Ceux qui vont mourir ou pas
Comme Michel Leiris avant elle, ce que A. L. Kennedy cherche dans la corrida est un élément exotique à l'usage des écrivains : l'allégorie
À retenir
- Tauromachie
- A. L. Kennedy
- Traduit de l'anglais par Paule Guivarch
- Éditions de l'Olivier
- Paris, 2010, 187 pages
Le bong! à la fenêtre. Le temps d'enfiler des bottes et de sortir, je ramasse la grive assommée et pantelante dans la neige, oui, parce que c'est encore l'hiver, 60 kilomètres au nord de Montréal. Mon poing s'est fermé tout doucement sur un trésor: que seraient les soirs d'été des forêts du Nord sans la grive solitaire, considérée par d'aucuns comme le meilleur musicien ailé de ce côté de l'Amérique?
Les yeux se ferment déjà, je promène la dernière phalange de mon index sur le dessus du crâne merveilleusement fragile, et je prononce la phrase qu'il faut dire à ceux qui glissent très lentement dans l'autre monde: Reste avec moi... Une fois rentré, je place l'oiseau dans la chambre de récupération, une simple boîte de carton dont je rabats le couvercle avant de la coller sur le calorifère de mon bureau. La chatte vient faire son tour, sans insister. Je me remets au travail, suspendu à tout ce qui de précieux est menacé.
L'auteur du livre dont je veux parler est A. L. Kennedy, décrite avec un peu de légèreté comme une humoriste dans une chronique de Nathalie Petrowsky. Et le titre de son premier chapitre est: Introduction à la mort. J'ai déjà essayé de lire un roman de cette auteure écossaise, mais au fil des pages, l'intérêt m'avait quitté. Cette fois, rien n'indique que j'ai un roman dans les mains. La narratrice est une écrivaine que l'écriture a quittée et qui, assise sur le rebord de sa fenêtre au-dessus du vide, veut en finir. Mais au moment où elle se décide enfin à sauter, elle en est empêchée par une musique qui monte soudain du voisinage, une «niaiserie pseudo-celtique» qui, d'un seul coup, retire tout son décorum à l'acte appréhendé. Effet imprévu de la pollution sonore: si on ne peut plus se suicider en paix, où va-t-on? Je m'imagine sur le point de me tirer un coup de fusil dans le potiron. Soudain, la radio fait entendre une toune de Félix chantée par Kevin Parent. Je sais très bien où irait le coup de fusil.
Kennedy, obligée de vivre faute de silence, accepte alors un contrat d'un éditeur, contrat, en quelque sorte, avec la mort, dont elle va devoir se tenir au plus près, tel le matador exécutant ses passes de cape dans la chaleur du souffle de 500 kilos de viande furieuse: elle va écrire sur les courses de taureaux. «On m'a simplement demandé d'écrire ce livre et j'ai simplement accepté. [...] Je voulais savoir si j'étais encore capable d'écrire.» Sauf que le sujet en est tout sauf innocent: «Je voulais découvrir si les éléments qui, à mes yeux, font partie intégrante de la corrida — mort, transcendance, immortalité, joie, douleur, isolement, peur — me reviendraient. Parce qu'ils faisaient partie de l'acte d'écriture et que, bons ou mauvais, ils me manquent.»
On aurait tort de croire que la normalité européenne a eu raison des combats de taureaux. Si le Canada en est rendu, dans ses ridicules tentatives de nation building, à hisser l'étendard de la chasse au phoque, il faut être honnête et reconnaître la part de risque inhérente au sanglant rituel du tissu identitaire espagnol: il y a plus de gloire à frôler les cornes effilées d'un taureau de combat qu'à bastonner un pinnipède. L'honnêteté est d'ailleurs une des qualités que la littérature, de Hemingway à Kennedy, a voulu épouser dans la corrida de toros. «La proximité de tant de mort, écrit cette dernière, exige une certaine dose d'honnêteté de la part des observateurs.» Et ça tombe bien: «En qualité d'ancien auteur et d'ancienne candidate au suicide, l'honnêteté est à peu près tout ce qui me reste.»
