Ordre et désordre d'Olivar Asselin
À retenir
- Le maître
- Olivar Asselin et son temps
- Hélène Pelletier-Baillargeon
- Fides
- Montréal, 2010, 370 pages
- En librairie à compter du 19 mars
Une gifle au ministre Alexandre Taschereau, futur premier ministre, et bien des coups de plumes ravageurs assénés à gauche et à droite lui ont fait une réputation. Olivar Asselin ne se ménage pas et, surtout, ne ménage personne. Il se brouille même avec son ami Henri Bourassa, qui dira de lui, en privé, qu'il compte énormément dans la décision qu'il prit de fonder Le Devoir en 1910. Au Devoir, avec son ami Jules Fournier, Olivar Asselin est un des premiers collaborateurs.
Mais voilà la guerre, la Grande Guerre. Le bouillant Olivar s'est endetté au nom de sa soif de liberté. Coup de théâtre: ce nationaliste s'engage dans les forces armées. Au nom de la défense de la France, il revêt l'uniforme kaki, celui de l'Empire britannique. Il va connaître les champs de bataille en Europe, mais ne subira pas, chance incroyable, la moindre égratignure au milieu de pareille boucherie. Lorsqu'il revient à la vie civile, le poids de ses engagements familiaux et de ses dettes le force à contenir son appétit de la polémique et du journalisme engagé. C'est à ce deuxième versant de la vie d'Olivar Asselin, qui va de l'après-guerre jusqu'à sa mort en 1937, que se consacre Hélène Pelletier-Baillargeon dans Le Maître, dernier tome, après Le Militant (1996) et Le Volontaire (2001), de sa très imposante biographie intitulée Olivar Asselin et son temps. Le Maître sera en librairie cette semaine.
Au Québec, peu d'hommes ont été l'objet d'un travail biographique d'une telle envergure. L'auteure, Hélène Pelletier-Baillargeon, déjà célébrée pour sa biographie de Marie Gérin-Lajoie (1985), fut entre autres choses directrice de la revue Maintenant, chroniqueuse, conseillère du Dr Camille Laurin. Généreuse d'elle-même, elle s'est engagée à fond, au fil du temps, pour sa société. Pour dire vite, elle pourrait elle-même être le sujet d'un livre.
Ratisser large
Grâce à sa plume alerte, selon une formule totalisante ancienne mais éprouvée, Hélène Pelletier-Baillargeon façonne une fresque où se conjuguent l'histoire d'Olivar Asselin et celle de son époque. Cette approche l'oblige à ratisser large, mais elle est heureusement soutenue dans ses efforts par le souffle d'une écriture élégante, capable à elle seule, par l'énergie qui s'en dégage, de maintenir intact l'intérêt du lecteur de bout en bout.
Allons à l'essentiel. Qui est l'Olivar Asselin de l'après-guerre? Ce petit homme à l'allure frêle et au naturel moqueur considère que «la démocratie, sottise en Occident, est en Orient absurdité». Il s'établit une réputation de farouche opposant du suffrage universel autant que du parlementarisme. Selon les pires clichés antiféministes, il s'oppose aussi au suffrage des femmes.
Cet Asselin est un admirateur du style et des propos de Léon Daudet et de son acolyte Charles Maurras, les deux principaux animateurs de L'Action française, un journal royaliste, ultranationaliste, farouchement antidémocrate et antisémite. Plusieurs des amis d'Asselin partagent d'ailleurs un même appétit pour les propos de ces hommes d'excès. C'est le cas notamment de deux de ses correspondants réguliers, les écrivains Marcel Dugas et Robert de Roquebrune, qui participent à Paris à des manifestations des Camelots du roi, véritable troupe paramilitaire de L'Action française qui n'hésite pas à promouvoir les idées de ses chefs à coups de cannes lestées de plomb, à coups de poing et, à l'occasion, à coups de revolver.
L'homme est complexe. Si Asselin n'apprécie pas «la musique nègre» qu'affectionnent ses enfants, ce n'est pas pour autant un raciste. À en croire Hélène Pelletier-Baillargeon, il s'indigne comme pas un devant les souffrances qu'on fait subir aux Juifs de par le monde et dénonce les excès nationalistes qui carburent aux propos du comte de Gobineau. Il va dénoncer aussi bien le nazisme que le fascisme. Asselin sera un de ceux qui s'opposent le plus vivement à la montée de mouvements d'extrême droite à Montréal, entrant même spontanément en guerre contre ces fils de bonnes familles qui éructent des propos haineux sous le nom de Jeune Canada, un mouvement de jeunesse auquel Lionel Groulx a prêté son concours.
