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    Histoire - Vivre et survivre sous la terreur stalinienne

    Un livre exceptionnel sur la vie intime des Soviétiques à l'ère des goulags

    13 février 2010 | Paul Bennett | Livres
    • Les Chuchoteurs
    • Vivre et survivre sous Staline
    • Orlando Figes
    • Traduit de l'anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat
    • Préface d'Emmanuel Carrère
    • Denoël
    • Paris, 2009, 792 pages
    On sait avec certitude aujourd'hui que le régime stalinien fit près de 25 millions de victimes entre 1928, quand Staline prit le contrôle du Parti communiste soviétique, et 1953, à la mort du dictateur; ce qu'on sait moins, c'est comment ces personnes et leurs familles vécurent les déportations — souvent suivies d'exécutions ou de morts par épuisement — dans les goulags, qu'on appelait alors pudiquement «colonies spéciales». Ou encore de quelle façon ceux qui les avaient dénoncées, et les citoyens «ordinaires» qui se contentaient de détourner le regard, justifiaient à leurs propres yeux ces injustices quotidiennes, ces déportations massives et ces purges à répétition.

    C'est à cette tâche colossale que s'est appliqué pendant des années l'historien britannique Orlando Figes: non seulement a-t-il dépouillé les milliers de mémoires et d'archives familiales d'anciens déportés dissimulés avec soin jusqu'au «dégel» des années 1990, mais il a recueilli avec son équipe les témoignages oraux de centaines de survivants, de leurs enfants, de leurs voisins et de leurs bourreaux. Le livre qu'il en a tiré, Les Chuchoteurs — Vivre et survivre sous Staline, est tout simplement extraordinaire: d'une rigueur à toute épreuve, il est tissé de récits vibrants et poignants, recueillis dans l'urgence avant que tous les témoins de la terreur stalinienne ne soient disparus. Cette saga de plus de 700 pages est de plus captivante comme un roman, même si, comme l'écrit le préfacier Emmanuel Carrère, Figes est «le contraire d'un historien qui romance».

    La peur

    Ces dizaines de biographies entrelacées, dont on perd rarement le fil, racontent une tragédie à la fois personnelle et collective dont l'auteur réussit à éclairer les pans les plus sombres et les recoins les plus secrets, sans jamais tomber dans le voyeurisme. Les Chuchoteurs révèle au grand jour l'histoire (trop longtemps) cachée et, surtout, l'univers intime des Soviétiques ordinaires sous Staline. La peur — omniprésente, paralysante — de dire ce qu'on pense ou ce qu'on ressent, de crainte d'être arrêté comme «ennemi du peuple», a tellement marqué les esprits au fer rouge, selon l'auteur, qu'elle a transformé durablement la Russie en une société taiseuse, frileuse et conformiste, qui aujourd'hui encore se replie dans la docilité dès que pointe ne serait-ce que l'ombre d'un nouveau tyran — un Vladimir Poutine, par exemple.

    «Dans une société où l'on pensait que l'on arrêtait ceux qui n'avaient pas su tenir leur langue, les familles survécurent en se claquemurant... Elles apprirent à chuchoter», écrit Figes, qui rappelle qu'il y a deux mots en russe pour désigner un «chuchoteur»: l'un pour celui qui chuchote par crainte de se laisser surprendre, l'autre pour la personne qui informe les autorités ou qui chuchote dans le dos d'autrui. «La distinction, poursuit Figes, trouve son origine dans le jargon des années Staline, quand la société tout entière se composait de chuchoteurs d'une espèce ou d'une autre.»

    À chacun son anthologie

    Ainsi, la famille Golovine, victime de voisins envieux, fut-elle dépouillée de tous ses biens, expulsée de chez elle — comme des millions d'autres paysans hostiles à la collectivisation des terres (koulaks) entre 1929 et 1932 — et exilée dans une colonie spéciale en Sibérie. Antonina Golovina n'avait que huit ans quand elle y fut exilée avec sa mère et ses deux frères — les enfants étant considérés comme coupables par association des «crimes» de leurs parents. De retour en Russie avec sa famille en 1934, Antonina, comme des millions d'autres enfants des camps, dut dissimuler son passé pour pouvoir survivre et refaire sa vie. Car, sous Staline, une biographie souillée par la «faute» des parents suffisait à vous priver à jamais de tout avenir. Aussi, Antonina Golovina se résolut-elle et réussit-elle à cacher durant près de

    60 ans (!) à ses deux maris et à ses enfants le secret de sa réclusion en Sibérie en raison de ses origines koulakes.

    Zinaïda Bouchouïeva, Nelly Goldenstein, Boris Babitski, Elena Lebedova: autant de victimes des déportations qui seraient restées anonymes si Figes ne leur avait redonné vie et visage — grâce aux rares photos fanées rescapées d'une existence naufragée. L'historien reconstitue fidèlement le destin de dizaines de ces familles et de leurs descendants. Chacun se fera, en lisant ce livre, son anthologie personnelle et choisira, comme le suggère Carrère, «les héros, les moments de vérité qui le touchent le plus».

    Beaucoup d'ouvrages ont décrit, mais de l'extérieur, les arrestations, les procès et les conditions de vie sous la Terreur stalinienne, mais aucun avant celui-ci — si on excepte les mémoires plus littéraires d'un Soljenitsyne ou d'un Guinzbourg — n'a exploré avec un tel luxe de détails la vie personnelle et familiale des Soviétiques sous le joug stalinien. Qu'éprouvaient-ils vraiment? Quel genre de vie privée était possible dans les appartements communautaires que partageaient des dizaines d'individus qui s'épiaient constamment? Comment réagissait-on quand un membre de la famille (mari, femme, père ou mère) était arrêté comme «contre-révolutionnaire»?

    Telles sont quelques-unes des questions auxquelles tente de répondre cet ouvrage exceptionnel, dont le principal mérite consiste à démonter les rouages de la Terreur stalinienne et de son emprise sur la société soviétique sans jamais oublier l'impact moral, émotif et psychologique de cette oppression sur la vie quotidienne de millions d'individus.

    ***

    Les Chuchoteurs
    Vivre et survivre sous Staline
    Orlando Figes
    Traduit de l'anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat
    Préface d'Emmanuel Carrère
    Denoël
    Paris, 2009, 792 pages
     
     
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