La lecture, une aventure infinie
Parents et enseignants se demandent sans cesse comment il se fait que tant d'enfants d'âges scolaire n'éprouvent que peu ou pas d'intérêt pour la lecture. Cette question, reconnaissons-le, témoigne d'une inquiétude qui mérite d'être entendue. Car personne n'ignore que le parcours scolaire d'un enfant qui n'acquiert pas une compétence suffisante en lecture ne peut qu'être chaotique.
Et règle générale, à un parcours scolaire chaotique correspond une insertion sociale et professionnelle problématique. Cela étant, il convient de nous interroger sur la place qui est réservée à la lecture dans la société québécoise.
Trop petit espace
Cette place me semble bien petite. Voici un exemple parmi tant d'autres qui éclaire cette assertion. À la fin de l'année scolaire qui vient de se terminer, lors d'une dernière rencontre entre enseignants à laquelle je participais, chacun était invité à causer de ses projets pour les vacances. Or, des quelque 20 personnes que j'ai pu entendre, aucune n'a fait mention d'un désir quelconque de fréquenter des oeuvres littéraires. Tous semblaient n'en avoir que pour les voyages, les sorties, la rénovation, la cuisine ou le jardinage. Ces activités, certes, sont toutes légitimes et enrichissantes. Mais la lecture? Comment se fait-il que des professionnels chargés de faire éclore le goût de la lecture chez des enfants en arrivent à un tel manque d'intérêt? La lecture ne serait-elle bonne qu'à occuper des moments d'ennui, que l'on cherche par ailleurs à éviter à tout prix?
Bien sûr, il ne s'agit là que d'un exemple. Mais le mal est profond et plus répandu qu'on ne le croit généralement. En effet, dans le Québec d'aujourd'hui, quel est le pourcentage d'adultes de tous âges qui consacrent un temps significatif (disons plus de cinq heures par semaine) à la lecture? Y a-t-il plus d'un Québécois sur 10 qui peut sincèrement prétendre que la lecture fait partie intégrante de son existence? Je n'ai pas les réponses précises à ces questions, mais je crains fort que celles-ci ne soient pour le moins décevantes.
Télé et jeux vidéo
Le Québécois moyen (qui fait pourtant partie d'un des peuples les plus instruits de la planète) passe des heures et des heures devant la télé, l'ordinateur ou les jeux vidéo. Il organise sans relâche divertissements et voyages pour occuper ses temps libres, mais il n'ouvrirait pour ainsi dire presque jamais un livre? Cet ignare type, nous pouvons l'affirmer sans crainte, ignore jusqu'à la pauvreté intellectuelle et spirituelle dans laquelle il se vautre. Ne se sachant pas héritier, en tant qu'être humain, de l'immense patrimoine littéraire, tant national que mondial, que lui ont légué ses devanciers, il vit dans la douce mais délétère béatitude des innocents.
Devant un tel portrait, peut-on encore se surprendre du peu d'intérêt pour la lecture des jeunes Québécois? La réponse s'impose avec la force de l'évidence. Car les vertus éducatives d'une société résident beaucoup plus dans ce qu'elle promeut par son agir effectif que dans les voeux pieux et les paroles creuses qu'elle adresse à sa jeunesse afin que celle-ci se conforme à ses désirs de réussite.
Faux diagnostic
Je connais bien les efforts considérables qui sont déployés dans les milieux scolaires pour amener les élèves à développer leur goût de la lecture. Cependant, j'estime que l'approche qui est largement préconisée, et qui s'appuie sur la supposition que les difficultés en lecture proviennent d'une faible maîtrise des stratégies de décodage et de compréhension, est erronée.
Et ce faux diagnostic entraîne un faux remède: on encadre à l'extrême les activités de lecture, on impose une micro-progression des difficultés (par un choix minutieux de textes qui confine parfois à une méticulosité quasi maniaque), on met l'accent sur la capacité de l'élève à reconnaître et à verbaliser une quantité de stratégies qu'on lui fait apprendre systématiquement, et, ce faisant, on perd de vue que le seul vrai problème est l'absence de désir face à la lecture.
En effet, quand la lecture se résume à un exercice compliqué auquel il faut s'astreindre pour réussir son année scolaire, on comprend que cela n'est guère attrayant et qu'une fois le devoir accompli, avec plus ou moins de succès, on voudra vite passer à autre chose de moins rébarbatif. Pourtant, pour que nous — parents, enseignants et membres de la société québécoise — puissions véritablement prétendre avoir réussi à inculquer le sens et la valeur de ce que devrait être la lecture pour toute personne ayant reçu une éducation digne de ce nom, il faudrait qu'il en soit tout autrement.
Voie royale
Il faudrait que la lecture revête ses plus beaux habits. Il faudrait que chaque enfant ait l'occasion d'entendre cet appel du large que lui adressent les oeuvres littéraires d'hier et d'aujourd'hui. Parce que, des contes de fées aux oeuvres les plus exigeantes, la littérature, dans toute sa diversité de formes et de fonds, constitue une voie royale offerte aux humains, afin que ceux-ci puissent partir à la recherche de leur propre unité intérieure et de sa secrète correspondance avec l'Univers.
Pour ce faire, pour garder vivante l'espérance que porte en elle-même l'aventure littéraire, nous devrions tout d'abord accepter d'en éprouver l'expérience au plus profond de notre existence. Ensuite, il y a fort à parier que nous trouverions, avec une certaine aisance, des moyens plus efficaces pour présenter la littérature aux enfants. La présenter non pas comme une corvée devant être accomplie coûte que coûte, mais comme une invitation à vivre leur vie avec une intensité accrue. Une invitation à ouvrir des portes et des fenêtres qui donnent sur la communion de l'expérience humaine avec l'infini du monde. Qui donc, pouvons-nous alors nous demander, aurait encore envie de refuser une telle invitation?