Asselin estime l'oeuvre de Groulx, tout en se permettant de la critiquer. Il en retient la démonstration que la défaite de 1760 est pour son peuple un «effroyable malheur». Plutôt que de se perdre «dans des rêves d'indépendance pancanadienne contraire à tous nos intérêts traditionnels», Asselin envisage, dans la suite logique de l'oeuvre de Groulx, quelque chose qui ressemble à un État français en Amérique, espérant un jour «un Québec français sur les rives du Saint-Laurent».
Chez Groulx, Asselin critique sans se gêner, entre autres choses, cet effort de l'historien en soutane pour nier la réalité du métissage entre Canadiens français et autochtones au cours de l'histoire. Asselin remet aussi en cause chez lui cette vision sublimée et parfaitement fantaisiste de la Nouvelle-France.
Au pays des finances
Un libéral, Olivar Asselin? Hélène Pelletier-Baillargeon le soutient. L'homme montre un fort parti pris pour l'initiative privée. Il se méfie comme pas un de l'action de l'État. S'il a déjà été favorable à des nationalisations, notamment en ce qui concerne les ressources hydroélectriques, il ne l'est plus après la guerre. En matière de sécurité sociale, il s'engage lui-même corps et âme dans de bonnes oeuvres religieuses, tout en repoussant toute action structurée par l'État et destinée à réduire les inégalités sociales. La peur du communisme attise le feu de certaines de ses positions capitalistes. Asselin propose même l'installation de compteurs d'eau, soi-disant pour financer certains secours aux démunis.
En matière de relations de travail, il s'oppose net au nouvel horaire de huit heures de travail préconisé pour le bien-être des ouvriers. Comme bien d'autres intellectuels canadiens-français, il espère beaucoup de l'agriculture, alors que sa société se montre pourtant de plus en plus urbaine.
Au sortir de la guerre, pour vivre, Asselin se place sous le harnais de courtiers en valeur qui le font écrire à leur profit. Chez Versailles, Vidricaire et Boulais, un de ses employeurs du milieu de la finance, Asselin fréquente le jeune Esdras Minville, futur maître d'un nationalisme économique canadien-français dont s'inspirera, plus tard, son disciple François-Albert Angers. Comme ces chantres d'une économie susceptible de créer la bourgeoisie canadienne-française, Asselin fait l'éloge de modèles de réussite individuelle. Il estime particulièrement Julien-Édouard-Alfred Dubuc, un millionnaire des pâtes et papiers qu'il vante dans ses textes.
Du fond de son arrière-cuisine de propagandiste de la finance, Asselin continue de s'intéresser à la littérature. Il donne en vitesse quelques critiques littéraires dans La Revue moderne, un imprimé dont il désespère cependant de la vacuité générale.
Tant qu'il ne s'intéresse ainsi qu'aux arts, ses patrons de la finance ne le brident pas trop. En marge de ses fonctions de rédacteur économique, il réussit aussi à écrire des lettres aux journaux locaux et régionaux, le plus souvent, note Hélène Pelletier-Baillargeon, «pour y dénoncer des incorrections langagières».
Grand amateur de la prose de Charles Péguy et d'imprécations à la Léon Bloy et Barbey d'Aurevilly, Asselin dénonce à répétition le repli sur soi-même qu'encourage une certaine littérature nationale. Il réclame que l'on puisse lire de tout et, surtout, du meilleur. «Sans la présence du livre, affirme Asselin, il n'existe aucune voie d'accès à une culture personnelle.» L'indigénisme lui apparaît l'ennemi par excellence de la vie intellectuelle d'esprit véritablement français. Il s'en prend du même souffle à l'anglicisation et peste à raison contre l'état désastreux de nos bibliothèques.
Pour que l'Amérique française vive et grandisse, il faut augmenter les échanges intellectuels avec la France, croit-il. Pour la France, il en fait d'ailleurs beaucoup, allant jusqu'à offrir ses conseils politiques aux représentants de la République qui cherchent à s'attacher, par des faveurs et des reconnaissances symboliques, une certaine élite canadienne-française.
Méandres
Il faut admettre que cet homme offre le spectacle d'un parcours quelque peu sinueux. Asselin n'est pas toujours facile à suivre. Il propose ses services au Parti libéral à titre de publiciste électoral, puis propose sa plume aux conservateurs... Simple manifestation de son désabusement total à l'égard du jeu électoral? Après avoir défendu le capitalisme, il le condamne.
