L'échec du pari de Yann Martel
Photo : Jacques Grenier - Le Devoir
Le dernier livre de Yann Martel, Béatrice et Virgile, a été relativement mal accueilli, surtout aux États-Unis.
À retenir
-
Béatrice et Virgile
- Yann Martel
- Traduit de l'anglais par Nicole et Émile Martel
- XYZ éditeur
- Montréal, 2010, 218 pages
Si vous vous attendez à lire une sorte d'Histoire de Pi tome deux, détrompez-vous. Le nouveau roman de Yann Martel n'a rien à voir avec son précédent, récompensé par le Man Booker Prize en 2002, traduit en 38 langues et vendu à 7 millions d'exemplaires.
Rien à voir, sinon que Béatrice et Virgile prend des allures de fable animalière. Les animaux de cirque, en particulier le tigre du Bengale affamé qui menaçait dans l'Histoire de Pi de s'en prendre au jeune héros luttant pour sa survie au milieu de l'océan, ont été remplacés par un âne et un singe. Qui symbolisent les millions de Juifs exterminés dans les camps nazis.
Mais ce n'est pas si simple. Rien n'est simple dans Béatrice et Virgile, qui au final ressemble davantage à un livre sur la difficulté de représenter, par la fiction, l'Holocauste, qu'à un livre sur l'Holocauste comme tel.
La première partie du roman flirte avec l'autofiction. Au centre de l'histoire: un écrivain canadien dont les parents, francophones, travaillaient dans le monde diplomatique. Il a grandi à l'étranger, il écrit en anglais, comme Yann Martel. Et, porté comme lui par le succès retentissant de son livre précédent, il s'est lancé dans l'écriture d'un ouvrage sur l'Holocauste.
Il lui a fallu cinq années de labeur, c'est fait, c'est terminé, il est tout excité. Il a écrit deux livres, en fait. Un essai et un roman. Qu'il juge inséparables. Et qu'il aimerait bien voir publier ensemble, dans un ouvrage tête-bêche.
Yann Martel, derrière son narrateur impersonnel, note, en parlant de son alter ego, nommé Henry: «Il avait opté pour ce double cheminement parce qu'il pensait avoir besoin de tous les moyens disponibles pour s'attaquer au sujet qu'il avait choisi. Mais la fiction et la non-fiction sont très rarement publiées dans un même livre. C'était le hic.»
Yann Martel explique aussi qu'Henry tenait à illustrer par la fiction l'Holocauste, tout en sachant que cela représentait un défi rarement relevé: outre quelques exceptions, dont le fameux roman graphique Maus de l'artiste américain Art Spiegelman, l'extermination des Juifs fait la plupart du temps l'objet de récits autobiographiques, d'ouvrages documentaires, de livres appartenant à l'école du réalisme historique.
Suit dans le roman une série de considérations — davantage de l'ordre de l'essai que du roman, d'ailleurs — sur la place laissée dans nos sociétés au commentaire de l'imagination sur l'Holocauste. On lit: «Et Henry en était venu à s'interroger: pourquoi cette méfiance de l'imagination, pourquoi cette résistance à la métaphore artistique? Une oeuvre d'art est efficace parce qu'elle est vraie, pas parce qu'elle est réelle. Est-ce qu'il n'y avait pas un danger à représenter l'Holocauste d'une manière aussi redevable aux faits réels?»
Voici Henry à Londres, autour d'un bon repas dans un resto chic, en présence de ses éditeurs, d'un historien et d'un libraire. Ils vont démolir peu à peu son ouvrage (qui a encore envie d'entendre parler de la Shoah?). Ils vont démolir tout simplement son projet de livre tête-bêche (où classer un tel ouvrage dans les librairies? où placer le code-barres? etc.). Ils vont démolir carrément son roman en disant qu'il «manque de dynamisme» et son essai en disant qu'il «manque d'unité». En fait, le repas s'avérera un «peloton d'exécution.»
Henry sort de cette rencontre en petits morceaux. Après avoir tenté de défendre par tous les moyens ses écrits, il est assailli par le doute. Il en vient à se dire qu'il avait tout faux, s'autoflagelle mentalement: «Et puis merde, Henry n'était même pas juif, alors pourquoi ne se mêlait-il pas de ses propres problèmes?»
C'est décidé, il laisse tomber. Et déménage avec sa femme dans une grande ville qui pourrait être New York, Paris ou Berlin. De toute façon, il a les moyens de se la couler douce, pour la suite, on verra.
Prévenir les coups
Nous en sommes à la page 26 de Béatrice et Virgile. Tout ce qui précède est une façon pour Yann Martel de préparer le terrain, en quelque sorte: Henry va rencontrer ensuite un apprenti écrivain, taxidermiste de métier et peut-être ancien nazi, qui lui demande son aide pour terminer une pièce de théâtre mettant en scène un âne et un singe, sorte d'allégorie tragique de l'extermination des Juifs.
