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Nuit de Noël à Sainte-Marie-des-Bordées

Caroline Montpetit   24 décembre 2009  Livres
Photo : Newscom

À retenir

    Un conte de Noël écrit par Caroline Montpetit
Le Dr Renaud entra dans l'hôpital Sainte-Marie-des-Bordées par la porte de derrière. Il avait pris cette habitude il y a quelques années déjà, évitant ainsi de soutenir le regard des patients qui l'attendaient dans la salle d'attente de l'urgence.

En entrant dans le bureau qu'il partageait avec d'autres médecins, le Dr Renaud posa ses paquets. C'était le 24 décembre. Le matin même, sa femme lui avait fait une liste d'emplettes à faire pour le réveillon. Du papier d'emballage pour les cadeaux des enfants, mais aussi un brandy pour flamber le gâteau. C'était un brandy rare, un vieux lepanto solera gran reserva, qu'ils avaient dégusté pour la première fois ensemble à Séville il y a quelques années, avec lequel elle voulait apprêter son gâteau aux figues et aux amandes.

Le Dr Renaud entrouvrit la porte du bureau pour jeter un coup d'oeil dans la salle d'attente. Il réprima un soupir. Elle était pleine. En principe, le Dr Renaud était de garde jusqu'à

23 heures. Après, il était attendu pour le réveillon à la maison, où étaient aussi invitées la famille d'un collègue et sa belle-soeur. Refermant la porte, il voulut ranger ses paquets. La bouteille de brandy glissa de son sac. Les lettres d'or brillaient sous le néon comme un appel: Vieux lepanto solera gran reserva. «Un alcool de ce prix, pour flamber un gâteau!», pensa-t-il. S'il y goûtait avant d'entamer sa soirée? C'était la veille de Noël après tout.

Le Dr Renaud dévissa doucement la bouteille, la porta à sa bouche et en avala une lampée. Elle embrasa sa gorge. Tout d'un coup, lui revint en mémoire cette soirée passée avec sa femme Florence, à l'hôtel Alfonso XIII de Séville, il y avait tellement d'années maintenant. La chaleur de juin qui berçait leurs échanges et les effluves de brandy leur montaient à la tête. Un alcool aux nuances de bois d'acajou, de café et de chocolat. Une guitare jouait en sourdine. Depuis, sa relation avec Florence s'était détériorée. Et tout cela était si loin d'ici maintenant. Il prit une seconde gorgée, fit claquer sa langue, revissa le bouchon, cacha la bouteille dans un tiroir. Il rouvrit la porte, puis prit le téléphone pour faire appeler le premier patient, dont il ramassa le dossier au sommet de la pile de ceux qui l'attendaient.

C'était une petite fille de cinq ans, accompagnée de sa maman, qui présentait des problèmes respiratoires. «Bonjour, petite, fais-moi entendre ta chanson», dit le Dr Renaud en plaquant son stéthoscope sur sa poitrine. La petite fille respirait avec beaucoup de difficulté. Le Dr Renaud posa une série de questions à sa mère: vaccinée contre la grippe? Allergique? Asthmatique? La mère répondait dans un français incertain. Le Dr Renaud envoya la petite fille passer des radiographies et un test de dépistage de la grippe H1N1. Puis il annonça à sa mère que sa petite serait hospitalisée pour la nuit. «Pour la nuit! protesta-t-elle. Mais c'est le réveillon de Noël, j'ai deux autres enfants qui m'attendent à la maison.» «C'est comme cela, madame, répondit-il sans autre forme d'explication. C'est mieux pour sa santé et la vôtre.»

Le patient suivant était un petit homme d'une cinquantaine d'années. Il avait des problèmes de vision à l'oeil droit depuis qu'il avait reçu un coup d'ongle dans l'oeil dans l'autobus. Hypersensibilité à la lumière. Douleur.