Plusieurs ne comprennent pas facilement la trajectoire de ses idées lorsqu'il accepte de prendre la direction du Canada, le journal du Parti libéral, lui un ancien nationaliste de la trempe de Bourassa, désormais pétri par certaines idées de Groulx. Mais Asselin est un rusé. Il entend bien s'entourer, en douce, et incliner ensuite tout le vieil édifice du Canada dans une direction qui lui convienne. Mais la manoeuvre ne réussit guère. À la fin de l'année 1933, Asselin apparaît tourmenté, surmené, morose, dépressif. Il doit être hospitalisé.
Il abandonne Le Canada, tout en ayant l'impression, affirme sa biographe, d'avoir été utilisé au profit des libéraux d'Alexandre Taschereau, l'ancien giflé. Mais lorsqu'on travaille ainsi pour le journal d'un parti, est-ce qu'on n'admet pas d'emblée d'être manipulé?
Asselin va vite se lancer dans une nouvelle entreprise de presse, un journal qui se veut, autant que possible, indépendant. Ce sera L'Ordre. Le premier numéro paraît au printemps de 1934. Asselin s'empresse d'y reprendre des articles de L'Action française ainsi que de L'Écho de Paris, ces feuilles qui inclinent fortement à la réaction. Malgré tout, l'homme continue de profiter d'une «légende d'homme de gauche». Condamné par l'Église, son journal doit fermer.
La Renaissance, feuille très éphémère qui fait suite à L'Ordre, sera le chant du cygne d'Asselin, qui dut se résoudre, faute de mieux, à accepter un petit travail de fonctionnaire besogneux, avant d'être bientôt terrassé par la maladie. À l'église Saint-Jean-Baptiste, rue Rachel, une immense foule se presse en avril 1937 pour assister à ses funérailles, tandis que les hommages se multiplient sur la tombe de ce personnage tourmenté.
Le regretté Pierre Vadeboncoeur, dans une lettre personnelle qu'il adressait à Hélène Pelletier-Baillargeon, résumait sans doute mieux que quiconque la curieuse impression que laisse la trajectoire complexe de ce diable d'homme que fut Olivar Asselin. Citons: «Ce qui me séduit le plus chez Olivar, c'est son intelligence, son ironie, son côté réfractaire, son côté amer, ou — comment dire — corrosif ou corrodé, son intransigeance, son espère de violence, toute cette partie de lui qui aurait trouvé son climat approprié en France mais qui, ici, équivalait peut-être seulement à une anomalie, une anomalie pas bonne à grand-chose dans le néant où nous étions.»
***
Le maître
Olivar Asselin et son temps
Hélène Pelletier-Baillargeon
Fides
Montréal, 2010, 370 pages
En librairie à compter du 19 mars
Mais voilà la guerre, la Grande Guerre. Le bouillant Olivar s'est endetté au nom de sa soif de liberté. Coup de théâtre: ce nationaliste s'engage dans les forces armées. Au nom de la défense de la France, il revêt l'uniforme kaki, celui de l'Empire britannique. Il va connaître les champs de bataille en Europe, mais ne subira pas, chance incroyable, la moindre égratignure au milieu de pareille boucherie. Lorsqu'il revient à la vie civile, le poids de ses engagements familiaux et de ses dettes le force à contenir son appétit de la polémique et du journalisme engagé. C'est à ce deuxième versant de la vie d'Olivar Asselin, qui va de l'après-guerre jusqu'à sa mort en 1937, que se consacre Hélène Pelletier-Baillargeon dans Le Maître, dernier tome, après Le Militant (1996) et Le Volontaire (2001), de sa très imposante biographie intitulée Olivar Asselin et son temps. Le Maître sera en librairie cette semaine.
Au Québec, peu d'hommes ont été l'objet d'un travail biographique d'une telle envergure. L'auteure, Hélène Pelletier-Baillargeon, déjà célébrée pour sa biographie de Marie Gérin-Lajoie (1985), fut entre autres choses directrice de la revue Maintenant, chroniqueuse, conseillère du Dr Camille Laurin. Généreuse d'elle-même, elle s'est engagée à fond, au fil du temps, pour sa société. Pour dire vite, elle pourrait elle-même être le sujet d'un livre.
Ratisser large
Grâce à sa plume alerte, selon une formule totalisante ancienne mais éprouvée, Hélène Pelletier-Baillargeon façonne une fresque où se conjuguent l'histoire d'Olivar Asselin et celle de son époque. Cette approche l'oblige à ratisser large, mais elle est heureusement soutenue dans ses efforts par le souffle d'une écriture élégante, capable à elle seule, par l'énergie qui s'en dégage, de maintenir intact l'intérêt du lecteur de bout en bout.
