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Portraits de femmes

Louis Hamelin   14 août 2010  Livres

À retenir

    L'autre jardin

    • Francis Wyndham
    • Traduit de l'anglais par Anne Damour
    • Christian Bourgois éditeur
    • Paris, 2010, 140 pages

    ***

    Mrs Henderson et autres histoires

    • Francis Wyndham
    • Traduit de l'anglais par Delphine Martin
    • Christian Bourgois éditeur
    • Paris, 2010, 178 pages
Injustice flagrante de la postérité de Henry James: le gars a fait paraître à peu près soixante bouquins, mais la première chose qui me revient à son sujet, c'est la phrase de Hemingway disant qu'il «écrit comme une vieille femme». J'ai connu bien des lecteurs qui avaient reculé devant les immenses profondeurs de la Recherche du temps perdu parce que l'auteur, génie ou pas, écrivait comme une vieille tante. Comme si on ne pouvait pas en même temps aimer le steak et le gruau... Ma blonde jette un coup d'œil de côté à la page du roman de Francis Wyndham que je suis en train de lire et elle trouve que ça n'a pas l'air bien terrible. Les dialogues lui paraissent un peu coincés, et ils le sont, ou plutôt le seraient si «coincés» était un terme suffisant pour décrire les effets de quelques siècles de domination impériale, de préjugés aristocratiques fleuris sur le vieux terreau tory et de pudibonderie victorienne sur le discours et le style narratif.

Ce n'est certes pas Papa Hemingway qui eût décrit un berger allemand (ou un grand koudou?) comme ceci: «Son poil changeait de couleur sous le regard: selon la lumière sa fourrure prenait une teinte anthracite sur fond crème, ou des reflets boisés de noyer avec une touche de miel, et sa robe possédait d'autres nuances fugitives, éphémères — abricot, ambre, moutarde.» On dirait presque un employé de la SAQ qui essaie de nous vendre un bourgogne! Préciosité, voilà, le mot est lâché... Celle d'une bonne et ancienne société dont la stratification sociale et les comportements hérités et hautement codifiés se reflètent dans une langue commune ou cultivée dont les livres recueillent ensuite l'expression épurée, littéraire. Dans un simple vous utilisé à la place d'un tu, la mentalité nationale s'expose bien autant que sur un plateau de petits scones et dans une théière.

C'est presque un hasard si, au moment où je finissais de relire La Leçon du maître de James, longue nouvelle où l'on croise, en Henry Saint George, un des plus riches (au littéral comme au figuré...) personnages d'écrivain de ma connaissance, un bref roman et un recueil de nouvelles de ce Wyndham, publiés dans les années 80 et maintenant disponibles en français, après le stage de rigueur au milieu des piles de parutions de moins en moins récentes, ont trouvé leur chemin jusque sous mon nez. Le style, classique (compassé, diront certains), les dialogues d'une correction irréprochable, le sens de l'observation et cet humour à peine perceptible sous la forme d'une très fine lumière venant effleurer la phrase, la pénétration psychologique, tout chez lui dénote l'épigone jamesien, sauf la production, éloignée de toute ambition d'égaler celle du Maître: des nouvelles écrites, paraît-il, à l'adolescence, ont paru en 1974. Puis, 11 ans plus tard, d'autres nouvelles. En 1987, âgé de 63 ans, il décroche un prix du premier roman pour L'Autre Jardin. Aucun des deux ouvrages recensés ici ne fait osciller l'aiguille du compte-pages (cet indispensable bidule qui trône sur la table de chevet de tout bon critique harassé) à 200. On ne pourra pas accuser Wyndham, qui toute sa vie a pratiqué la critique littéraire et exercé des fonctions éditoriales, d'avoir abusé de la capacité de travail de ses pairs.

Les six histoires que j'ai lues (le roman plus les cinq nouvelles) se présentent en fait comme autant d'épisodes, plus ou moins habillés de fiction et narrés à la première personne, d'une autobiographie en pièces détachées. On y évolue le plus souvent dans une chic campagne anglaise, quelque part entre Oxford et le genre de manoir du temps de Charles II où vivent d'enviables ladies et des sires ronchons, entre le jardin bien à l'abri de tout désordre derrière ses murets de pierre et la rivière où la truite se pêche à la mouche comme il se doit. Dans ce monde pétri de traditions que menacent, à l'extérieur, le nazisme et ses voyous (même si Herr Goëring, noblesse réelle ou usurpée oblige, semble un gentleman tout ce qu'il y a de bien) et, à l'intérieur, diverses formes de marginalité poussées comme des touffes rebelles sous la répression victorienne des puissances du sexe, on voit se fendiller la belle façade du domaine.

Une constante de ces histoires est l'attirance exercée sur le garçon jeune, puis moins jeune, par des femmes plus âgées, fantasques rescapées de l'étouffant creuset des hiérarchies, ayant conquis leur indépendance d'esprit en s'appuyant précisément sur le prestige et les privilèges de ce milieu qui avait d'abord voulu écraser en elles la femme libre. Beau paradoxe: qu'elles virent lesbiennes ou prennent un amant qui leur concède une trentaine d'années, leurs excentricités ne s'inscrivent toujours que dans le grand cahier du monde, celui des souverains salons, seul apte à délivrer les certificats de noble conduite, sinon de bonne moralité, et jamais en rupture avec lui. Comme les duchesses de Proust, elles peuvent échapper aux conventions, rarement à leur classe, ni même le plus souvent au ridicule. De toute manière, ça fait de saprés beaux personnages féminins, comme cette Ursula qui, non contente d'ouvrir ses bras à Sappho (et tant qu'à défier un préjugé...), va s'amouracher d'une chanteuse de jazz afro-américaine.

Mrs Henderson, qui inaugure le recueil éponyme avec un portrait de l'artiste en garçonnet envoyé au pensionnat, introduit le thème de l'ambiguïté sexuelle avec une force incomparable. Dans L'Autre Jardin, dont le narrateur typiquement effacé, en esquissant la vie de Kay Demarest, propose un autre fameux portrait de femme, ni la rébellion, ni la névrose, ni même la maladie mortelle ne permettent ultimement d'échapper au sort réducteur auquel le milieu a tendance à vouer ses sujets, prisonniers des images d'autrui comme les vedettes unidimensionnelles d'un film écrit d'avance.

Pendant 318 pages et deux livres, on suit ce je aussi doué dans l'art de décrire la joyeuse galerie de fofolles qui l'entoure que discret sur sa propre personne. Pas pour lui, les amours scandaleuses et les culbutes dans le champ de foin, apparemment. Et c'est en quoi il est le plus jamesien, finalement. Colm Toïbin, dans Le Maître (2005), a bien montré le désert pulsionnel sur lequel s'était édifié l'univers romanesque de James. Comme une efficace sécheresse de coeur... Les écrivains qui ne se sentent pas une âme de curé reliront quant à eux, avec profit, La Leçon du maître... par Saint George!
 
 
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