Livres
Dessins tirés du nouvel album de Thierry Labrosse, Ab irato<br />
Photo : Source Vents d’ouest
Dessins tirés du nouvel album de Thierry Labrosse, Ab irato
Après trois ans d'absence, deux grands bédéistes ont décidé d'investir les environnements urbains pour deux retours attendus. Au centre de la ville, projeté dans un Montréal futuriste et sous tension, Thierry Labrosse explore les sentiments humains sur fond de lutte des classes. À l'autre bout de la 20, une ville imaginaire qui ressemble vachement à Québec devient le terrain de jeu de Michel Falardeau, qui y marie graffitis et passion déchirante. Visite guidée.

Montréal, square Viger. Depuis trois jours, un groupe de rebelles baptisé les «Bâtards de Dieu» a pris le contrôle de ce coin de la ville avec armes et drapeau. Nous sommes en 2111. La ville a partiellement disparu sous la montée des eaux, le mont Royal est la propriété d'une multinationale qui a fait de l'oratoire Saint-Joseph la porte d'entrée de son siège social, les trains sont désormais des monorails suspendus, et le clivage entre riches et pauvres, en un siècle, n'a fait qu'empirer.

Sur les barricades, les manifestants sont déterminés. Ils veulent que les vaccins d'éternité de la compagnie Jouvex ne soient plus accessibles qu'aux biens nantis. Tout le monde, y compris les enfants malades, devrait pouvoir en profiter sans frais, clament-ils. Montréal est sur le point de sombrer dans la guerre civile. Et c'est le moment que choisit le jeune Riel, un rural dans la vingtaine naissante en quête de sensations fortes, pour débarquer en ville.

Les traits sensuels du visage féminin qui habite la première case, une certaine Cloalle âgée pourtant de 86 ans, ne laissent aucune place au doute: le premier tome de cette toute nouvelle série Ab irato (Vents d'Ouest) est bel et bien signé Thierry Labrosse, le bédéiste obsédé par les femmes et surtout leur beauté, qu'il arrive si bien à capturer dans ses lignes.

Après trois ans d'absence, l'homme qui a mis en image chez Soleil, au début de ce siècle, les courbes de la justicière internationale Moréa, marque cette semaine un retour en force avec cette incursion dans ce Montréal où l'on n'aimerait pas vivre, mais où Riel va rencontrer l'amour et la richesse des rapports humains. Labrosse y est en total contrôle du récit, puisqu'il signe pour la première fois de sa vie le dessin et le scénario de ce premier tome, intitulé Riel.

«Il a fallu que j'apprenne à écrire, à construire une histoire qui se tient», lance l'auteur, attablé dans la cuisine de son studio montréalais. Le Devoir l'a rencontré cette semaine dans ce capharnaüm consacré à la création, qu'il partage avec un autre grand du 9e art, Régis Loisel, sur une petite rue de l'arrondissement d'Outremont. «J'étais rendu là dans mon développement d'auteur. Avec Moréa [sa précédente série en cinq tomes, coécrite avec Arleston], je n'ai pas réussi à exprimer cette bédé urbaine de science-fiction dont je rêve depuis longtemps. Là, finalement, c'est fait: je crache le morceau.»

Les amateurs de récits d'anticipation, où les destins se croisent et où la jeunesse se vautre dans ses idéaux et dans une profonde légèreté, sur fond d'environnement postatomique, seront donc servis. Avec Ab irato — locution adverbiale latine qui veut dire «sous l'empire de la colère» —, Thierry Labrosse a décidé de révéler sa vraie nature. Une nature fascinée, on le savait déjà, par les interactions entre des humains perdus dans la jungle urbaine, mais aussi indignée par les injustices sociales, les abus de pouvoir et le manque de conscience individuelle face à notre destin collectif sur une planète que l'on nous prête, le temps d'une vie.

«C'est ce que j'avais envie de dessiner, dit Thierry Labrosse, qui bosse actuellement sur les 12 premières planches du deuxième chapitre de cette histoire. Amener l'action à Montréal, un siècle plus tard, me permet de multiplier les travers de notre société par 10 pour questionner le présent. Ça sert le récit. Et si ça peut servir à une prise de conscience, eh bien ce sera une bonne chose, même si ce n'est pas l'effet recherché.»

L'engagement est subtil, mais il s'ancre sur les enjeux, les angoisses et les grands questionnements de notre temps.