Allons à l'essentiel. Qui est l'Olivar Asselin de l'après-guerre? Ce petit homme à l'allure frêle et au naturel moqueur considère que «la démocratie, sottise en Occident, est en Orient absurdité». Il s'établit une réputation de farouche opposant du suffrage universel autant que du parlementarisme. Selon les pires clichés antiféministes, il s'oppose aussi au suffrage des femmes.
Cet Asselin est un admirateur du style et des propos de Léon Daudet et de son acolyte Charles Maurras, les deux principaux animateurs de L'Action française, un journal royaliste, ultranationaliste, farouchement antidémocrate et antisémite. Plusieurs des amis d'Asselin partagent d'ailleurs un même appétit pour les propos de ces hommes d'excès. C'est le cas notamment de deux de ses correspondants réguliers, les écrivains Marcel Dugas et Robert de Roquebrune, qui participent à Paris à des manifestations des Camelots du roi, véritable troupe paramilitaire de L'Action française qui n'hésite pas à promouvoir les idées de ses chefs à coups de cannes lestées de plomb, à coups de poing et, à l'occasion, à coups de revolver.
L'homme est complexe. Si Asselin n'apprécie pas «la musique nègre» qu'affectionnent ses enfants, ce n'est pas pour autant un raciste. À en croire Hélène Pelletier-Baillargeon, il s'indigne comme pas un devant les souffrances qu'on fait subir aux Juifs de par le monde et dénonce les excès nationalistes qui carburent aux propos du comte de Gobineau. Il va dénoncer aussi bien le nazisme que le fascisme. Asselin sera un de ceux qui s'opposent le plus vivement à la montée de mouvements d'extrême droite à Montréal, entrant même spontanément en guerre contre ces fils de bonnes familles qui éructent des propos haineux sous le nom de Jeune Canada, un mouvement de jeunesse auquel Lionel Groulx a prêté son concours.
Asselin estime l'oeuvre de Groulx, tout en se permettant de la critiquer. Il en retient la démonstration que la défaite de 1760 est pour son peuple un «effroyable malheur». Plutôt que de se perdre «dans des rêves d'indépendance pancanadienne contraire à tous nos intérêts traditionnels», Asselin envisage, dans la suite logique de l'oeuvre de Groulx, quelque chose qui ressemble à un État français en Amérique, espérant un jour «un Québec français sur les rives du Saint-Laurent».
Chez Groulx, Asselin critique sans se gêner, entre autres choses, cet effort de l'historien en soutane pour nier la réalité du métissage entre Canadiens français et autochtones au cours de l'histoire. Asselin remet aussi en cause chez lui cette vision sublimée et parfaitement fantaisiste de la Nouvelle-France.
Au pays des finances
Un libéral, Olivar Asselin? Hélène Pelletier-Baillargeon le soutient. L'homme montre un fort parti pris pour l'initiative privée. Il se méfie comme pas un de l'action de l'État. S'il a déjà été favorable à des nationalisations, notamment en ce qui concerne les ressources hydroélectriques, il ne l'est plus après la guerre. En matière de sécurité sociale, il s'engage lui-même corps et âme dans de bonnes oeuvres religieuses, tout en repoussant toute action structurée par l'État et destinée à réduire les inégalités sociales. La peur du communisme attise le feu de certaines de ses positions capitalistes. Asselin propose même l'installation de compteurs d'eau, soi-disant pour financer certains secours aux démunis.
En matière de relations de travail, il s'oppose net au nouvel horaire de huit heures de travail préconisé pour le bien-être des ouvriers. Comme bien d'autres intellectuels canadiens-français, il espère beaucoup de l'agriculture, alors que sa société se montre pourtant de plus en plus urbaine.
Au sortir de la guerre, pour vivre, Asselin se place sous le harnais de courtiers en valeur qui le font écrire à leur profit. Chez Versailles, Vidricaire et Boulais, un de ses employeurs du milieu de la finance, Asselin fréquente le jeune Esdras Minville, futur maître d'un nationalisme économique canadien-français dont s'inspirera, plus tard, son disciple François-Albert Angers. Comme ces chantres d'une économie susceptible de créer la bourgeoisie canadienne-française, Asselin fait l'éloge de modèles de réussite individuelle. Il estime particulièrement Julien-Édouard-Alfred Dubuc, un millionnaire des pâtes et papiers qu'il vante dans ses textes.
