Littérature française - Je t'écris, je t'invente
Emmanuelle Pagano signe un roman d'amour épistolaire dont le correspondant change soudain de projet
À retenir
- L'Absence d'oiseaux d'eau
- Emmanuelle Pagano
- P.O.L.
- Paris, 2010, 297 pages
À en croire l'essayiste et professeur Thomas Clerc (Prix Renaudot de l'essai 2007), la meilleure littérature s'affirme aujourd'hui dans l'autobiographie. Il le soutient dans un grand article du Monde (26 mars). Impossible, en effet, de ne pas voir la richesse de tels livres. Ce moi qui s'affirme réfléchit sur son rapport au monde. Qu'il décrive la banalité ne veut pas dire qu'il soit naïf. Cette parole sincère de confession s'expose et modifie sa réalité, au-delà de l'image, grâce à la fiction.
Que penser alors de cet écrivain, sujet littéraire qui revendique la vérité tout en inventant la vie qui la raconte? D'un côté, croire au moi saisi, cerné et transparent au XXIe siècle n'est plus possible. D'un autre côté, le mensonge à ce «soi» traversé de fiction apparaît comme un dispositif parmi d'autres, d'où peut être contesté son principe de vérité.
Dans les deux cas, l'authenticité qui veut que le roman de soi se réfère au vécu interpelle la surexposition. On lui reproche alors le vedettariat et l'utilisation immorale des autres à ses propres fins. Nombreux sont ceux qui disent les médias responsables d'un tel sensationnel. C'est faux: les flux du vrai, du vécu et des données brutes agitent les lecteurs, qui ne sont pas des voyeurs mais des sujets vivants. De même, les proches de l'écrivain sont les premiers à crier au scandale d'une révélation, au secret éventé, sans distinguer un potin d'une divergence de fond.
Sujets pluriels
Impossible de ne pas saisir qu'à notre époque, l'insignifiant a de la valeur. Qu'il soit valeur marchande, c'est évident. Le consommateur s'en empare comme d'une identité interchangeable, et le marché fait fortune. Mais il y a plus à suivre dans ces signes: la levée des censures qui réprimaient les désirs et leur expression, les tenant au privé, au secret ou dans les déviances. Les interdits ont eu bien des contrôles aujourd'hui disparus.
Aussi les romans autobiographiques sont-ils si nombreux. Reçus comme de moins en moins choquants, quelle que soit leur violence, leur déballage, leur indiscrétion par rapport à autrui et leurs écarts face à toute morale, ils sont à la fois uniques, pluriels et incontrôlables. Ils attirent.
L'exemple le plus récent, depuis la querelle entre Darrieussecq et Laurens, la seconde accusant la première de parler au je, mais en différé, usurpant ce qu'elle n'a pas vécu, la première revendiquant la capture universelle de l'imaginaire, rebondit autrement: Emmanuelle Pagano publie L'Absence d'oiseaux d'eau, un roman autobiographique d'amour, fort bien écrit, comprenant une censure essentielle: le nom et la caution de son objet, son destinataire.
Quel en est le cadre? Il s'agit d'une correspondance, nous dit-on, entre un romancier connu et l'auteure de L'Absence d'oiseaux d'eau. Une seule partie nous serait livrée, celle de Pagano, écrivant une lettre quotidienne à son amant distant. En toute impudeur littéraire, ce roman d'amour fantasmé exprime un fort désir, assouvi puis trompé. Ce libertinage reflète notre époque, où un Casanova, ou Merteuil, ou Valmont, reprendrait ses Liaisons dangereuses en étalant ses émotions avec talent.
Manque au féminin
Dispositif, donc, d'une révélation et d'un interdit, L'Absence d'oiseaux d'eau dévoile un «soi» en manque essentiel, une absence. Le roman se lit, se vend, se discute, fait mystère et aussi sensation. Il aurait débuté par un blogue entre deux écrivains, Pagano recevant soudain l'injonction de se taire. Là où Internet échoue, un livre s'ensuit dont le sujet est la brisure du lien. Renversement intéressant, l'objet est postmoderne à souhait.
La vérité engage qui s'en revendique. Ce roman est comme les autres, plus qu'un document: une expérience de soi et d'autrui. Quel pacte, quelle complicité entretient-il avec ses lecteurs? Un roman n'a pas de valeur, sinon dans ce qu'il interroge. L'exercice véritable du lecteur est là, dans l'écriture.
L'Absence d'oiseaux d'eau livre une femme en écriture, en désir. La métaphore est belle, nécessaire. Ce roman trouble par l'exercice en solo, rengaine de la déception amoureuse mais aussi chute poétique: «Je voudrais quelque chose de spécial, spécial pour moi, et je ne sais même pas quoi, c'est pour ça que je ne peux pas te le demander.» Le manque est une langueur sans fin, une prise forte de la littérature.
