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Essais québécois - Un redressement national à la Facal

Louis Cornellier   30 janvier 2010  Livres

À retenir

    • Quelque chose comme un grand peuple
    • Joseph Facal
    • Boréal
    • Montréal, 2010, 320 pages
Personne ne contestera à Joseph Facal son statut de commentateur énergique de la société québécoise. L'homme est brillant, parle et écrit clairement, a une expérience politique concrète à son actif et aime passionnément le Québec, son pays d'adoption. Souverainiste convaincu et convaincant, il continue de se définir comme un homme de gauche, même s'il a signé le manifeste Pour un Québec lucide, plutôt identifié à la droite économique. Facal, en fait, incarne, au Québec, ce qu'on a appelé, ailleurs, la «troisième voie», une option qui s'apparente à une sorte de gauche de droite, c'est-à-dire à une sensibilité de gauche assortie de solutions libérales.

Dans Quelque chose comme un grand peuple, Facal entend «faire le point et poser au moins les bases conceptuelles d'un redressement collectif québécois». «Le Québec, note-t-il, reste évidemment une société où il fait bon vivre. Mais, tout en prenant garde de ne pas idéaliser le passé, on sent que cette société peine en ce moment à se trouver un sens, qu'elle manque d'élan, qu'elle se cherche comme un second souffle.» Ce constat est difficile à contester. Aussi, dans ces conditions, que faire?

«Pour l'essentiel, répond Facal, nous le savons.» Vraiment? En faisant comme s'il existait des réponses connues et uniques aux problèmes qu'il soulève, l'ex-ministre emprunte une voie qu'il prétend lui-même rejeter. «Quand un homme politique se réclame du pragmatisme intégral ou du sens commun, écrit-il justement, c'est généralement parce qu'il dissimule une idéologie qui ne veut pas dire son nom ou parce qu'il n'est pas conscient d'en avoir une.» Or c'est souvent l'impression qu'on a à la lecture de ce Quelque chose comme un grand peuple.

Facal déploie son argumentation sur deux plans: le national et le social. Il développe d'abord son point de vue sur l'histoire du Québec. Selon lui, notre saine ambivalence, saluée par les fédéralistes Jocelyn Létourneau et André Pratte, nous fut imposée plutôt que choisie. Quant à la redéfinition de la nation québécoise proposée par Gérard Bouchard, «sur des bases essentiellement linguistiques, territoriales et légalistes», elle ne donnerait à cette nation «qu'une cohérence strictement formelle, sans épaisseur authentique, sans une véritable conscience historique largement partagée et profondément assumée». Pour Facal, le sujet central de notre histoire reste «la majorité francophone du Québec», et son «intention nationale primordiale» se résume à «une recherche d'autonomie croissante par rapport à l'Autre». Cette lecture, très près de celles des Joseph-Yvon Thériault et Jacques Beauchemin, règle efficacement le sort des thèses de Létourneau et Pratte, mais laisse en plan les richesses de la lecture bouchardienne, qui méritent mieux.

Facal, sur son élan, se livre à une critique du multiculturalisme qui, en posant «la relative équivalence de toutes les cultures», attaquerait la «cohésion sociale et l'identité nationale du Québec». Peut-on, cela admis, en dire autant de l'interculturalisme défendu par Gérard Bouchard? Facal répond oui, en plaidant que «la culture du groupe francophone majoritaire» doit être «le creuset d'une convergence fondamentale qui doit advenir». Or, posons la question: une fois que l'on a imposé, à tous, l'usage du français dans l'espace public, le respect des lois et chartes québécoises (notamment l'égalité hommes-femmes et la laïcité) et l'enseignement de notre histoire et de notre littérature à l'école, jusqu'où peut-on aller, encore, dans l'imposition de nos valeurs? L'intégration est un devoir; l'assimilation, une option. Facal pense-t-il, lui, qu'on ne peut être Québécois en restant relativement attaché à d'autres identités?

Quand il rappelle «les cinq raisons fondamentales de vouloir encore la souveraineté du Québec», l'essayiste est au sommet de sa forme. Les francophones, explique-t-il, ne seraient plus soumis «au bon vouloir de la majorité anglophone», ils seraient majoritaires dans leur pays et pourraient assurer l'épanouissement de leur identité culturelle, ils seraient enfin vraiment libres, le débat démocratique, délesté de la question nationale, pourrait se déployer pleinement et le Québec aurait une voix sur la scène internationale. La démonstration est claire et forte.

Toutefois, quand il traite de la réforme scolaire et du cours Éthique et culture religieuse, Facal se fait bassement pamphlétaire. Il ne semble connaître, de ces dossiers, que le point de vue des opposants à ces réformes (il l'avoue presque dans la note 27 de la page 312) et il ne cite leurs partisans, au passage, que pour déformer leur pensée. Faire de Georges Leroux, par exemple, un adversaire d'un solide enseignement culturel est une grossièreté.