Du fond de son arrière-cuisine de propagandiste de la finance, Asselin continue de s'intéresser à la littérature. Il donne en vitesse quelques critiques littéraires dans La Revue moderne, un imprimé dont il désespère cependant de la vacuité générale.
Tant qu'il ne s'intéresse ainsi qu'aux arts, ses patrons de la finance ne le brident pas trop. En marge de ses fonctions de rédacteur économique, il réussit aussi à écrire des lettres aux journaux locaux et régionaux, le plus souvent, note Hélène Pelletier-Baillargeon, «pour y dénoncer des incorrections langagières».
Grand amateur de la prose de Charles Péguy et d'imprécations à la Léon Bloy et Barbey d'Aurevilly, Asselin dénonce à répétition le repli sur soi-même qu'encourage une certaine littérature nationale. Il réclame que l'on puisse lire de tout et, surtout, du meilleur. «Sans la présence du livre, affirme Asselin, il n'existe aucune voie d'accès à une culture personnelle.» L'indigénisme lui apparaît l'ennemi par excellence de la vie intellectuelle d'esprit véritablement français. Il s'en prend du même souffle à l'anglicisation et peste à raison contre l'état désastreux de nos bibliothèques.
Pour que l'Amérique française vive et grandisse, il faut augmenter les échanges intellectuels avec la France, croit-il. Pour la France, il en fait d'ailleurs beaucoup, allant jusqu'à offrir ses conseils politiques aux représentants de la République qui cherchent à s'attacher, par des faveurs et des reconnaissances symboliques, une certaine élite canadienne-française.
Méandres
Il faut admettre que cet homme offre le spectacle d'un parcours quelque peu sinueux. Asselin n'est pas toujours facile à suivre. Il propose ses services au Parti libéral à titre de publiciste électoral, puis propose sa plume aux conservateurs... Simple manifestation de son désabusement total à l'égard du jeu électoral? Après avoir défendu le capitalisme, il le condamne.
Plusieurs ne comprennent pas facilement la trajectoire de ses idées lorsqu'il accepte de prendre la direction du Canada, le journal du Parti libéral, lui un ancien nationaliste de la trempe de Bourassa, désormais pétri par certaines idées de Groulx. Mais Asselin est un rusé. Il entend bien s'entourer, en douce, et incliner ensuite tout le vieil édifice du Canada dans une direction qui lui convienne. Mais la manoeuvre ne réussit guère. À la fin de l'année 1933, Asselin apparaît tourmenté, surmené, morose, dépressif. Il doit être hospitalisé.
Il abandonne Le Canada, tout en ayant l'impression, affirme sa biographe, d'avoir été utilisé au profit des libéraux d'Alexandre Taschereau, l'ancien giflé. Mais lorsqu'on travaille ainsi pour le journal d'un parti, est-ce qu'on n'admet pas d'emblée d'être manipulé?
Asselin va vite se lancer dans une nouvelle entreprise de presse, un journal qui se veut, autant que possible, indépendant. Ce sera L'Ordre. Le premier numéro paraît au printemps de 1934. Asselin s'empresse d'y reprendre des articles de L'Action française ainsi que de L'Écho de Paris, ces feuilles qui inclinent fortement à la réaction. Malgré tout, l'homme continue de profiter d'une «légende d'homme de gauche». Condamné par l'Église, son journal doit fermer.
La Renaissance, feuille très éphémère qui fait suite à L'Ordre, sera le chant du cygne d'Asselin, qui dut se résoudre, faute de mieux, à accepter un petit travail de fonctionnaire besogneux, avant d'être bientôt terrassé par la maladie. À l'église Saint-Jean-Baptiste, rue Rachel, une immense foule se presse en avril 1937 pour assister à ses funérailles, tandis que les hommages se multiplient sur la tombe de ce personnage tourmenté.
Le regretté Pierre Vadeboncoeur, dans une lettre personnelle qu'il adressait à Hélène Pelletier-Baillargeon, résumait sans doute mieux que quiconque la curieuse impression que laisse la trajectoire complexe de ce diable d'homme que fut Olivar Asselin. Citons: «Ce qui me séduit le plus chez Olivar, c'est son intelligence, son ironie, son côté réfractaire, son côté amer, ou — comment dire — corrosif ou corrodé, son intransigeance, son espère de violence, toute cette partie de lui qui aurait trouvé son climat approprié en France mais qui, ici, équivalait peut-être seulement à une anomalie, une anomalie pas bonne à grand-chose dans le néant où nous étions.»
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Le maître
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