Mais on peut voir aussi dans ces 26 premières pages, dans cette sorte de mise en situation nourrie de réflexions, un moyen astucieux de répondre à l'avance aux critiques qui pourraient reprocher à Yann Martel: n d'avoir écrit un roman prenant parfois des allures d'essai;
Sauf que l'auteur n'a pas réussi son pari. Il n'a pas su prévenir les coups. Son livre a été relativement mal accueilli. Notamment aux États-Unis, où il est paru le printemps dernier. Le New York Times, entre autres, lui est rentré dedans. En le qualifiant de «décevant et souvent pervers». Le Washington Post en a parlé comme d'un roman ennuyant et prétentieux. Et puis: «Yann Martel a-t-il fauté?», titre le quotidien Le Soir, en Belgique, où le livre vient d'arriver. En France aussi, les avis sont partagés.
Mais qu'est-ce qui cloche? Il y a pourtant des moments passionnants dans ce roman. Il y a des images fortes. Et un désir sincère d'approcher autrement une des pires tragédies de l'humanité. Il y a des réflexions qui portent, aussi.
Sauf qu'au bout du compte, on a l'impression que le romancier n'est pas parvenu à attacher tous ses fils. Béatrice et Virgile ressemble à un patchwork. Plusieurs éléments disparates, mis ensemble.
Ici, des extraits d'un conte de Flaubert (Saint Julien l'Hospitalier), là, un texte sur la taxidermie, le tout entremêlé de dialogues, de narrations, de références littéraires. Et d'extraits de la pièce supposément écrite par le taxidermiste fictif, une oeuvre ouvertement calquée sur En attendant Godot de Beckett, et qui demeurera inachevée.
Au bout du compte, ce que Yann Martel nous raconte, c'est comment le taxidermiste n'a pas réussi son pari, comment son héros lui-même, son alter ego, Henry, a échoué.
Et peut-être comment l'auteur de Béatrice et Virgile a lui-même échoué.
Yann Martel n'a pas su rendre représentable ce qu'il cherchait à représenter, justement. Il a échoué dans sa tentative de présenter un ouvrage achevé qui donne un sens à l'Holocauste, apporte une lumière à la barbarie.
Mais l'écrivain de 47 ans a réussi, sans l'ombre d'un doute, ceci: écrire un roman sur la difficulté de représenter, par la fiction, l'Holocauste. Probablement plus difficile, comme roman, à adapter au cinéma que l'Histoire de Pi, que le réalisateur taïwanais Ang Lee s'apprête à mettre en images...
***
Collaboratrice du Devoir
Rien à voir, sinon que Béatrice et Virgile prend des allures de fable animalière. Les animaux de cirque, en particulier le tigre du Bengale affamé qui menaçait dans l'Histoire de Pi de s'en prendre au jeune héros luttant pour sa survie au milieu de l'océan, ont été remplacés par un âne et un singe. Qui symbolisent les millions de Juifs exterminés dans les camps nazis.
Mais ce n'est pas si simple. Rien n'est simple dans Béatrice et Virgile, qui au final ressemble davantage à un livre sur la difficulté de représenter, par la fiction, l'Holocauste, qu'à un livre sur l'Holocauste comme tel.
La première partie du roman flirte avec l'autofiction. Au centre de l'histoire: un écrivain canadien dont les parents, francophones, travaillaient dans le monde diplomatique. Il a grandi à l'étranger, il écrit en anglais, comme Yann Martel. Et, porté comme lui par le succès retentissant de son livre précédent, il s'est lancé dans l'écriture d'un ouvrage sur l'Holocauste.
Il lui a fallu cinq années de labeur, c'est fait, c'est terminé, il est tout excité. Il a écrit deux livres, en fait. Un essai et un roman. Qu'il juge inséparables. Et qu'il aimerait bien voir publier ensemble, dans un ouvrage tête-bêche.
Yann Martel, derrière son narrateur impersonnel, note, en parlant de son alter ego, nommé Henry: «Il avait opté pour ce double cheminement parce qu'il pensait avoir besoin de tous les moyens disponibles pour s'attaquer au sujet qu'il avait choisi. Mais la fiction et la non-fiction sont très rarement publiées dans un même livre. C'était le hic.»
Yann Martel explique aussi qu'Henry tenait à illustrer par la fiction l'Holocauste, tout en sachant que cela représentait un défi rarement relevé: outre quelques exceptions, dont le fameux roman graphique Maus de l'artiste américain Art Spiegelman, l'extermination des Juifs fait la plupart du temps l'objet de récits autobiographiques, d'ouvrages documentaires, de livres appartenant à l'école du réalisme historique.
