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Lettres - L'homme amoureux

Émile Martel - Le 22 juin 2010  25 juin 2010  Livres
Il y a quelques années, quand Adrienne Clarkson était gouverneure générale du Canada, elle avait profité de ce que José Saramago avait été invité par un festival littéraire d'Ottawa pour l'accueillir pendant trois jours à Rideau Hall, lui et sa femme Pilar. C'était un homme grand, mince, à l'allure très distinguée. Sa femme, Espagnole d'origine, était plus jeune que lui d'une vingtaine d'années.

L'événement littéraire principal de son séjour était une lecture dans l'auditorium de Bibliothèque et Archives nationales du Canada, rue Wellington. La salle était archipleine; il y avait des gens debout sur les côtés et dans le fond. Le directeur du festival présenta brièvement l'écrivain.

Puis Saramago se leva de la première rangée et alla se placer derrière le lutrin, sur la droite de la scène. Les gens commencèrent à applaudir. Il sourit. Il inclina un peu la tête. Les gens continuaient à applaudir. Il bougea les mains horizontalement sur les papiers devant lui, puis il sourit encore et baissa les yeux. Les gens continuaient à applaudir. Il attendit encore plusieurs secondes, un léger sourire d'étonnement et d'embarras sur les lèvres. Les gens continuaient à applaudir. Il se déplaça lentement vers le milieu de la scène, inclinant la tête et fouillant du regard chaque recoin de la salle. Les gens continuaient à applaudir. Il se croisa les mains sur la poitrine et s'inclina profondément, comme un pianiste à la fin de son concert. Les gens continuaient à applaudir.

Alors n'en pouvant plus, inondé de cette affection et de cette admiration bruyantes, il fit ce geste totalement désespéré: il ouvrit très grand les bras, il ouvrit très grand les mains et il saisit tous les applaudissements, tout cet hommage, dans une seule brassée foisonnante dont il fit un énorme bouquet qu'il lança vers Pilar, assise dans la première rangée, la fixant d'un regard qui l'appelait à l'aide.

***

Émile Martel - Le 22 juin 2010
 
 
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