Le Dr Renaud installa le patient sur une chaise, lui fit regarder à travers une lunette et plongea l'oeil dans sa loupe grossissante. Plus du tiers de la cornée était couvert d'une pellicule d'un blanc opaque. Abcès dans l'oeil: un cas sérieux. Il téléphona à l'ophtalmologiste de garde, obtint un rendez-vous rapidement, puis se glissa dans le bureau des médecins pour avaler quelques lampées de brandy. À chaque gorgée, la petite musique de la guitare de l'hôtel Alfonso XIII lui revenait en mémoire, le grisant encore davantage. Il fit appeler les patients suivants.

Il vit ainsi un jeune garçon souffrant d'une crise d'appendicite, un homme de 86 ans souffrant d'une jambe enflée, une femme souffrant d'une céphalée aiguë accompagnée de vomissements, un homme qui s'était fracturé la jambe dans un accident de la route. Entre chaque patient, le Dr Renaud se réfugiait quelques secondes dans le bureau des médecins, avalait quelques gorgées de brandy, de plus en plus rapidement. À 22 heures 30, il appela sa femme Florence à la maison. La soupe aux huîtres était prête. Les cailles au fenouil caramélisé mijotaient doucement sur le feu. On avait servi l'apéritif. Le Dr Roberge et sa femme Mylène étaient arrivés avec leurs deux enfants, Sophie et Léo. Jeanne, la soeur de Florence, était avec son nouveau compagnon, Gilles. Et puis, il y avait leurs enfants, bien sûr, Frédérique et Thomas. Ils attendaient toujours leurs cadeaux qui n'étaient pas encore emballés. Il ne manquait plus que lui.

Il raccrocha, mit la bouteille de brandy dans sa poche et retourna à ses dossiers. Vers 23 heures, on l'avisa qu'une femme était arrivée à l'urgence dans un état semi-léthargique. Elle ne savait ni son nom, ni son âge et ne répétait qu'un mot, 1965, dans ses brefs moments de conscience.

«On sait qu'elle a pris de l'ecstasy, semble-t-il», ajouta l'infirmière. Le Dr Renaud s'approcha de la malade. Pâle, elle semblait dormir. Il la secoua doucement. Elle se réveilla en sursaut. «Je suis très bien, cria-t-elle. Je veux rentrer chez moi.» Le Dr Renaud poussa un soupir. «Vous devez rester sous surveillance, dans le secteur des patients en état de choc, toute la nuit.»

Deux ambulanciers venaient de faire entrer une civière dans le couloir de l'urgence. Sur le matelas respirait péniblement un gros homme vêtu de rouge. Les ambulanciers avaient détaché sa grosse ceinture noire.

«On l'a trouvé gisant dans un parc. Il était entouré de traces de sabots et de traîneau. Il a été signalé par un appel anonyme. Il ne porte aucun papier sur lui», dit l'ambulancier. On avait glissé un masque à oxygène par-dessus la longue barbe blanche. Le Dr Renaud, qui commençait à avoir un sérieux coup dans le nez, s'approcha de l'homme et osa tirer d'un coup sec sur la barbe, pour vérifier si elle tenait. L'homme eut un mouvement de défense. «Réaction normale à la douleur. Barbe véritable», murmura le médecin. La sonnette d'alarme de l'électrocardiogramme tintait dangereusement.

Le Dr Renaud entreprit son interrogatoire. «Depuis quand avez-vous de la difficulté à respirer?» «Depuis une semaine ou deux», dit l'homme en s'agrippant à son masque à oxygène. «Avez-vous noté d'autres symptômes ces derniers temps?» «Faiblesse extrême, balbutia le vieillard. J'ai dû fermer mon atelier en pleine période de pointe. Mes livraisons de cadeaux sont en retard.»