Suit dans le roman une série de considérations — davantage de l'ordre de l'essai que du roman, d'ailleurs — sur la place laissée dans nos sociétés au commentaire de l'imagination sur l'Holocauste. On lit: «Et Henry en était venu à s'interroger: pourquoi cette méfiance de l'imagination, pourquoi cette résistance à la métaphore artistique? Une oeuvre d'art est efficace parce qu'elle est vraie, pas parce qu'elle est réelle. Est-ce qu'il n'y avait pas un danger à représenter l'Holocauste d'une manière aussi redevable aux faits réels?»
Voici Henry à Londres, autour d'un bon repas dans un resto chic, en présence de ses éditeurs, d'un historien et d'un libraire. Ils vont démolir peu à peu son ouvrage (qui a encore envie d'entendre parler de la Shoah?). Ils vont démolir tout simplement son projet de livre tête-bêche (où classer un tel ouvrage dans les librairies? où placer le code-barres? etc.). Ils vont démolir carrément son roman en disant qu'il «manque de dynamisme» et son essai en disant qu'il «manque d'unité». En fait, le repas s'avérera un «peloton d'exécution.»
Henry sort de cette rencontre en petits morceaux. Après avoir tenté de défendre par tous les moyens ses écrits, il est assailli par le doute. Il en vient à se dire qu'il avait tout faux, s'autoflagelle mentalement: «Et puis merde, Henry n'était même pas juif, alors pourquoi ne se mêlait-il pas de ses propres problèmes?»
C'est décidé, il laisse tomber. Et déménage avec sa femme dans une grande ville qui pourrait être New York, Paris ou Berlin. De toute façon, il a les moyens de se la couler douce, pour la suite, on verra.
Prévenir les coups
Nous en sommes à la page 26 de Béatrice et Virgile. Tout ce qui précède est une façon pour Yann Martel de préparer le terrain, en quelque sorte: Henry va rencontrer ensuite un apprenti écrivain, taxidermiste de métier et peut-être ancien nazi, qui lui demande son aide pour terminer une pièce de théâtre mettant en scène un âne et un singe, sorte d'allégorie tragique de l'extermination des Juifs.
Mais on peut voir aussi dans ces 26 premières pages, dans cette sorte de mise en situation nourrie de réflexions, un moyen astucieux de répondre à l'avance aux critiques qui pourraient reprocher à Yann Martel: n d'avoir écrit un roman prenant parfois des allures d'essai;
- d'avoir pris le risque d'illustrer par la fiction un sujet tabou;
- de nous lasser avec un sujet dont on a déjà tellement entendu parler;
- d'avoir osé écrire là-dessus, lui qui n'a pas vécu l'horreur des camps, qui n'est même pas Juif.
Sauf que l'auteur n'a pas réussi son pari. Il n'a pas su prévenir les coups. Son livre a été relativement mal accueilli. Notamment aux États-Unis, où il est paru le printemps dernier. Le New York Times, entre autres, lui est rentré dedans. En le qualifiant de «décevant et souvent pervers». Le Washington Post en a parlé comme d'un roman ennuyant et prétentieux. Et puis: «Yann Martel a-t-il fauté?», titre le quotidien Le Soir, en Belgique, où le livre vient d'arriver. En France aussi, les avis sont partagés.
Mais qu'est-ce qui cloche? Il y a pourtant des moments passionnants dans ce roman. Il y a des images fortes. Et un désir sincère d'approcher autrement une des pires tragédies de l'humanité. Il y a des réflexions qui portent, aussi.
Sauf qu'au bout du compte, on a l'impression que le romancier n'est pas parvenu à attacher tous ses fils. Béatrice et Virgile ressemble à un patchwork. Plusieurs éléments disparates, mis ensemble.
Ici, des extraits d'un conte de Flaubert (Saint Julien l'Hospitalier), là, un texte sur la taxidermie, le tout entremêlé de dialogues, de narrations, de références littéraires. Et d'extraits de la pièce supposément écrite par le taxidermiste fictif, une oeuvre ouvertement calquée sur En attendant Godot de Beckett, et qui demeurera inachevée.
Au bout du compte, ce que Yann Martel nous raconte, c'est comment le taxidermiste n'a pas réussi son pari, comment son héros lui-même, son alter ego, Henry, a échoué.
Et peut-être comment l'auteur de Béatrice et Virgile a lui-même échoué.
Yann Martel n'a pas su rendre représentable ce qu'il cherchait à représenter, justement. Il a échoué dans sa tentative de présenter un ouvrage achevé qui donne un sens à l'Holocauste, apporte une lumière à la barbarie.
Mais l'écrivain de 47 ans a réussi, sans l'ombre d'un doute, ceci: écrire un roman sur la difficulté de représenter, par la fiction, l'Holocauste. Probablement plus difficile, comme roman, à adapter au cinéma que l'Histoire de Pi, que le réalisateur taïwanais Ang Lee s'apprête à mettre en images...
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