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    Les nouveaux héros antillais

    27 février 2010 |Suzanne Giguère | Livres
    L’auteure de Bleu d’orage, Émeline Pierre
    Photo: Josée Lambert L’auteure de Bleu d’orage, Émeline Pierre
    • Bleu d'orage
    • Émeline Pierre
    • Édition de la Pleine lune
    • Lachine, 2010, 132 pages
    Dans Bleu d'orage, Émeline Pierre propose un acte d'accusation et de libération sous forme de petites notes écrites dans une langue précise, juste et imagée, jouées en sourdine, comme pour mieux défier la littérature, la prendre à son propre jeu.

    Manguiers, flamboyants, citronniers, bougainvilliers, arbre du voyageur... Si le cadre exotique des Antilles sert de toile de fond à Bleu d'orage, les récits de ce recueil nous transportent bien au-delà. Émeline Pierre les appelle «les nouveaux héros antillais». Ce sont des êtres en mouvance qui laissent leur pays pour des terres promises parce que leurs dirigeants sont impuissants à leur garantir des conditions de vie satisfaisantes. Aux Antilles, on le sait, la trace ancienne est celle de l'arrachement.

    Les dictatures, les épidémies, les abandons, la mélancolie de la chair, les passions forment la toile de fond sur laquelle ces nouveaux héros antillais évoluent. Dans leurs récits où l'intime joue une part essentielle, ils défont les noeuds et laissent dire patiemment ce qui a été tu. Petit à petit, les récits cèdent la place à une réflexion sérieuse et profonde sur la migration, l'identité créole et la résistance.

    Ces «nouveaux héros antillais» vivent à la lisière de deux pays, de deux ou trois langues et de diverses traditions culturelles. Ils sont coupeur dans une plantation de canne à sucre en Guadeloupe (La Terre promise) ou ouvrière en République dominicaine (Lyannaj). Profondément attachés à leur pays, contraints à l'exil pour en fuir la misère, ces Haïtiens n'ont dorénavant pour seul horizon qu'un travail exténuant sous un soleil de plomb. Des vies suppliciées, des histoires d'espoir et de rêves brisés.

    Dans Mon père, ce héros, une femme de ménage de la Dominique travaille chez de riches Martiniquais. Au plus gris de l'exil et de ses malheurs, elle se tient debout pour que sa fille ne subisse pas le même sort. L'auteure rend ici hommage au caractère rebelle de la femme antillaise.

    Quand la possession devient appropriation, tel pourrait être le thème que creuse Émeline Pierre dans Cours particuliers: la femme d'un planteur, délaissée par son mari, s'éprend du jeune Antillais à leur service. Le malaise identitaire apparaît dans plusieurs récits, comme dans Le Déclin de la canne. Un Français d'origine guadeloupéenne trouve pénible d'avoir constamment à se justifier: à Paris on lui demande d'où il vient, en Guadeloupe on lui fait sentir qu'il vient d'ailleurs. Devant ce flottement identitaire, il décide d'aller travailler en Guadeloupe: «Je ne désire qu'une chose: retrouver mes racines, car j'ai besoin de me fixer. Pour peut-être repartir?» Le dernier récit nous montre un chauffeur de taxi montréalais, ancien tonton macoute sous Duvalier, qui n'a aucun remords, puisqu'il a agi «pour le bien de son pays». L'aveuglement idéologique, point d'appui des dictateurs, une dimension non pas seulement continentale mais universelle (Rencontre fortuite)

    Bleu d'orage est un acte d'accusation et de libération. Les récits que nous donne à lire Émeline Pierre sont de petites notes écrites dans une langue précise, juste et imagée, jouées en sourdine, comme pour mieux défier la littérature, la prendre à son propre jeu, qui est d'enfreindre les règles du silence. Car c'est bien là, dans l'éclatement de ce silence créole, que tout se joue.

    Qui parle en nous? Qui nous raconte les histoires qu'à notre tour nous transmettons? Pour répondre à ces questions, Émeline Pierre n'a fait que remonter le cours des vies de ses personnages, en puisant dans son identité «rhizomatique», «à racines multiples» (Édouard Glissant). Née en Guadeloupe, de père haïtien et de mère dominicaine, Émeline Pierre vit et enseigne à Montréal. Bleu d'orage est sa première oeuvre de fiction.

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    Bleu d'orage
    Émeline Pierre
    Édition de la Pleine lune
    Lachine, 2010, 132 pages

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    Collaboratrice du Devoir












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