Comment? En donnant vie à une rue Saint-Denis navigable en raison de l'inertie collective face au réchauffement climatique. Il y questionne en quelques cases notre rapport à l'environnement. Ailleurs, c'est un bien collectif, la «montagne» privatisée, qui interpelle le lecteur et vient mettre en relief ce qui «met en colère» le créateur: le copinage entre le politique et l'industriel. «Les corporations ont aujourd'hui un pouvoir démesuré, dit-il. Les politiciens sont à la merci de ces groupes qui peuvent faire tout ce qu'ils veulent sans se soucier du bien commun. Et la bande dessinée peut servir à dénoncer ça.»

En puisant dans les univers visuels de Mad Max, Blade Runner et autres films apocalyptiques cultes des années 80, ce premier volet d'une série qui doit se poursuivre sur cinq ans, au rythme d'un album par année, arrive finalement très vite à atteindre son objectif de dépaysement et de divertissement, sans trop bousculer le cadre formel de ces aventures futuristes qui, depuis quelques années, foisonnent dans le monde du 9e art.

Labrosse le fait aussi, avec un brin d'humour d'ailleurs, en imaginant des policiers en bateau dans les rues de la métropole, en transformant la rue Duluth en nouveau Red Light où les femmes — forcément dessinées avec une efficacité redoutable — s'exposent en vitrine, et aussi en imaginant une opération policière musclée dans le métro de Montréal, pages 13 et 14, où, les rames, sur pneumatiques, sont étrangement similaires à celles que l'on trouve aujourd'hui en ville. Ailleurs pourtant, dans ce Montréal 2111, les autres modes de transport ont tous terriblement évolué.

«En 100 ans, les appels d'offres pour renouveler les wagons du métro ont tous capoté, résume l'auteur en rigolant. On n'a pas réussi à s'entendre sur les modalités de remplacement et on n'a plus eu les budgets pour les remplacer.»

Le monde de la littérature d'anticipation est ainsi fait: il peut divertir. Mais il ne fait pas toujours sourire.

La vie, la ville

D'un imaginaire à un autre. Trois ans aussi après avoir marqué l'univers de la bédé avec son Mertownville (Paquet), une série en trois actes, Michel Falardeau a décidé lui aussi de s'approprier la ville avec ce Luck (Dargaud), qui marque le retour du jeune créateur de Québec.

Sous la couverture, un illustrateur talentueux cherche sa personnalité tout en s'éloignant de son mal-être, le tout dans l'environnement urbain ultracoloré d'une métropole imaginaire qui n'est pas sans faire penser à la capitale nationale. Quelque part pas très loin de celle d'aujourd'hui. «C'est un peu normal: c'est là que je vis», lance à l'autre bout du fil le bédéiste, qui fait partie du club restreint — mais de plus en plus touffu — des auteurs québécois qui ont séduit les maisons d'édition européennes.

Dans la tête du bédéiste depuis des années, Luck trouve son point de départ dans une phrase que Falardeau avait laissé traîner pendant des années dans le tiroir de son bureau. Quelques mots: «Un gars fait des graffitis et il voit les policiers comme s'ils étaient des gorilles.» Point.

La suite, elle, s'exprime désormais sur les 126 pages de cet album qui s'est donné pour ambitieuse mission d'explorer le difficile passage à l'âge adulte, sur fond de construction de murales sur les façades publiques ou privées de la ville, de compétition de basket-ball, de tensions sexuelles et d'amour inavoué. Et bien sûr, les policiers y ont toute la substance des primates.

«C'est un peu biographique, mais pas totalement, précise le bédéiste. Je n'ai jamais fait de graffitis, mais j'ai joué au basket-ball plus jeune. Et puis j'ai déjà, comme Luck, eu un jour un coup de foudre pour une fille dont je n'osais pas m'approcher.» Elle ne s'appelait pas Julie, précise-t-il sans aller plus loin.

Malgré un découpage en dents de scie, Michel Falardeau confirme avec ce nouveau titre, dont la fin ouverte laisse présager une suite, la pertinence de son apport à l'univers mondialisé de la bédé «gossée» au Québec. Au même titre que le duo Delaf et Dubuc et leurs incontournables Nombrils (Dupuis). Il permet aussi, avec ce récit simple, mais pas simpliste, de renouer avec l'efficacité et la précision d'un coup de crayon qui, à lui seul, avec l'environnement ludique et assumé qu'il construit, permet de voyager. Et c'est déjà beaucoup.
Dessins tirés du nouvel album de Thierry Labrosse, Ab irato<br />
Illustration de Michel Falardeau tirée de Luck<br />
 
 
 
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