Chambre avec vision
À retenir
- Intérieurs du Nouveau Monde
- Pierre Nepveu
- Boréal, coll. «Papiers collés»
- Montréal, 1998, 384 pages
Relisant Intérieurs du Nouveau Monde, de Pierre Nepveu, il m'est venu l'idée que le Web est la nouvelle Amérique. Remplaçons partout dans ce livre Amérique par Internet, et la mutation numérique de l'Occident apparaît comme la continuation de l'Amérique par d'autres moyens. Après l'Éden, l'Orient, l'Amérique et la Révolution (Arendt fait bien remonter à la découverte de l'Amérique l'idée moderne de Révolution), aujourd'hui c'est Internet que l'on charge de réparer l'humanité.
Relisons donc le grand livre de Pierre Nepveu. On ne relit plus les grands livres, Internet nous fait cela, de même que jadis l'Amérique abolit l'Europe. Fontaine de Jouvence, santé essentielle, amnésie prophylactique.
Whitman, qui fait de la démocratie un thème poétique, au fondement d'un langage cosmique où tout communie à la même source, ne semble-t-il pas parler du Net quand il annonce que «le génie des temps modernes, enfant du réel et de l'idéal, va déblayer le sol pour une humanité large, la vraie Amérique»? Tout est possible à l'Amérique vraie, tout y sera ajusté pour réaliser le nouvel Éden. Anti-intellectualisme et hypertrophie du moi, arbitraire inconditionné, vitesse, vastes espaces, dispense édénique des médiations, on croit entendre les idéologues du Web messianique. Et même, Internet, c'est l'Amérique en mieux, hors sol et sans jamais de last frontier pour renvoyer le nomade en lui-même.
Or Nepveu demande: «[...] comment habite-t-on vraiment l'Amérique et comment la vie intérieure y est-elle possible?» L'espace s'y donne comme un champ infini de possibilités, «on le traverse comme l'a fait Jacques Cartier, dans une sorte d'enchantement et d'avidité sans cesse comblée. Mais bien vite, dès qu'il faut s'arrêter et s'installer, c'est tout ce qui manque qui apparaît sous un jour impitoyable». Surprise: les conditions matérielles sont dures, les conditions psychiques sont pires. «Nous ne sommes pas dans l'immensité heureuse, mais au bord d'un terrible Rien.» L'Amérique s'avère un abîme en comparaison de l'Europe, un désert pour les sens et pour l'âme, un espace immense et profus où c'est la privation qui abonde. L'Amérique manque d'intérieur.
Nombre d'écrivains ne manqueront pas alors de croire que c'est la littérature qui manque d'Amérique, comme d'autres aujourd'hui qu'elle manque d'hyperliaison et de feedback rapide. Il faut inventer un souffle, une voix, une subjectivité américains. Mais dans l'idéologie Web, rien ne ressemble plus à cette Amérique de découvreur, commencement toujours recommencé, que le nomadisme. De même qu'en Amérique, on ne survit à la pauvreté psychique qu'en se lançant dans les espaces infinis de la géographie, sur la Toile on surfe, sans domicile fixe, dans le réseau des connexions infiniment ramifiées.
Mais si l'on a «l'âme comme une pointe brillante» qui recherche un «néant admirable», comme Marie de l'Incarnation, si l'on se tient en faction dans la nuit pour guetter l'avènement d'une chose brillante dans sa propre conscience, comme Saint-Denys Garneau, qu'on lise Pierre Nepveu. On y retrouvera tant d'écrivains du Nouveau Monde qui ont souffert aussi de la privation d'intérieur et se sont débattus contre cette «conception trop courante de l'américanité, tournée vers l'espace, la grand-route, le nomadisme sans repos» — dont l'analogie avec la dilatation vaine et la bougeotte internautiques est si frappante.
Une chambre est plus vaste que l'Amérique, plus ramifiée que le Web. Chères figures de Marie de l'Incarnation, de Saint-Denys Garneau, d'Emily Dickinson et de tant d'autres qui ont compris que, pour écrire, ce qui importe, ce n'est pas la dilatation sauvage, mais la «position que se creuse le sujet dans son monde et dans le langage». En Amérique, ce creux fait défaut, il faut pour écrire avoir la «vocation du vide», comme dit l'Ontarien Dennis Lee. Écrire au Canada, c'est chercher à «dire les mots de notre absence d'espace». Le Canada est en réalité un pays plus petit que le plus petit pays d'Europe.
Il faut une chambre à soi, séparée, pour faire du vide américain la «maison du possible». Dickinson y «fait vraiment apparaître le monde comme tout autre, non pas comme désir, comme déploiement d'un moi-univers, ni comme commencement ou "découverte", mais comme un dramatique et vibrant face-à-face. Le monde a soudain un visage, véritable infini, transcendance surgie du creux même de la séparation».
Tout peut arriver dans une chambre. Ce n'est pas le nomadisme mais la demeure qui instaure la coupure nécessaire à la pensée. Habiter, c'est se séparer vers l'intérieur. «Être séparé, c'est habiter quelque part», rappelle Nepveu en citant Lévinas. Alors que le branchement perpétuel sur le Collectif est inhabitable, comme le sont les grands espaces américains tant qu'un regard n'en a pas fait des paysages. Sur le Net, on peut dire justement qu'il n'y a pas de paysage, mais seulement des images à faire rêver de paysage, exaltation vide à la possibilité d'une infinie dilatation. Dans une chambre, l'image habitée mûrit en vision. Saint-Denys Garneau, non-voyageur parmi les arbres, nous a laissé bien des paysages. Pour bien faire, il aurait fallu qu'il les peigne comme des visages de Rembrandt — «ce Rembrandt dont il parle en disant qu'il pouvait faire sentir cette "séparation de la lumière d'avec les ténèbres", cette "profondeur de la trouée", qui fait du paysage vu et réinventé un véritable lieu du destin».