***
Éric Cornellier - Enseignant au primaire
Et règle générale, à un parcours scolaire chaotique correspond une insertion sociale et professionnelle problématique. Cela étant, il convient de nous interroger sur la place qui est réservée à la lecture dans la société québécoise.
Trop petit espace
Cette place me semble bien petite. Voici un exemple parmi tant d'autres qui éclaire cette assertion. À la fin de l'année scolaire qui vient de se terminer, lors d'une dernière rencontre entre enseignants à laquelle je participais, chacun était invité à causer de ses projets pour les vacances. Or, des quelque 20 personnes que j'ai pu entendre, aucune n'a fait mention d'un désir quelconque de fréquenter des oeuvres littéraires. Tous semblaient n'en avoir que pour les voyages, les sorties, la rénovation, la cuisine ou le jardinage. Ces activités, certes, sont toutes légitimes et enrichissantes. Mais la lecture? Comment se fait-il que des professionnels chargés de faire éclore le goût de la lecture chez des enfants en arrivent à un tel manque d'intérêt? La lecture ne serait-elle bonne qu'à occuper des moments d'ennui, que l'on cherche par ailleurs à éviter à tout prix?
Bien sûr, il ne s'agit là que d'un exemple. Mais le mal est profond et plus répandu qu'on ne le croit généralement. En effet, dans le Québec d'aujourd'hui, quel est le pourcentage d'adultes de tous âges qui consacrent un temps significatif (disons plus de cinq heures par semaine) à la lecture? Y a-t-il plus d'un Québécois sur 10 qui peut sincèrement prétendre que la lecture fait partie intégrante de son existence? Je n'ai pas les réponses précises à ces questions, mais je crains fort que celles-ci ne soient pour le moins décevantes.
Télé et jeux vidéo
Le Québécois moyen (qui fait pourtant partie d'un des peuples les plus instruits de la planète) passe des heures et des heures devant la télé, l'ordinateur ou les jeux vidéo. Il organise sans relâche divertissements et voyages pour occuper ses temps libres, mais il n'ouvrirait pour ainsi dire presque jamais un livre? Cet ignare type, nous pouvons l'affirmer sans crainte, ignore jusqu'à la pauvreté intellectuelle et spirituelle dans laquelle il se vautre. Ne se sachant pas héritier, en tant qu'être humain, de l'immense patrimoine littéraire, tant national que mondial, que lui ont légué ses devanciers, il vit dans la douce mais délétère béatitude des innocents.
Devant un tel portrait, peut-on encore se surprendre du peu d'intérêt pour la lecture des jeunes Québécois? La réponse s'impose avec la force de l'évidence. Car les vertus éducatives d'une société résident beaucoup plus dans ce qu'elle promeut par son agir effectif que dans les voeux pieux et les paroles creuses qu'elle adresse à sa jeunesse afin que celle-ci se conforme à ses désirs de réussite.
Faux diagnostic
Je connais bien les efforts considérables qui sont déployés dans les milieux scolaires pour amener les élèves à développer leur goût de la lecture. Cependant, j'estime que l'approche qui est largement préconisée, et qui s'appuie sur la supposition que les difficultés en lecture proviennent d'une faible maîtrise des stratégies de décodage et de compréhension, est erronée.
Et ce faux diagnostic entraîne un faux remède: on encadre à l'extrême les activités de lecture, on impose une micro-progression des difficultés (par un choix minutieux de textes qui confine parfois à une méticulosité quasi maniaque), on met l'accent sur la capacité de l'élève à reconnaître et à verbaliser une quantité de stratégies qu'on lui fait apprendre systématiquement, et, ce faisant, on perd de vue que le seul vrai problème est l'absence de désir face à la lecture.
En effet, quand la lecture se résume à un exercice compliqué auquel il faut s'astreindre pour réussir son année scolaire, on comprend que cela n'est guère attrayant et qu'une fois le devoir accompli, avec plus ou moins de succès, on voudra vite passer à autre chose de moins rébarbatif. Pourtant, pour que nous — parents, enseignants et membres de la société québécoise — puissions véritablement prétendre avoir réussi à inculquer le sens et la valeur de ce que devrait être la lecture pour toute personne ayant reçu une éducation digne de ce nom, il faudrait qu'il en soit tout autrement.
Voie royale
Il faudrait que la lecture revête ses plus beaux habits. Il faudrait que chaque enfant ait l'occasion d'entendre cet appel du large que lui adressent les oeuvres littéraires d'hier et d'aujourd'hui. Parce que, des contes de fées aux oeuvres les plus exigeantes, la littérature, dans toute sa diversité de formes et de fonds, constitue une voie royale offerte aux humains, afin que ceux-ci puissent partir à la recherche de leur propre unité intérieure et de sa secrète correspondance avec l'Univers.
Pour ce faire, pour garder vivante l'espérance que porte en elle-même l'aventure littéraire, nous devrions tout d'abord accepter d'en éprouver l'expérience au plus profond de notre existence. Ensuite, il y a fort à parier que nous trouverions, avec une certaine aisance, des moyens plus efficaces pour présenter la littérature aux enfants. La présenter non pas comme une corvée devant être accomplie coûte que coûte, mais comme une invitation à vivre leur vie avec une intensité accrue. Une invitation à ouvrir des portes et des fenêtres qui donnent sur la communion de l'expérience humaine avec l'infini du monde. Qui donc, pouvons-nous alors nous demander, aurait encore envie de refuser une telle invitation?
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Éric Cornellier - Enseignant au primaire
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