Sur le plan socioéconomique, Facal s'inquiète des finances d'un Québec attaché à de généreux programmes sociaux et services publics. Il a raison. On ne peut qu'appuyer, d'ailleurs, sa proposition d'investir en éducation pour assurer notre avenir collectif. Ce sont ses autres propositions qui, quoi qu'il en pense, sont contestables. Facal, par exemple, rejette totalement la voie d'une hausse de l'impôt sur le revenu et plaide plutôt pour une hausse des taxes à la consommation et des tarifs des services publics (droits de scolarité, garderies, électricité). Concédons que l'augmentation de la TVQ de deux points de pourcentage, tout comme l'indexation des tarifs, est une solution simple et acceptable; pour le reste, réfléchissons. Si on plaide pour une augmentation des taxes et tarifs (avec crédits de remboursement pour les plus pauvres), c'est que l'on considère que certains (classe moyenne et plus) ont les moyens de les payer. On ne fait donc que déplacer le fardeau fiscal de l'impôt (progressif, donc plus juste) vers le principe de l'utilisateur-payeur (pas nécessairement progressif et plus lourd à gérer). Au mieux, ce sont les mêmes qui paient, mais, dans un cas, l'argent recueilli profite à tous également, alors que, dans l'autre (tarifs et assurances privées en santé), on individualise le rapport aux services publics essentiels et on privilégie les utilisateurs sans restrictions financières. La surconsommation d'électricité dérange Facal? Qu'on surtarifie celle-là, tout simplement, et qu'on laisse la consommation nécessaire tranquille!

Contribution majeure au débat public québécois, cet essai de Joseph Facal ne fera pas l'unanimité, mais il obligera tous ceux qui pensent, au Québec, à se situer par rapport à lui, ce qui est la marque des rares livres qui portent vraiment.

***

Quelque chose comme un grand peuple
Joseph Facal
Boréal
Montréal, 2010, 320 pages
 
 
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  • Pierre Bernier
    Abonné
    samedi 30 janvier 2010 14h29
    Dur métier que celui de critique.

    Quand on a le « devoir » de faire la critique d'un essai qui se suffit remarquablement à lui-même comme vous le reconnaissez, pourquoi ne pas résister à faire des lignes (même sous forme interrogative) sur des sujets traités dans l'ouvrage, qu'on maîtrise mal ?

  • Louise Prieur
    Abonné
    samedi 30 janvier 2010 22h14
    La juste mesure

    Dans sa critique du dernier essai de Joseph Facal, Louis Cornellier nous offre un bijou de concision quand il commente les propos de l’auteur sur la réforme scolaire. Contrairement à Richard Martineau, Cornellier prend la juste mesure des 25 pages consacrées à l’éducation dans Quelque chose comme un grand peuple.

    En effet, dans son blogue du 18 janvier dernier, Richard Martineau ne trouve pas d’épithète suffisamment dithyrambique pour qualifier les propos de Joseph Facal sur l’école québécoise. Comme il arrive souvent chez les opposants au renouveau pédagogique, la parole de l’un est spontanément avérée par les autres. Ainsi en est-il de la charge de Facal contre le «nivellement par le bas» et le «climat de médiocrité» qui accablent, selon lui, l’école québécoise. Martineau aime le message, donc il endosse aveuglément l’analyse.

    L’ex-ministre écrit : «Je reconnais au moins aux tenants de cette funeste conception le mérite de la franchise. Les documents ministériels sont en effet limpides : «L’école doit d’abord considérer la culture immédiate » (p.215). Selon Facal, cette petite phrase démontre l’absurdité de la réforme, car «tout doit désormais partir du vécu du jeune, de sa réalité, de ses goûts télévisuels, musicaux, de ses amis et tutti quanti.» (p.215) Pour Facal et Martineau, voilà donc l’exemple parfait d’une dérive majeure du renouveau pédagogique. La paresse intellectuelle aidant, tous les deux ont omis de vérifier leurs sources, de valider le propos et d’en tirer les conclusions qu’il fallait.

    Dans l’ouvrage de Facal, le Programme de formation est mal cité et délibérément tronqué pour induire le lecteur en erreur. En effet, le texte intégral dit le contraire de ce que l’ex-ministre veut lui faire dire. Dans le Programme de formation de l’école québécoise, 2006, page 7, on peut lire «L’école doit d’abord considérer la culture générale, celle qui permet à chaque élève de se situer dans l’univers à partir de représentations, de valeurs et de symboles qui sont issus de son milieu immédiat et qui sont à la source de son identité personnelle et sociale. Mais l’école a aussi un rôle majeur à jouer pour faire accéder tous les élèves à une culture élargie. Cette culture puise dans les fruits de l’activité humaine d’hier comme d’aujourd’hui, dans les connaissances de l’héritage collectif et dans les repères communs élaborés au fil du temps relativement aux grands enjeux scientifiques, éthiques et politiques auxquels l’humanité doit faire face. (Le texte intégral est disponible sur le site Internet de la Direction des programmes du MELS, (http://www.mels.gouv.qc.ca/dgfj/dp/index.htm).