***
Intérieurs du Nouveau Monde
Pierre Nepveu
Boréal, coll. «Papiers collés»
Montréal, 1998, 384 pages
Relisons donc le grand livre de Pierre Nepveu. On ne relit plus les grands livres, Internet nous fait cela, de même que jadis l'Amérique abolit l'Europe. Fontaine de Jouvence, santé essentielle, amnésie prophylactique.
Whitman, qui fait de la démocratie un thème poétique, au fondement d'un langage cosmique où tout communie à la même source, ne semble-t-il pas parler du Net quand il annonce que «le génie des temps modernes, enfant du réel et de l'idéal, va déblayer le sol pour une humanité large, la vraie Amérique»? Tout est possible à l'Amérique vraie, tout y sera ajusté pour réaliser le nouvel Éden. Anti-intellectualisme et hypertrophie du moi, arbitraire inconditionné, vitesse, vastes espaces, dispense édénique des médiations, on croit entendre les idéologues du Web messianique. Et même, Internet, c'est l'Amérique en mieux, hors sol et sans jamais de last frontier pour renvoyer le nomade en lui-même.
Or Nepveu demande: «[...] comment habite-t-on vraiment l'Amérique et comment la vie intérieure y est-elle possible?» L'espace s'y donne comme un champ infini de possibilités, «on le traverse comme l'a fait Jacques Cartier, dans une sorte d'enchantement et d'avidité sans cesse comblée. Mais bien vite, dès qu'il faut s'arrêter et s'installer, c'est tout ce qui manque qui apparaît sous un jour impitoyable». Surprise: les conditions matérielles sont dures, les conditions psychiques sont pires. «Nous ne sommes pas dans l'immensité heureuse, mais au bord d'un terrible Rien.» L'Amérique s'avère un abîme en comparaison de l'Europe, un désert pour les sens et pour l'âme, un espace immense et profus où c'est la privation qui abonde. L'Amérique manque d'intérieur.
Nombre d'écrivains ne manqueront pas alors de croire que c'est la littérature qui manque d'Amérique, comme d'autres aujourd'hui qu'elle manque d'hyperliaison et de feedback rapide. Il faut inventer un souffle, une voix, une subjectivité américains. Mais dans l'idéologie Web, rien ne ressemble plus à cette Amérique de découvreur, commencement toujours recommencé, que le nomadisme. De même qu'en Amérique, on ne survit à la pauvreté psychique qu'en se lançant dans les espaces infinis de la géographie, sur la Toile on surfe, sans domicile fixe, dans le réseau des connexions infiniment ramifiées.
Mais si l'on a «l'âme comme une pointe brillante» qui recherche un «néant admirable», comme Marie de l'Incarnation, si l'on se tient en faction dans la nuit pour guetter l'avènement d'une chose brillante dans sa propre conscience, comme Saint-Denys Garneau, qu'on lise Pierre Nepveu. On y retrouvera tant d'écrivains du Nouveau Monde qui ont souffert aussi de la privation d'intérieur et se sont débattus contre cette «conception trop courante de l'américanité, tournée vers l'espace, la grand-route, le nomadisme sans repos» — dont l'analogie avec la dilatation vaine et la bougeotte internautiques est si frappante.
Une chambre est plus vaste que l'Amérique, plus ramifiée que le Web. Chères figures de Marie de l'Incarnation, de Saint-Denys Garneau, d'Emily Dickinson et de tant d'autres qui ont compris que, pour écrire, ce qui importe, ce n'est pas la dilatation sauvage, mais la «position que se creuse le sujet dans son monde et dans le langage». En Amérique, ce creux fait défaut, il faut pour écrire avoir la «vocation du vide», comme dit l'Ontarien Dennis Lee. Écrire au Canada, c'est chercher à «dire les mots de notre absence d'espace». Le Canada est en réalité un pays plus petit que le plus petit pays d'Europe.
Il faut une chambre à soi, séparée, pour faire du vide américain la «maison du possible». Dickinson y «fait vraiment apparaître le monde comme tout autre, non pas comme désir, comme déploiement d'un moi-univers, ni comme commencement ou "découverte", mais comme un dramatique et vibrant face-à-face. Le monde a soudain un visage, véritable infini, transcendance surgie du creux même de la séparation».
Tout peut arriver dans une chambre. Ce n'est pas le nomadisme mais la demeure qui instaure la coupure nécessaire à la pensée. Habiter, c'est se séparer vers l'intérieur. «Être séparé, c'est habiter quelque part», rappelle Nepveu en citant Lévinas. Alors que le branchement perpétuel sur le Collectif est inhabitable, comme le sont les grands espaces américains tant qu'un regard n'en a pas fait des paysages. Sur le Net, on peut dire justement qu'il n'y a pas de paysage, mais seulement des images à faire rêver de paysage, exaltation vide à la possibilité d'une infinie dilatation. Dans une chambre, l'image habitée mûrit en vision. Saint-Denys Garneau, non-voyageur parmi les arbres, nous a laissé bien des paysages. Pour bien faire, il aurait fallu qu'il les peigne comme des visages de Rembrandt — «ce Rembrandt dont il parle en disant qu'il pouvait faire sentir cette "séparation de la lumière d'avec les ténèbres", cette "profondeur de la trouée", qui fait du paysage vu et réinventé un véritable lieu du destin».
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Intérieurs du Nouveau Monde
Pierre Nepveu
Boréal, coll. «Papiers collés»
Montréal, 1998, 384 pages
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