Et donc, une représentante de ces brumeuses contrées du Nord qui ont inventé la Société protectrice des animaux se mêle ici d'ajouter un chapitre à la longue histoire d'amour envieux de la littérature pour les courses de taureau. À Papa Hem, dans l'ombre duquel se condamne à évoluer tout littérateur aventuré dans les arènes, elle règle bien vite son cas: «Je n'ai aucun penchant pour l'approche barbue, virile, d'un Hemingway, aucun besoin impérieux de rôder au chevet de toreros blessés ni de tripoter des bandages sur des cuisses jeunes et musclées. Je ne suis pas femme à trouver la mort érotique.» Kennedy ne prétend pas jouer les aficionados (amateurs éclairés), elle aborderait plutôt la chose à la manière d'une touriste bien documentée, qui cherche à comprendre. Ayant écarté d'emblée le culte viril et un certain machisme d'opérette, son approche au départ dénuée de passion peut ainsi prétendre aller droit au coeur du rituel et disséquer pour nous un divertissement qui tient à la fois de l'art, du sport et d'une forme de religion païenne dont la célébration et la survie représentent un apparent défi aux canons moraux de l'ère post-moderne.
Comme Michel Leiris avant elle, ce que Kennedy cherche dans la corrida est un élément exotique à l'usage des écrivains: l'allégorie. L'art et le souci de la forme comme médiations entre la mort et le plaisir. Mais la métaphore vaut ce qu'elle vaut: un toréador ne peut pas tricher, c'est-à-dire plaire sans mettre sa vie en jeu. La mettre en jeu est la condition même du plaisir. Alors qu'un écrivain peut très bien plaire sans jamais mettre la sienne en jeu, comme il peut mettre sa vie (son nom, le sens même de son existence...) en jeu sans plaire pour autant. Pour le reste, A. L. Kennedy nous convainc aisément que, si l'écrivain idéal possède l'éthique du torero, son imparfait combat, lui, ressemble beaucoup plus à une vie: «La corrida ne révèle sa possible beauté qu'à condition que le spectateur accepte de fermer les yeux sur beaucoup de maladresse, de laideur et de désordre.»
Depuis un moment, j'entends cogner, dans la boîte à côté du calorifère. La chatte vient jeter un coup d'oeil. Elle s'appelle Chouette et c'est la meilleure amie du lecteur. Elle ne permet jamais à une histoire de vous avaler, vient se frotter, les pattes sur la page. À chaque ligne lue, elle fait correspondre un poids de monde vivant et de ronrons tout chauds. Et j'aimerais qu'elle finisse en pleine gloire, une nuit, en combattant un pékan dans les collines, mais je ne peux pas lui faire ça, à ma compagne des huit dernières années, alors je lui cherche quelqu'un, de bien, dans un petit coin de campagne, parce que je ne peux pas l'emmener là où je m'en vais vivre. Photo valant 1110 mots fournie sur demande. On voudrait toujours que ça finisse comme ceci: je prends la boîte, je vais dehors, l'ouvre. La grive s'envole.
***
Tauromachie
A. L. Kennedy
Traduit de l'anglais par Paule Guivarch
Éditions de l'Olivier
Paris, 2010, 187 pages
Les yeux se ferment déjà, je promène la dernière phalange de mon index sur le dessus du crâne merveilleusement fragile, et je prononce la phrase qu'il faut dire à ceux qui glissent très lentement dans l'autre monde: Reste avec moi... Une fois rentré, je place l'oiseau dans la chambre de récupération, une simple boîte de carton dont je rabats le couvercle avant de la coller sur le calorifère de mon bureau. La chatte vient faire son tour, sans insister. Je me remets au travail, suspendu à tout ce qui de précieux est menacé.
L'auteur du livre dont je veux parler est A. L. Kennedy, décrite avec un peu de légèreté comme une humoriste dans une chronique de Nathalie Petrowsky. Et le titre de son premier chapitre est: Introduction à la mort. J'ai déjà essayé de lire un roman de cette auteure écossaise, mais au fil des pages, l'intérêt m'avait quitté. Cette fois, rien n'indique que j'ai un roman dans les mains. La narratrice est une écrivaine que l'écriture a quittée et qui, assise sur le rebord de sa fenêtre au-dessus du vide, veut en finir. Mais au moment où elle se décide enfin à sauter, elle en est empêchée par une musique qui monte soudain du voisinage, une «niaiserie pseudo-celtique» qui, d'un seul coup, retire tout son décorum à l'acte appréhendé. Effet imprévu de la pollution sonore: si on ne peut plus se suicider en paix, où va-t-on? Je m'imagine sur le point de me tirer un coup de fusil dans le potiron. Soudain, la radio fait entendre une toune de Félix chantée par Kevin Parent. Je sais très bien où irait le coup de fusil.
