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    Bruno Roy (1943-2010) - Les dons d'un résilient exceptionnel

    18 janvier 2010 |Louisiane Gauthier - Outremont | Livres
    À la mort de Madeleine Rolland, en 1987, Bruno écrivait à Roger Rolland: «Je ne te l'apprends pas: Madeleine, c'est celle qui m'a pointé du doigt; celle qui, au Mont-Providence, m'a reconnu, celle qui m'a nommé aux autres et à toi, et, puis-je le dire aujourd'hui, celle qui m'a nommé à moi-même... Toutefois, si Madeleine m'a choisi, je pense que tu es celui auquel je me suis identifié.»

    Bruno était un bel homme, il a été un fort bel enfant. Attirant et joyeux sous des couleurs ténébreuses, l'oeil allumé, Madeleine le remarqua dans la chorale des enfants du Mont-Providence, où elle faisait du bénévolat. Il avait 12 ans quand les cinq enfants de la famille Rolland, tous plus jeunes, accueillent grand Bruno pour ses congés de l'institution à Ville Mont-Royal dans une maison pleine de livres et de vie. Il y viendra au fil des congés scolaires... des enfants Rolland puisque lui, déclaré arriéré mental, n'est pas scolarisé.

    Ce seront Madeleine et Roger Rolland qui feront des démarches insistantes auprès de la directrice du Mont-Providence pour que Bruno bénéficie de la scolarisation. Il sera alors transféré à l'orphelinat Saint-Georges de Joliette pour reprendre ses études primaires. Bruno a des protecteurs vers lesquels il reviendra. Alors que Roger Rolland occupe un poste de direction à Radio-Canada, il répondra plus tard à la demande de Bruno et lui trouvera un emploi: il sera messager à la discothèque de Radio-Canada. Un univers de chansons qui a dû l'enchanter et le porter puisqu'il en fit le sujet d'étude de son doctorat.

    Un résilient

    Le destin de Bruno, né à la crèche, ne s'est pourtant pas joué comme pour beaucoup de ses frères et soeurs d'infortune. Boris Cyrulnik voit en Bruno Roy un exemple phénoménal de résilience, mais pour qu'il y ait résilience à la suite d'une situation traumatique, il faut avoir en dedans de soi un réceptacle relationnel, il faut que des liens primordiaux vivifiants aient existé au préalable.

    Cet enfant, abandonné dès la naissance par sa mère de chair, deux fois plutôt qu'une — sa mère l'ayant repris pendant cinq semaines à son septième anniversaire sans pouvoir le garder —, a bel et bien connu l'amour primordial d'une mère. Un amour mère-enfant que Bruno considérait comme presque illicite avec soeur Olive des Anges: Bruno a volé à Dieu l'amour exclusif que soeur Olive lui avait promis. Mère nourricière que soeur Olive dont Bruno aura été l'ange jusqu'à sa mort. [...]

    Des parents créés

    En 1992, Bruno obtenait son diplôme de doctorat en études littéraires; identification réussie à la figure paternelle qu'il s'était donnée en Roger Rolland, détenteur d'un doctorat en études littéraires de la Sorbonne. Ce père élu, il l'a tant absorbé, tant désiré qu'il se donnait parfois illusoirement la certitude qu'il était issu de sa chair. Longtemps, il fut à l'affût des signes physiques qui confirmeraient son fantasme. Sa quête de filiation psychique a été indéniable et c'est pour la lui reconnaître que Roger lui a remis le manuscrit d'un poème signé de la main de Nelligan, une offrande que le célèbre patient de Saint-Jean-de-Dieu avait faite au jeune étudiant de Brébeuf d'alors, venu le visiter.

    Bruno s'est créé des parents après les avoir trouvés... une mère d'amour de proximité, un père qu'il a choisi et à partir duquel il a façonné son destin d'écrivain.

    J'ai connu Bruno chez Roger Rolland, nous avons noué une amitié et une solidarité alors que j'étais psychologue à la Direction de la protection de la jeunesse. Bruno, né sous de tristes augures, savait qu'il était pleinement vivant grâce à sa rencontre avec soeur Olive, avec Madeleine, avec Roger. Pour eux, le beau visage si tendrement humain de Bruno avait été un appel, une exigence. Ils l'ont sauvé, et Bruno a voulu en sauver d'autres.

    Dans cette foulée, Bruno était partant pour aider les Centres jeunesse de Montréal à recruter des familles d'accueil pour tous les petits en quête d'adultes capables de s'engager envers eux. Bruno, né sans parents, voulait aider à donner des parents à des enfants. Quel éloquent porte-parole... et quel hommage n'aurait-il pas été pour tous ceux qui inlassablement donnent à nos enfants infortunés; parents d'accueil, parents adoptifs et aussi tous les parents dans le dévouement.

    Supplément d'âme

    Roger Rolland a fait un ACV le 28 novembre dernier, qui l'a paralysé du côté droit. Bruno venait le visiter et le soutenir de sa présence jusqu'à ce qu'il cessât, arrêté par le même mal... Citant Roger Rolland, Bruno a écrit: «Ici-bas, les choses meurent d'être excessives.» Le si aimable et si fidèle Bruno a fait cette fois un excès identificatoire qu'il nous sera difficile de lui pardonner.

    Je retiendrai de lui combien il a incarné cette phrase de Robert Yergeau qu'il se plaisait également à citer: «[...] le temps premier de l'être n'est pas celui de l'innocence, de l'éden; exister, c'est d'abord être mis en présence du vide, de la chute. Du désir de dépassement que fait naître cette conscience du vide surgira un supplément d'âme.» Ce supplément d'âme, Bruno l'a déversé sur nous tous.

    ***

    Louisiane Gauthier - Outremont
     
     
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