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    Trop de livres?

    28 août 2010 |Jean-François Nadeau | Livres
    Tant de forêts sacrifiées pour la pâte à papier de milliers de livres qui attirent désormais l'attention des lecteurs, dans leur achevé d'imprimer, sur le drame des forêts déboisées! On trouve, dans les nouveaux bouquins, des mentions comme celle-ci: «L'impression de cet ouvrage sur papier recyclé a permis de sauvegarder l'équivalent de 118 arbres de 15 à 20 cm de diamètre et de 12 mètres de hauteur.» Combien en aurions-nous sauvé en ne les imprimant pas du tout, ces ouvrages prêts-à-jeter, ces livres sans cesse réimprimés sous de nouveaux titres, ces briques de papier destinées à finir leur vie, comme leurs anciens avatars, dans des déchiqueteuses?

    Le prêt-à-jeter pour entretenir l'industrie de la grosse pâte à papier, est-ce bien l'avenir promis à l'édition?

    Une surproduction de titres est à tout le moins préférable à son contraire. Mieux vaut en effet se trouver devant trop de livres que pas assez. Et qu'importe une surproduction puisque tout cela finit, en se désagrégeant dans les esprits, par former des engrais intellectuels nouveaux où pousseront, peut-être, de belles fleurs toutes neuves.

    Ce sont là, schématisés au possible, les termes d'une argumentation classique pour la défense de l'édition placée à l'enseigne de l'abondance, voire du trop-plein.

    Bien que cet argument soit toujours valable quant au fond, il mérite néanmoins d'être reconsidéré à l'épreuve de nouvelles réalités.

    Mais lorsque quelqu'un comme l'éditeur Jean Barbe s'élève, dans un billet publié ces derniers jours par Quebecor, contre «les bien-pensants, les professeurs de littérature et les éditeurs de poésie» qui défendent «la qualité plutôt que la quantité», il s'épargne, dans une pirouette bien populiste, de rappeler quelques données factuelles pourtant troublantes.

    En un mot, demeurer favorable à un monde de l'édition qui se gonfle comme le boeuf de la fable n'est possible qu'à la condition préalable de s'aveugler sur ce que signifie aujourd'hui «trop publier». Car, sur ce terrain, entre hier et aujourd'hui, les différences d'échelle sont si grandes que le rappel de certains chiffres s'impose afin de bien comprendre qu'il ne s'agit pas ici d'une position de bien-pensants, de professeurs de littérature ou de poètes, mais d'un constat froid quant à une démesure totale.

    Considérons la production de livres aux États-Unis. En 1995, les maisons d'édition avaient lancé environ 55 000 nouveautés. En 2010, ce sera pratiquement 200 000 titres nouveaux qui paraîtront. Soit 263 % plus de titres qu'il y a quinze ans! Inutile de dire que la population américaine, elle, n'a pas augmenté à pareil rythme...

    Et si encore le lectorat se maintenait. Mais non. Il est à la baisse. Les liseuses numériques viendront-elles changer la donne de cet univers aux prises avec un grand bling blang? Cela reste à voir.

    Toute la production mondiale dans l'édition continue, en attendant un retour à la normale, de s'aligner sur cet affolement halluciné des presses qui conduit aujourd'hui la planète de l'édition.

    Pourquoi?

    Parce que les conditions de production des livres, désormais propriétés de grands ensembles économiques, ont été soumises à des impératifs de profit qu'elles ne connaissaient pas auparavant.

    En un mot, on a demandé au fragile univers du livre de dégager des marges bénéficiaires improbables, marges qui, pour être comblées, sont sans cesse reportées sur les espoirs que peuvent susciter des titres à venir.

    Pour justifier les fortes avances consenties à quelques auteurs, pour rentabiliser les sommes dépensées dans des rachats périlleux de vieilles enseignes éditoriales, ou encore pour satisfaire des organismes subventionnaires qui évaluent (suprême ironie) les ventes plutôt que ce qui est vendu, l'univers éditorial a pris le mors aux dents.

    Oui, la machine éditoriale s'est s'emballée à un point jamais vu. La voici qui se retrouve à devoir carburer, même à vide à l'occasion, pour continuer de soutenir son mode d'existence effréné. Elle multiplie les bouteilles jetées à la mer dans l'espoir que l'une d'elles, enfin repêchée, permettra de la sauver. Tout cela annonce plutôt une noyade, bien entendu.

    Mais le pire peut conduire au meilleur, soutient encore Jean Barbe. Voyez son explication: au temps de sa jeunesse, dit-il en se donnant en exemple, il a lu une biographie du cycliste Louison Bobet, livre plutôt insignifiant. Or le voilà néanmoins écrivain, éditeur, chroniqueur et que sais-je encore. Et alors?

    De mon côté, au même âge sans doute, fou de vélo comme il l'a peut-être été lui aussi, il m'est arrivé de beaucoup lire sur Jacques Anquetil, avant de me passionner pour Fausto Coppi, puis Bernard Hinault ou Greg Lemond.

    Que prouve cet intérêt commun pour ces mangeurs d'asphalte quant à ce que nous avons pu devenir plus tard l'un et l'autre?

    Absolument rien.

    Être mis en contact avec des livres insignifiants ne donne aucune assurance d'être conduit à en lire de meilleurs plus tard.

    On peut baigner indéfiniment dans les brumes d'auteurs fumeux en les prenant pour la lumière même. Au contraire de ce qu'insinue Barbe, connaître les paradis de la littérature tient à bien autre chose qu'à une simple question de goût en évolution. Tout est plutôt question d'éducation, de milieu, d'exposition plus ou moins grande au vacarme commercial assourdissant, à la mise en contact ou non avec des relais critiques dignes de ce nom, etc.

    L'effarante montagne annuelle de nouveautés, loin de permettre plus de découvertes, encourage au contraire un aplatissement de l'ensemble du secteur au profit de quelques titres préprogrammés dans des rôles de vache à lait commerciale. Voyez cette rentrée du côté des titres en langue française. Plus de 1200 romans au moins d'ici Noël! Même avec la meilleure volonté du monde, les critiques ne peuvent pas tout lire. Le public encore moins.

    D'autant plus que les lieux voués à la critique littéraire se font rare. Aussi bien dire que Le Devoir demeure le seul journal d'ici à offrir un vrai cahier des livres à ses lecteurs. Ce cahier a bien deux ou trois défauts, mais les voir ne devrait pas nous aveugler sur ses qualités, la toute première étant sans doute qu'il soutient plus que jamais l'importance du livre dans l'espace public.

    ***

    jfnadeau@ledevoir.com












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