    Démontrant leur profonde méconnaissance de l’enseignement primaire et secondaire, Facal et Martineau considèrent l’élève comme une tête vide à remplir de connaissances et de culture. Pourtant, c’est leur frère d’armes Normand Baillargeon qui a raison lorsqu’il affirme: «Toute saine pédagogie devrait prendre en compte les savoirs, les opinions, les préjugés des élèves, elle devrait en outre chercher à minimiser les effets déformateurs dans l’interprétation de ce qui leur est dit.» (Contre la réforme, p.92). Pour prendre en compte les savoirs, les opinions et les préjugés des élèves, ne faut-il pas d’abord considérer leur «culture générale»?

    Dans Quelque chose comme un grand peuple, les propos de Joseph Facal sur l’éducation illustrent comment l’élan démagogique d’un politicien peut l’entraîner aux frontières de la malhonnêteté intellectuelle. Penser que ce personnage pourrait influencer les orientations du système d’éducation québécois donne des frissons.

    Michel P. Trudeau, enseignant et cadre scolaire à la retraite, mais toujours actif à titre de formateur auprès des enseignants

  • Sylvio Le Blanc
    Abonné
    dimanche 31 janvier 2010 14h39
    Facal, prochain chef du PQ et un jour premier ministre d'un... pays
    «Faire de Georges Leroux, par exemple, un adversaire d'un solide enseignement culturel est une grossièreté.» Le mot «grossièreté» est un peu fort, n'est-il pas?

    Je pense que Joseph Facal possède de grandes qualités et aptitudes qui, je l'espère, l'amèneront un jour à la tête du Québec. C'est le genre d'homme dont nous avons grand besoin. Il ralliera des membres des communautés culturelles au projet d'indépendance comme jamais auparavant.

    Pour finir, cela fait longtemps que je voulais dire à M. Cornellier que Foglia n'est pas le prince des chroniqueurs, comme il l'a écrit. Non, les princes en ce domaine se trouvent au «Devoir».

  • Pierre Bernier
    Abonné
    lundi 1 février 2010 17h02
    Mise en perspective : en finir avec l'explication et la justification de la méthode !
    « Dans l’ouvrage de Facal, le Programme de formation est mal cité...» (L.P.)

    À ce stade (après dix ans d'ergotage au sein du « complexe »), on ne peut pas accuser de mal citer les résultats. Et seuls ceux-ci comptent.

    Or, ils ne sont pas au rendez-vous au plan qualitatif et quantitatif, ici ou ailleurs, quand le service public tente d'assumer, selon une vision qui confond finalité, substance et méthodes, sa responsabilité inaliénable d'éducation, de socialisation et d'instruction des générations nouvelles (jeunes ou nouveaux arrivants).

    Peut-être l'approche favorisée dans le milieu fait-elle plaisir à certains intervenants, las de répéter les alphabétisations réservées à leur situation organisationnelle ?

    Mais il n'en demeure pas moins que l'esprit humain, comme la société qui entoure l'individu, ne peut se développer et progresser adéquatement pour faire face aux défis du futur prévisible, et sans occultation du passé, si on l'expose principalement qu'à un cadre d'apprentissage qui sur-valorise les approximations (savoir, savoir-faire, savoir être) apprises du milieu ambiant... marqué par la communication sommaire qu'exige la solution des problèmes d'intendance ou les inconforts de l'instant présent.

    L'éducation, la socialisation et l'instruction de base que doit fournir un système obligatoire sous l'égide de l'État ne peut être fondé sur les préceptes de la rééducation pratiquée après un traumatisme cérébral... qui a fait perdre subitement, mais provisoirement espère-t-on, certains repères notionnels ou certaines pratiques acquises au cours de la vie.

    Le système doit plutôt offrir et contrôler l'apprentissage initial de ces notions et pratiques... qu'un traumatisme, malheureusement, viendra peut-être un jour faire oublier... temporairement.

  • Louise Prieur
    Abonné
    mardi 2 février 2010 08h55
    Le traumatisme des résultats
    L’interprétation des résultats d’études comparatives sur le rendement des élèves québécois exige beaucoup de prudence. Malheureusement, Landry, Facal et les autres ne partagent pas cette vertu. La dernière étude réalisée sur le rendement des élèves québécois de 13 ans remonte au printemps 2007. Dans cette étude (le PPCE), les élèves québécois se sont classés premiers en lecture et en mathématique et deuxièmes en sciences, au Canada. La plupart de ces élèves font partie de la première cohorte à «subir» le soi-disant «traumatisme» de la réforme. S’agit-il d’une preuve que la réforme est un succès? Il faudrait être bien téméraire pour l’affirmer. Les résultats détaillés de cette étude sont disponibles sur le site de la direction de la sanction des études du MELS (http://www.mels.gouv.qc.ca/Sanction/ppce.htm).

    La dernière étude du PISA mesurant le rendement des élèves de 15 ans a été réalisée au printemps 2009. Les résultats ne sont pas encore publiés. L’étude précédente (2006) n’évaluait pas les élèves soumis au nouveau Programme de formation. Et voilà pour les résultats!

    Michel P. Trudeau

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