Littérature québécoise - Magie nocturne
À retenir
-
Haute et profonde la nuit
- Denys Gagnon
- Éditions de Cinq Heures, coll. «L'inclassable»
- Montréal, 2010
La parution du recueil Haute et profonde la nuit (après Le Village et la Ville en 2007) achève la réédition des Sorcelleries lyriques de Denys Gagnon, cycle qui avait d'abord paru pendant les années 1980. Cette entreprise est l'œuvre des éditions de Cinq Heures, petite maison montréalaise dont le travail soigneux doit être salué.
Difficile de déterminer, devant ces textes, s'il s'agit de nouvelles ou de contes. Toujours est-il qu'on a affaire à de courts récits extrêmement stylisés, d'allure fantastique.
Certains mettent en scène de grands personnages de la littérature. Le monologue de Phèdre, d'inspiration racinienne, montre la reine se lamentant après la mort d'Hippolyte, dans un chant épuré qu'on dirait écrit pour l'opéra. Les eaux légendes relate différemment le mythe de Narcisse (dont l'étreinte de lui-même et la noyade sont ici plutôt signes d'un accomplissement personnel), tandis que Voici l'homme, au titre ambigu, à la fois biblique et nietzschéen, donne la parole à un don Juan dont le mépris de la femme va au-delà du rapt physique.
Les autres histoires, si leurs personnages ne sont pas aussi identifiables, relèvent néanmoins d'une atmosphère rappelant le merveilleux médiéval ou celui des contes de fées les plus sombres. Ainsi, dans la nouvelle qui donne son titre au recueil, la reine noire Héraclée impose une nuit éternelle à son royaume. Informée par trois mages de la naissance d'un enfant dans cette contrée stérile, elle se fait confectionner un manteau orné de cent paires d'yeux sanguinolents arrachés dans le but de retrouver celui qui est maintenant devenu jeune homme et dont l'existence menace son pouvoir. On reconnaîtra ici un schème s'apparentant à l'histoire sainte, revue sous un autre jour.
En effet, même si ces textes entretiennent un lien fort avec la tradition, il ne s'agit pas d'un simple emprunt, mais d'une interprétation, au sens théâtral ou musical du terme: rejouer les pièces anciennes pour leur conférer une nouvelle couleur. Car les récits de Haute et profonde la nuit possèdent une unité d'inspiration. Un certain nombre d'images réitérées finissent par former un univers semblable à nul autre.
La nuit y règne, parfois éclairée de flambeaux; les paysages sont désolés, arides, rocheux; la grève est toujours présente, ligne de faille entre le monde des hommes et l'océan, figure d'absolu; dans les villes et les palais, les substances précieuses le disputent à la pourriture et à la maladie.
Des scènes étranges se déroulent dans ce décor onirique, comme des rituels ou des mystères dont le lecteur moderne ne connaîtrait pas les codes. Elles deviennent presque des poèmes en prose: «Sept petites princesses, aux Bornes d'empire, ont péri de visions étranges. Ornés de la magie des centaures sculptés dans l'ébène, leurs sept catafalques, escortés des familles, ont trois fois défilé à l'entour rocheux du palais. [...] Et, le soir montant des brisures et des cimes, les sept maisons accablées gravirent la falaise pour jeter aux tumultes océans leurs sept petites mortes, pâles et bleues.»
La singularité de cet univers, et c'est là le plus grand mérite de Denys Gagnon, est assumée jusqu'au bout, rendue encore plus sensible par le biais d'un style rare, parfois précieux, qui joue des répétitions, des doublets, des inversions, des vocables évocateurs pour exploiter la langue française dans toute sa richesse et sa subtilité. L'écriture agit ainsi comme une caisse de résonance, pour conférer plus d'ampleur à ces nouvelles histoires extraordinaires.
***
Collaborateur du Devoir
Difficile de déterminer, devant ces textes, s'il s'agit de nouvelles ou de contes. Toujours est-il qu'on a affaire à de courts récits extrêmement stylisés, d'allure fantastique.
Certains mettent en scène de grands personnages de la littérature. Le monologue de Phèdre, d'inspiration racinienne, montre la reine se lamentant après la mort d'Hippolyte, dans un chant épuré qu'on dirait écrit pour l'opéra. Les eaux légendes relate différemment le mythe de Narcisse (dont l'étreinte de lui-même et la noyade sont ici plutôt signes d'un accomplissement personnel), tandis que Voici l'homme, au titre ambigu, à la fois biblique et nietzschéen, donne la parole à un don Juan dont le mépris de la femme va au-delà du rapt physique.
Les autres histoires, si leurs personnages ne sont pas aussi identifiables, relèvent néanmoins d'une atmosphère rappelant le merveilleux médiéval ou celui des contes de fées les plus sombres. Ainsi, dans la nouvelle qui donne son titre au recueil, la reine noire Héraclée impose une nuit éternelle à son royaume. Informée par trois mages de la naissance d'un enfant dans cette contrée stérile, elle se fait confectionner un manteau orné de cent paires d'yeux sanguinolents arrachés dans le but de retrouver celui qui est maintenant devenu jeune homme et dont l'existence menace son pouvoir. On reconnaîtra ici un schème s'apparentant à l'histoire sainte, revue sous un autre jour.
En effet, même si ces textes entretiennent un lien fort avec la tradition, il ne s'agit pas d'un simple emprunt, mais d'une interprétation, au sens théâtral ou musical du terme: rejouer les pièces anciennes pour leur conférer une nouvelle couleur. Car les récits de Haute et profonde la nuit possèdent une unité d'inspiration. Un certain nombre d'images réitérées finissent par former un univers semblable à nul autre.
La nuit y règne, parfois éclairée de flambeaux; les paysages sont désolés, arides, rocheux; la grève est toujours présente, ligne de faille entre le monde des hommes et l'océan, figure d'absolu; dans les villes et les palais, les substances précieuses le disputent à la pourriture et à la maladie.
Des scènes étranges se déroulent dans ce décor onirique, comme des rituels ou des mystères dont le lecteur moderne ne connaîtrait pas les codes. Elles deviennent presque des poèmes en prose: «Sept petites princesses, aux Bornes d'empire, ont péri de visions étranges. Ornés de la magie des centaures sculptés dans l'ébène, leurs sept catafalques, escortés des familles, ont trois fois défilé à l'entour rocheux du palais. [...] Et, le soir montant des brisures et des cimes, les sept maisons accablées gravirent la falaise pour jeter aux tumultes océans leurs sept petites mortes, pâles et bleues.»
La singularité de cet univers, et c'est là le plus grand mérite de Denys Gagnon, est assumée jusqu'au bout, rendue encore plus sensible par le biais d'un style rare, parfois précieux, qui joue des répétitions, des doublets, des inversions, des vocables évocateurs pour exploiter la langue française dans toute sa richesse et sa subtilité. L'écriture agit ainsi comme une caisse de résonance, pour conférer plus d'ampleur à ces nouvelles histoires extraordinaires.
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