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Les beaux paradoxes d'Henri Bourassa

Michel Lapierre   30 janvier 2010  Livres
Photo : Archives Le Devoir

À retenir

    • POURQUOI J'AI FONDÉ LE DEVOIR
    • Henri Bourassa et son temps
    • Mario Cardinal
    • Libre Expression
    • Montréal, 2010, 400 pages
En 1914, on inaugure les nouveaux bureaux du Devoir, lancé quatre ans plus tôt. «Ne vous gênez pas. Ici, mettez de l'eau bénite en abondance. Il faut éloigner du travail quotidien toutes les tentations du passé», dit Henri Bourassa (1868-1952), le fondateur, à l'un des ecclésiastiques. Le journal devait s'élever au-dessus de l'esprit partisan et de la vénalité, mais il loge dans un ancien bordel. Bourassa, sans l'avouer, a toujours affectionné le paradoxe.

Qui pourrait en douter après avoir lu Pourquoi j'ai fondé Le Devoir, l'ouvrage remarquable de Mario Cardinal sur le tribun? Grâce à un portrait psychologique nuancé et à une minutieuse reconstitution morale de l'époque, le journaliste retraité surpasse Robert Rumilly, même si l'auteur de la première biographie, publiée en 1953, avait eu l'avantage de s'entretenir avec Bourassa et son entourage.

Il souligne avec une force et une précision qui le démarquent des autres historiens le caractère paradoxal et renversant de la fameuse «démission» de 1932. Cette année-là, le haut clergé à Québec et à Montréal emboîtait le pas aux nationalistes, qui s'étaient retournés, depuis déjà quelque temps, contre le directeur fondateur du Devoir, leur idole de jadis. L'hostilité tacite de l'archevêché de la métropole risquait de provoquer de nombreux désabonnements. Acculé aux extrémités, Bourassa se devait de se retirer.

Ironie du sort, celui qui avait créé Le Devoir pour défendre l'Église et la patrie, comme l'atteste en particulier un petit livre paru en 1921, La Presse catholique et nationale, recueil de certains de ses meilleurs textes, se voyait désavoué par les tenants les plus en vue, au Québec, des idées auxquelles il avait consacré sa vie au nom d'une mystique intransigeante. En définitive, on le chassait parce qu'il était trop catholique!

Bourassa venait de donner une conférence percutante, intitulée «Honnêtes ou canailles?». Sensible à la perfection évangélique, il y attaquait le clergé en lui reprochant de ne pas toujours employer l'argent de l'Église dans un but religieux. «J'ai peine à comprendre, déclarait-il, comment et pourquoi il s'en trouve une si grande quantité investie dans des entreprises purement financières... Je préfère voir les membres du clergé fréquenter les maisons de prostitution plutôt que les bureaux de courtage.»

Cardinal omet de citer la deuxième phrase du passage. Mais il explique très bien quel désarroi pouvaient causer les propos d'un chrétien qui prenait on ne peut plus au sérieux l'Évangile et le pape en adoptant à sa foi le franc-parler de son grand-père Louis-Joseph Papineau, libre penseur qu'il ne cessera malgré tout d'admirer. Dans la société canadienne-française, bon enfant, routinière et conformiste, Bourassa appartenait à une famille hors du commun.

C'est d'ailleurs en s'appuyant sur l'hérédité du fondateur du Devoir, notamment sur la folie dévote de son oncle Lactance Papineau, que Lionel Groulx, qui, chez les nationalistes, le remplaça comme maître à penser, brosse avec mesquinerie le portrait d'un être quelque peu déséquilibré. «Le scrupule religieux — point d'autre hypothèse possible — a égaré l'esprit du Bourassa de 1926», écrit le prêtre-historien dans ses Mémoires, jugement que Cardinal a soin de confronter à des opinions plus mesurées.

Un incompris

1926? C'est l'année cruciale où Pie XI reçoit Bourassa en audience privée et le met en garde contre les outrances du nationalisme, mot suspect qui s'applique souvent au sentiment national des peuples faibles, mais qui, pour Rome, désigne surtout l'ambition plus païenne que chrétienne des peuples puissants. Le pape s'apprête à condamner l'Action française de Paris, sanction que Groulx, même s'il ne se disait pas maurassien, digérera mal en tant qu'homme de droite, comme en témoigne sa correspondance.

Le biographe a raison de signaler que Bourassa se trouva «réconforté», car, dès le début des années 20, il se méfia ouvertement des excès du nationalisme. Ce qui mécontentait beaucoup de ses disciples. Cardinal a conscience que le fondateur du Devoir était un incompris. Aussi fait-il une fine analyse des ambiguïtés du sentiment national de Bourassa.

Il sait que, dans La Presse catholique et nationale, l'ardent défenseur d'un pays bilingue et biculturel souligne toutefois la «banqueroute de la Confédération» et l'échec de la «création d'une véritable patrie canadienne». Bourassa en arrive à cette conclusion, la plus forte de sa pensée politique: «Nous voici donc, pauvres diables de Canadiens français, avec trois patries, dont pas une n'est à nous.»

Il s'agit bien sûr de la France, de l'Angleterre et du Canada. Avec une franchise brutale, Bourassa précise en 1921: «Au Canada, notre seule patrie matérielle, nous ne sommes à peu près chez nous que dans la province de Québec [...]» Pour lui, l'incapacité de maîtriser l'avenir même du territoire laurentien nous interdit d'oublier que nous ne sommes dans l'Empire britannique «qu'une poignée d'ilotes» et en France, «rien de rien».

Le fondateur du Devoir a toujours rejeté le séparatisme. Mais il admettait, dès 1902, que cette option constituait «un rêve légitime et attrayant» et que «le travail des siècles peut le réaliser plus rapidement que les apparences ne l'indiquent».

Un paradoxe encore plus étrange animera toute sa vie ce catholique rigoriste, parfois séduit par des aspects de la droite mussolinienne ou pétainiste. En 1907, critique sévère, sur la scène québécoise, du gouvernement libéral de Lomer Gouin, il s'écriait dans un débat: «Je suis le petit-fils de Papineau!... Je suis de ceux pour qui le libéralisme n'est pas un escabeau pour monter, mais une foi et un amour.»

Chez Bourassa, chrétien viscéral et anti-impérialiste-né, l'alliance, presque contre nature, du culte de la tradition et du besoin de la liberté se scellait grâce à une véhémence obstinée.

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POURQUOI J'AI FONDÉ LE DEVOIR
Henri Bourassa et son temps
Mario Cardinal
Libre Expression
Montréal, 2010, 400 pages

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