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Les verts et les mûrs

Louis Hamelin   30 janvier 2010  Livres

À retenir

    • On dirait vraiment le paradis
    • John Cheever
    • Traduit de l'américain par Laetitia Devaux
    • Éditions Joëlle Losfeld
    • Paris, 2009, 127 pages
Je m'étais promis de ne pas parler de football américain dans cette chronique. C'est le sport préféré des intellectuels (par un processus de compensation symbolique, peut-on soupçonner) et je m'ennuie parfois des doctes analyses des Robert Saletti et autres Jean-François Chassay, du temps où ils jouaient à être les Bertrand Raymond de la prose savante dans les pages de ce quotidien.

Et il y a des limites à détourner les nobles objectifs poursuivis par une chronique littéraire, mais la littérature possède ce don de vous ramener toujours à vos vraies préoccupations, et c'est pourquoi je n'ai été qu'à moitié surpris de lire, tout récemment, sous la plume d'un John Cheever, ceci:

«[...] cela m'a fait penser à une quatrième et ultime tentative lors d'un match de football alors qu'on se trouve encore à vingt yards. Tout ce qu'on peut tenter, c'est un coup de dégagement, mais comme il est merveilleux, ce coup, et comme elle est pleine d'espoir, cette sensation de frapper le ballon, tellement pleine de renouveau que je me suis souvent demandé pourquoi le football américain n'avait pas conquis les autres pays.»

Cheever écrit ceci en 1982. Il avait alors 70 ans. À l'époque, la bonne vieille NFL s'apprêtait justement à conquérir un auditoire mondial avec son Méga Gros Gaga Show du Superbowl — dont les deux mamelles sont le sport comme allégorie guerrière et l'orgie marchande brandie en étendard —, taillé sur mesure pour les vénales années 80.

Ces mêmes années 80 qui verraient l'écologie devenir une industrie comme une autre, l'affaire des technocrates et des récupérateurs d'opinion, des requins de la basse finance et des maquereaux de la publicité: juste un autre beau domaine presque vierge où continuer de déployer l'ingénieuse activité humaine de toujours. Pendant que le gouvernement du Québec, dénoncé à hauts cris par ce pionnier que fut, par ici, l'écologiste Michel Jurdant, engloutissait sept milliards dans la dépollution de nos eaux et sortait de son chapeau un oeuf de Colomb («L'environnement, c'est rentable et on va le prouver!») annonçant déjà le Jean Charest moron et oxymoron du développement durable, John Cheever, de l'influente école des nouvellistes du New Yorker, faisait paraître un tout petit roman, son dernier, où l'on voit poindre les premiers signes de cette contradiction en apparence insoluble entre la nostalgie du monde naturel et les bienfaits de l'entrepreneurship.

La tentation idyllique marque toute la littérature américaine et c'est en plein coeur de la mégapole new-yorkaise que la Nature fait un retour, sous la forme d'un cardinal qui se pointe le bec dans la 78e Rue Est. L'apparition va inciter Lemuel Sears, un «vieil homme», à retourner patiner sur l'étang glacé de son enfance. Mais la glace est bien mince entre ce paradis perdu et le dégât des années. «It takes a village», disait, je crois, Hillary Clinton. Sears ne tarde pas à découvrir que, dans le sien, son petit coin d'innocence préservée a été transformé en décharge publique par des politiciens municipaux acoquinés à des entrepreneurs qui sont du genre à vénérer la famille et à avoir des noms à consonance italienne.

Un romancier pur aurait décidé qu'il tenait là son intrigue principale et aurait vu tout son livre se dérouler devant lui jusqu'à l'ordinateur d'un scénariste hollywoodien. L'idylle américaine d'un côté, la mafia de l'autre. Mais Cheever était surtout un pur nouvelliste, et des figures obligées du roman (exemple: l'épaisseur psychologique des personnages), il n'a cure. En fait, la pire chose que pourrait faire le critique ici est de se contenter de résumer le livre en se fiant aux indications fournies par l'éditeur en quatrième de couverture. Celle-ci décrit une intrigue pleine de logique là où la prose de Cheever, à la moindre provocation et avec une confondante légèreté, se lance dans toutes les directions. L'étang, faut-il comprendre, n'est que le symbole de cette pastorale américaine des petites villes oubliées, des chemins de campagne réchappés des couronnes de centres commerciaux, d'une ruralité mythifiée et refoulée aux portes de la banlieue. «Cette histoire est destinée à être lue au lit dans une vieille maison par une soirée pluvieuse», commence

Cheever. Et plus loin: «L'un des détails les plus extraordinaires à propos de ce village et de sa place dans l'histoire, c'est qu'il ne possédait aucun

fast-food franchisé.»

Et quand cet étang étouffe sous les déchets, manque d'oxygène, est envahi d'algues, c'est comme si la fontaine de Jouvence elle-même vieillissait. Car Sears «avait découvert une certaine similitude entre la quête d'amour et la quête d'eau potable». La manière dont Lemuel, qui est, comme on l'a dit, un homme âgé, «mais toujours en pleine possession de ses moyens», s'y prend pour aborder une femme nettement plus jeune, pour lui faire la cour, l'amour, et, bref, s'enjuponner, force notre admiration, même si on ne comprend jamais très bien ce que cette belle blonde entre 35 et 40 ans lui trouve exactement. L'expérience? Mais «vous ne comprenez vraiment rien aux femmes», ne cesse de lui répéter Renée. Cheever, lui, par contre, a compris une ou deux choses sur le sexe, c'est clair, sinon toujours parfaitement vraisemblable, et à le lire, on peut comprendre l'admiration que lui ont vouée des romanciers comme Roth et Updike, qui allaient faire de ce sujet leur fonds de commerce. Quand Renée plaque brutalement le héros au bout d'une centaine de coïts et que ce dernier passe très rapidement des bras d'un garçon d'ascenseur au divan du psy, on se dit que, foin de l'étang originel! on est bel et bien dans la Grosse Pomme après tout. Avec un homme vieillissant, un dernier essai et une verge...

Dans cette situation, Brett Favre, autre vieux, contre les Cow-boys, la partie déjà dans la poche, plutôt que de botter le ballon, a préféré garrocher l'ovale à bout de bras et enfoncer un quatrième touché dans la gorge des défenseurs. Au Saint-Bernard, devant mon verre de bière, je n'ai pas trop aimé ça, étant d'avis que le Bretteux aurait dû se garder un peu de chance pour le dimanche suivant, maintenant du passé, quand c'est l'âge qui gagnait du terrain. Quant à John Cheever, il est décédé l'année où paraissait On dirait vraiment le paradis.

***

On dirait vraiment le paradis
John Cheever
Traduit de l'américain par Laetitia Devaux
Éditions Joëlle Losfeld
Paris, 2009, 127 pages
 
 
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