Kennedy, obligée de vivre faute de silence, accepte alors un contrat d'un éditeur, contrat, en quelque sorte, avec la mort, dont elle va devoir se tenir au plus près, tel le matador exécutant ses passes de cape dans la chaleur du souffle de 500 kilos de viande furieuse: elle va écrire sur les courses de taureaux. «On m'a simplement demandé d'écrire ce livre et j'ai simplement accepté. [...] Je voulais savoir si j'étais encore capable d'écrire.» Sauf que le sujet en est tout sauf innocent: «Je voulais découvrir si les éléments qui, à mes yeux, font partie intégrante de la corrida — mort, transcendance, immortalité, joie, douleur, isolement, peur — me reviendraient. Parce qu'ils faisaient partie de l'acte d'écriture et que, bons ou mauvais, ils me manquent.»
On aurait tort de croire que la normalité européenne a eu raison des combats de taureaux. Si le Canada en est rendu, dans ses ridicules tentatives de nation building, à hisser l'étendard de la chasse au phoque, il faut être honnête et reconnaître la part de risque inhérente au sanglant rituel du tissu identitaire espagnol: il y a plus de gloire à frôler les cornes effilées d'un taureau de combat qu'à bastonner un pinnipède. L'honnêteté est d'ailleurs une des qualités que la littérature, de Hemingway à Kennedy, a voulu épouser dans la corrida de toros. «La proximité de tant de mort, écrit cette dernière, exige une certaine dose d'honnêteté de la part des observateurs.» Et ça tombe bien: «En qualité d'ancien auteur et d'ancienne candidate au suicide, l'honnêteté est à peu près tout ce qui me reste.»
Et donc, une représentante de ces brumeuses contrées du Nord qui ont inventé la Société protectrice des animaux se mêle ici d'ajouter un chapitre à la longue histoire d'amour envieux de la littérature pour les courses de taureau. À Papa Hem, dans l'ombre duquel se condamne à évoluer tout littérateur aventuré dans les arènes, elle règle bien vite son cas: «Je n'ai aucun penchant pour l'approche barbue, virile, d'un Hemingway, aucun besoin impérieux de rôder au chevet de toreros blessés ni de tripoter des bandages sur des cuisses jeunes et musclées. Je ne suis pas femme à trouver la mort érotique.» Kennedy ne prétend pas jouer les aficionados (amateurs éclairés), elle aborderait plutôt la chose à la manière d'une touriste bien documentée, qui cherche à comprendre. Ayant écarté d'emblée le culte viril et un certain machisme d'opérette, son approche au départ dénuée de passion peut ainsi prétendre aller droit au coeur du rituel et disséquer pour nous un divertissement qui tient à la fois de l'art, du sport et d'une forme de religion païenne dont la célébration et la survie représentent un apparent défi aux canons moraux de l'ère post-moderne.
Comme Michel Leiris avant elle, ce que Kennedy cherche dans la corrida est un élément exotique à l'usage des écrivains: l'allégorie. L'art et le souci de la forme comme médiations entre la mort et le plaisir. Mais la métaphore vaut ce qu'elle vaut: un toréador ne peut pas tricher, c'est-à-dire plaire sans mettre sa vie en jeu. La mettre en jeu est la condition même du plaisir. Alors qu'un écrivain peut très bien plaire sans jamais mettre la sienne en jeu, comme il peut mettre sa vie (son nom, le sens même de son existence...) en jeu sans plaire pour autant. Pour le reste, A. L. Kennedy nous convainc aisément que, si l'écrivain idéal possède l'éthique du torero, son imparfait combat, lui, ressemble beaucoup plus à une vie: «La corrida ne révèle sa possible beauté qu'à condition que le spectateur accepte de fermer les yeux sur beaucoup de maladresse, de laideur et de désordre.»
Depuis un moment, j'entends cogner, dans la boîte à côté du calorifère. La chatte vient jeter un coup d'oeil. Elle s'appelle Chouette et c'est la meilleure amie du lecteur. Elle ne permet jamais à une histoire de vous avaler, vient se frotter, les pattes sur la page. À chaque ligne lue, elle fait correspondre un poids de monde vivant et de ronrons tout chauds. Et j'aimerais qu'elle finisse en pleine gloire, une nuit, en combattant un pékan dans les collines, mais je ne peux pas lui faire ça, à ma compagne des huit dernières années, alors je lui cherche quelqu'un, de bien, dans un petit coin de campagne, parce que je ne peux pas l'emmener là où je m'en vais vivre. Photo valant 1110 mots fournie sur demande. On voudrait toujours que ça finisse comme ceci: je prends la boîte, je vais dehors, l'ouvre. La grive s'envole.
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Tauromachie
A. L. Kennedy
Traduit de l'anglais par Paule Guivarch
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