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Mourir aux larmes avec Crocodile Cook

Les histoires du bush que rapporte l'écrivain australien Kenneth Cook, sont incroyables, et toutes vraies, cela va sans dire

Louis Hamelin   6 février 2010  Livres

À retenir

    • Le koala tueur et autres histoires du bush
    • Kenneth Cook
    • Traduit de l'anglais par Mireille Vignol
    • Éditions Autrement
    • Paris, 2009, 155 pages
Dans une nouvelle écrite par un poète mohawk du nom de Maurice Kenny et intitulée Rain, des femmes, dans le désert du Nouveau-Mexique, aperçoivent une buse à queue rousse pendant la danse de la pluie. «A red-tail», observe l'une d'elles. J'aime bien qu'elle soit capable de nommer l'oiseau. Et je suis content de lire cette histoire en anglais, ce qui m'épargne l'aigle à queue rouge (sic) qu'un traducteur français trop paresseux pour googler les rapaces du Nouveau Monde n'aurait pas manqué d'accrocher à ce ciel de feu.

Il y avait une queue rousse l'autre jour sur l'accotement de la 10, dressée de toute sa taille dans le souffle du trafic, le mugissement des camions, qui la frôlaient quasiment, peut-être blessée à mort en plongeant pour attraper un mulot, je ne sais pas. Je ne l'ai vue qu'au tout dernier moment. C'est bête pour ça, l'autoroute. Le temps de remarquer une chose, on est rendu ailleurs. Le regard, la pensée peinent à suivre le rythme. La semaine passée, j'enregistre du coin de l'oeil deux énormes formes sombres et arrondies dans les branches nues d'un boisé de ferme cerné par les champs de maïs. Le temps de jauger instinctivement la taille des volatiles, de penser à des chouettes lapones, de me demander où sont mes jumelles, de me répondre que j'en ai une paire à Sainte-Béatrix et une autre à Sherbrooke et que mon auto se trouve exactement entre les deux, et, enfin, d'évaluer la possibilité de m'arrêter sur la voie de desserte, d'allumer mes clignotants et de faire marche arrière, je suis déjà loin, à des kilomètres de là.

Dans un bar de Joliette, j'ai rencontré un homme qui nourrissait les chouettes lapones. À la brunante, elles survolaient le champ derrière chez lui et venaient happer les petits rongeurs dans ses mains, comme si c'étaient des harengs et qu'elles étaient des dauphins apprivoisés. Le pet-shop faisait de bonnes affaires avec lui. On parle d'un oiseau qui fait deux pieds et demi de haut, avec une envergure d'ailes conséquente. J'étais sceptique, mais la blonde de l'homme-qui-danse-avec-les-chouettes a vaincu mes résistances. Elle a peut-être même parlé de photos en ligne sur Internet. Et c'est la triste existence du naturaliste amateur de ce temps: pas foutu de repérer des hiboux plantés au bord de l'autoroute, il peut toujours se rattraper avec l'autre, la voie rapide, la vraie: l'Ultra-route...

Le silence

Je suis toujours preneur pour ce genre d'histoires. Je n'aime pas seulement la Nature pour la sainte paix qu'elle peut procurer, pour son silence en train de devenir luxe à la vitesse grand V, mais aussi parce que c'est une incroyable pourvoyeuse d'anecdotes. Au fil des ans, j'ai vu un bébé marmotte élire domicile dans le bloc-moteur du bazou familial, un chevreuil vivant dans le coffre de l'auto de mon papa, sans parler du chemin étonnant que peut suivre un lièvre pour accomplir sa destinée de civet. Quand Jean Désy, l'homme de plume et passionné nordique, dont le nom indien est Nombril-en-oeil-de-Perdrix, me raconte qu'ayant reçu la visite d'un orignal dans la forêt enneigée derrière chez lui, il a réussi à s'en approcher assez pour le flatter, je recule de deux pas, je penche un peu la tête de côté et je le regarde. C'est alors qu'on reconnaît le vrai conteur: il ne se laisse pas intimider. Le scepticisme d'autrui est pour lui un excitant. Et le voilà qui en rajoute, tout véhément...

Les histoires du bush que rapporte l'écrivain australien Kenneth Cook, dans un livre dont la version française est parue l'an dernier, sont tout aussi incroyables. Et toutes vraies, cela va sans dire. Cook est une sorte d'hybride de Crocodile Dundee et d'un écrivain-naturaliste à l'américaine, mais il est doté d'un humour carnassier que les Rick Bass, Barry Lopez et autres dignes successeurs de Thoreau sont bien loin de toujours posséder. Tellement incroyables, ces histoires, que Cook, d'après sa postfacière Mireille Vignol, n'avait jamais osé les inclure dans ses romans, selon le principe qu'il faut pousser le bouchon égal. Des romans qui, par ailleurs, connaissaient un succès tout relatif dans son propre pays, à une époque où ses concitoyens s'intéressaient plus aux bars à bière de Paris qu'aux pubs perdus du Queensland. Les Australiens, écrit Vignol, «connaissaient de l'outback ce que nous en connaissions à travers Skippy le kangourou. Guère plus.»

L'outback, c'est-à-dire le bush, le Nord de là-bas, un arrière-pays tout aussi mythique que celui de Nanouk et d'Agaguk. Et ces histoires à la fois trop véridiques (puisque c'est l'auteur qui le dit) et incroyables pour figurer dans un roman, Cook, qui les avaient collectionnées tels les glorieux horions récoltés au cours de toute une vie d'aventures, les a alors réunies pour composer ses recueils dont les titres annoncent la couleur: La Revanche du wombat, Le Koala tueur, etc. J'ai toujours été un peu jaloux de la faune australienne et j'avoue que cette lecture hilarante n'a rien fait pour arranger mon complexe. Nous avons ici de gentils nounours qui, à l'occasion, vont réagir aux provocations de l'envahissante stupidité banlieusarde, mais sans y mettre beaucoup de coeur, reconnaissons-le. Et puis, quelques couguars, disséminés par tout le territoire et qui se font plutôt discrets. Vraiment rien pour faire peur à mère-grand. Quant à nos côtes, elles sont pauvres en requins blancs. Regardons les choses en face: nous vivons dans un pays qui doit compter sur la mouche noire pour procurer à ses aventuriers-touristes le sublime frisson du danger. La terreur sauvage ne s'improvise pas et notre rattrapage dans ce domaine pourrait durer des années.

En attendant, lisez Kenneth Cook. Vous y rencontrerez des crocodiles assez gros pour bouffer un homme en un seul morceau. Des serpents venimeux. Des mineurs fous. Des aborigènes à dos de chameau. Des buveurs de bière dont la résistance à l'alcool confine au sublime. En fait, ce pays est tellement formidable que même les koalas, symboles universels de nounounerie, y montrent les dents. Mais de toute cette faune allant du cochon sauvage à l'éléphant constipé, le représentant le plus sympathique est encore l'auteur, obèse, décédé d'un infarctus dans le bush à l'âge de 57 ans. Les bottes aux pieds.

***

Le koala tueur et autres histoires du bush
Kenneth Cook
Traduit de l'anglais par Mireille Vignol
Éditions Autrement
Paris, 2009, 155 pages
 
 
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