Emmanuelle Pagano est née en septembre 1969 dans l'Aveyron. Parmi ses romans, Le Tiroir à cheveux a reçu le prix de la télévision suisse romande (2005), Les Adolescents troglodytes, le prix Rhône-Alpes de l'adaptation cinématographique (2009), et Les Mains gamines, le prix Wepler (2008) ainsi que le prix Rhône Alpes du livre (2009); s'y ajoute ce que les Français appellent l'European Union Prize for Literature (2009).
***
L'Absence d'oiseaux d'eau
Emmanuelle Pagano
P.O.L.
Paris, 2010, 297 pages
***
Collaboratrice du Devoir
Que penser alors de cet écrivain, sujet littéraire qui revendique la vérité tout en inventant la vie qui la raconte? D'un côté, croire au moi saisi, cerné et transparent au XXIe siècle n'est plus possible. D'un autre côté, le mensonge à ce «soi» traversé de fiction apparaît comme un dispositif parmi d'autres, d'où peut être contesté son principe de vérité.
Dans les deux cas, l'authenticité qui veut que le roman de soi se réfère au vécu interpelle la surexposition. On lui reproche alors le vedettariat et l'utilisation immorale des autres à ses propres fins. Nombreux sont ceux qui disent les médias responsables d'un tel sensationnel. C'est faux: les flux du vrai, du vécu et des données brutes agitent les lecteurs, qui ne sont pas des voyeurs mais des sujets vivants. De même, les proches de l'écrivain sont les premiers à crier au scandale d'une révélation, au secret éventé, sans distinguer un potin d'une divergence de fond.
Sujets pluriels
Impossible de ne pas saisir qu'à notre époque, l'insignifiant a de la valeur. Qu'il soit valeur marchande, c'est évident. Le consommateur s'en empare comme d'une identité interchangeable, et le marché fait fortune. Mais il y a plus à suivre dans ces signes: la levée des censures qui réprimaient les désirs et leur expression, les tenant au privé, au secret ou dans les déviances. Les interdits ont eu bien des contrôles aujourd'hui disparus.
Aussi les romans autobiographiques sont-ils si nombreux. Reçus comme de moins en moins choquants, quelle que soit leur violence, leur déballage, leur indiscrétion par rapport à autrui et leurs écarts face à toute morale, ils sont à la fois uniques, pluriels et incontrôlables. Ils attirent.
L'exemple le plus récent, depuis la querelle entre Darrieussecq et Laurens, la seconde accusant la première de parler au je, mais en différé, usurpant ce qu'elle n'a pas vécu, la première revendiquant la capture universelle de l'imaginaire, rebondit autrement: Emmanuelle Pagano publie L'Absence d'oiseaux d'eau, un roman autobiographique d'amour, fort bien écrit, comprenant une censure essentielle: le nom et la caution de son objet, son destinataire.
Quel en est le cadre? Il s'agit d'une correspondance, nous dit-on, entre un romancier connu et l'auteure de L'Absence d'oiseaux d'eau. Une seule partie nous serait livrée, celle de Pagano, écrivant une lettre quotidienne à son amant distant. En toute impudeur littéraire, ce roman d'amour fantasmé exprime un fort désir, assouvi puis trompé. Ce libertinage reflète notre époque, où un Casanova, ou Merteuil, ou Valmont, reprendrait ses Liaisons dangereuses en étalant ses émotions avec talent.
Manque au féminin
Dispositif, donc, d'une révélation et d'un interdit, L'Absence d'oiseaux d'eau dévoile un «soi» en manque essentiel, une absence. Le roman se lit, se vend, se discute, fait mystère et aussi sensation. Il aurait débuté par un blogue entre deux écrivains, Pagano recevant soudain l'injonction de se taire. Là où Internet échoue, un livre s'ensuit dont le sujet est la brisure du lien. Renversement intéressant, l'objet est postmoderne à souhait.
La vérité engage qui s'en revendique. Ce roman est comme les autres, plus qu'un document: une expérience de soi et d'autrui. Quel pacte, quelle complicité entretient-il avec ses lecteurs? Un roman n'a pas de valeur, sinon dans ce qu'il interroge. L'exercice véritable du lecteur est là, dans l'écriture.
L'Absence d'oiseaux d'eau livre une femme en écriture, en désir. La métaphore est belle, nécessaire. Ce roman trouble par l'exercice en solo, rengaine de la déception amoureuse mais aussi chute poétique: «Je voudrais quelque chose de spécial, spécial pour moi, et je ne sais même pas quoi, c'est pour ça que je ne peux pas te le demander.» Le manque est une langueur sans fin, une prise forte de la littérature.
Emmanuelle Pagano est née en septembre 1969 dans l'Aveyron. Parmi ses romans, Le Tiroir à cheveux a reçu le prix de la télévision suisse romande (2005), Les Adolescents troglodytes, le prix Rhône-Alpes de l'adaptation cinématographique (2009), et Les Mains gamines, le prix Wepler (2008) ainsi que le prix Rhône Alpes du livre (2009); s'y ajoute ce que les Français appellent l'European Union Prize for Literature (2009).
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L'Absence d'oiseaux d'eau
Emmanuelle Pagano
P.O.L.
Paris, 2010, 297 pages
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