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    Le secret le mieux gardé de la bédé québécoise

    Leif Tande crée une molécule qui s'interroge sur le sens de la vie

    23 avril 2010 |Fabien Deglise | Livres
    Photo: La pastèque
    Une brique lancée dans une mare aux canards, ou dans la mare de l'édition, passe rarement inaperçue. L'Origine de la vie (La Pastèque) confirme la chose avec ses 376 pages de dérision, de réflexion sur la condition humaine, mais aussi de remise en question des codes narratifs du 9e art, un sport qui anime Leif Tande, père de cet étrange assemblage de planches mettant en vedette une cellule bavarde.

    Proposition artistique lancée sur la Toile, au rythme d'un dessin par jour pendant un an, avant de se retrouver sous une couverture, cette «autobiologie de la molécule originelle», telle que présentée par son auteur, détonne dans le paysage bédéesque du moment. Elle vient aussi poser une nouvelle pièce dans l'oeuvre étonnante de ce bédéiste hors normes, que l'état civil ne connaît que sous le nom d'Éric Asselin, et qui depuis 10 ans, avec minutie et modestie, semble vouloir construire un pan majeur du 9e art imaginé au Québec. Dans la plus grande discrétion.

    «En dehors des cercles d'initiés, Leif Tande fait beaucoup moins parler de lui que Michel Rabagliati [le père de la populaire série Paul], dit le libraire montréalais Yves Millet, de la librairie spécialisée en bédé Fichtre!. Mais tous les deux sont certainement du même niveau, du même calibre.»

    Les fidèles de Leif Tande qui ont découvert ce drôle d'oiseau dans les pages photocopiées du fanzine assez confidentiel Tabasko fin 1990, puis dans son premier album, Villégiature (Zone Convective), en 2000, ne cessent pourtant de le répéter: Asselin, qui malgré son nom de plume dessine bel et bien de la main droite, s'avère finalement un des secrets les mieux gardés de la bande dessinée québécoise. Mais tout ça est peut-être sur le point de changer.

    Le bruit qui anime la sortie de L'Origine de la vie donne le ton puisqu'il souligne largement l'originalité de son auteur, la qualité de sa plume, mais surtout sa grande capacité à surprendre le lecteur en jouant, avec intelligence, avec les cadres classiques de la bande dessinée, résume Sylvain Lemay, prof de bande dessinée et directeur de l'École multidisciplinaire de l'image de l'Université du Québec en Outaouais (UQO). «En une décennie, il a construit une oeuvre riche et fascinante pour un universitaire comme moi, ajoute-t-il. Et ça va être quelque chose de très important pour la bédé québécoise.»

    À l'autre bout du fil, Leif Tande garde la tête froide: «La bande dessinée, c'est une passion, mais je fais ça en dilettante, dit-il, le soir en rentrant du travail.» L'homme bosse dans un studio d'animation et de jeux vidéo à Québec, où Le Devoir l'a dérangé quelques minutes cette semaine. «C'est vrai que je m'amuse avec les codes: c'est pour me mettre en danger. Raconter la même histoire, plusieurs fois et de la même façon, ça risquerait de m'emmerder.»

    L'approche artistique est claire. Elle explique aussi la naissance de Morlac (La Pastèque) en 2005, cette bédé unique en son genre dont le lecteur est finalement le héros. Les cases s'y suivent, mais elles offrent plusieurs niveaux de lecture. Et puis, il y a eu William (Mécanique générale) en 2006, avec sa double structure braquant le projecteur sur un petit garçon espiègle qui crie au loup, ou encore Danger public (La Pastèque), coécrit avec Philippe Girard, qui plonge dans la tête d'un coiffeur rongé par l'envie de tuer.

    Même l'incursion d'Asselin dans le livre illustré pour enfants, Le Canard et le Loup, fable sombre et poétique en même temps, témoignait de ce goût de l'expérimentation et de la recherche du chemin décalé, celui qui est très loin de la route facile. «Dans sa génération, Éric est l'un des premiers à avoir cherché à jouer avec les cadres de la bande dessinée, résume Sylvain Lemay. Mais il est aussi celui qui est passé à un niveau supérieur.»

    L'Origine de la vie consacre le don. De janvier à décembre 2008, Leif Tande a tenu, dans la plus grande discrétion, un blogue sur lequel il a présenté chaque jour une planche où Molécule, sa micro-héroïne, commentait sa propre existence et l'univers. Elle parle aussi de paternité, du rapport à l'autre, de l'obscurantisme, des paradoxes, de la superficialité, de la futilité des choses...

    L'auteur n'a mis au jour l'expérience que dans les derniers kilomètres. «Pour moi, c'était un laboratoire, dit-il. Après avoir exploré la mort dans mes autres bouquins, je voulais explorer la vie. Je voulais aussi que les gens découvrent cette bédé par eux-mêmes. Ç'a été de l'improvisation pure pendant un an.». C'est maintenant un livre.

    De la Toile au papier, à l'heure du livre électronique et du grand appel à la dématérialisation, le geste n'en demeure pas moins en rupture avec son temps. À l'image d'une molécule pas vraiment en harmonie avec son milieu cellulaire. «C'est vrai. Et en plus, je n'ai même pas fait disparaître l'expérience en ligne, avoue candidement Leif Tande. Mais je suis un amoureux de l'objet. Et comme le site n'est pas facile d'accès et offre une navigation difficile, l'histoire va être plus facile à lire imprimée».

    La modernité est ainsi faite... pour le mieux, croit d'ailleurs Sylvain Lemay, qui voit dans cette Origine du monde, tout comme dans le reste de l'oeuvre de Leif Tande, une source de diversification du 9e art québécois. «La bédé, ce n'est pas un genre littéraire, c'est un médium en soi, dit-il. La variété des genres qu'on y retrouve, c'est bon pour sa biodiversité.» Une biodiversité qui, comme pour la nature, garantit à ce pan de la culture une meilleure santé «pour grandir et être plus forte», assure-t-il. La molécule originelle, entre deux questionnements sur le décor de sa maison ou le départ de sa progéniture, n'aurait pas dit mieux.












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