Le Dr Renaud eut un mouvement de panique. Il courut s'enfermer dans le bureau des médecins, prit le téléphone et composa le numéro de son domicile. «Florence, c'est moi. Je vais être en retard. J'ai un cas lourd qui vient d'arriver, pas un cadeau... Probablement un cas de complication de la grippe H1N1.» «Ah non, Jacques, s'il te plaît, pas le soir du réveillon. Les invités sont arrivés, les cadeaux des enfants ne sont pas emballés, j'attends le brandy pour faire flamber le gâteau.» «C'est impossible, ma chérie, tu connais le métier.» «Bon, alors on distribue les cadeaux sans emballage et sans toi, et on mange le gâteau sans brandy», dit-elle en lui raccrochant la ligne au nez.

Le Dr Renaud retourna en titubant vers l'îlot des infirmiers.

«Le patient en civière doit être isolé», lança-t-il à une infirmière de garde. «Isolé! Il n'y a plus de place. L'urgence déborde!», répondit l'infirmière.

On fit monter le père Noël, car c'était bien lui, à l'étage où on avait isolé d'autres enfantss. «J'ai du travail à faire avant minuit», gémissait-il entre deux bouffées d'oxygène.

On ferma la porte derrière lui, mais la petite fille hospitalisée pour la grippe, qui l'avait vu passer, réussit à se glisser dans la chambre après le départ des infirmiers. «Es-tu le vrai père Noël?», demanda-t-elle en se campant devant lui.

Le père Noël l'accueillit dans un râle, respirant difficilement. La petite fille grimpa dans le lit du père Noël et se glissa contre son ventre chaud. «Père Noël, père Noël, moi aussi j'ai la grippe H1N1! Ça veut dire qu'on peut passer le réveillon ensemble.»

«As-tu eu un cadeau pour Noël?», chuchota le père Noël dans son oreille. «Non, mes cadeaux sont à la maison, avec mes deux frères», dit la petite fille en faisant la moue. Le père Noël se retourna lourdement, décrocha le téléphone et fit demander du papier et des crayons. Une infirmière vint les porter quelques minutes plus tard.

«Va, donne-moi cette tablette de papier, là», dit le père Noël à la fillette. Avec ses gros doigts boudinés, il entreprit d'effectuer sur la feuille plusieurs plis compliqués, jusqu'à ce qu'apparaisse dans le papier une figure. «Un pingouin!», s'exclama la fillette en battant des mains de plaisir.

À l'urgence, l'étage au-dessous, le Dr Renaud multipliait les consultations: un bras cassé, un autre oedème pulmonaire. Sa bouteille de brandy était maintenant à demi vide.

«Dr Renaud, la patiente qui a pris de l'ecstasy demande encore de s'en aller», revint lui annoncer l'infirmière.

«J'arrive», dit-il. Il entra dans la chambre 12 et referma la porte en prenant soin de la verrouiller derrière lui. La jeune femme le fixait de son regard clair. Elle était agitée et souffrait manifestement du sevrage. Voulant calmer sa douleur, le Dr Renaud s'approcha doucement et glissa sa bouteille d'alcool dans la main de la malade. «Il est minuit, chuchota-t-il. À votre santé.»

La jeune femme attrapa la bouteille et but goulûment. Puis elle lui tendit la bouteille. Il rit, s'assit au bord du lit. But. Lui tendit la bouteille encore. Ils burent ainsi jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de brandy, plus d'ecstasy, plus de salle d'urgence, plus même de fête de Noël. Ils se contèrent leurs malheurs respectifs. Et enfin, dans les bras l'un de l'autre, ils s'endormirent profondément.

Au département de pédiatrie, dans la chambre du père Noël, les formes d'origami, un jeu japonais sophistiqué de pliage de papier, se succédaient sur la table d'hôpital: une baleine, des petits poissons, un phoque, un ours polaire, une maison, un sapin de Noël, un troupeau de rennes et même un traîneau plein de cadeaux. Un peu passé minuit, un infirmier vint porter au père Noël le sac presque vide qu'il avait oublié dans l'ambulance. À l'intérieur, un BlackBerry émit une sonnerie d'alerte. Le père Noël ouvrit le sac et prit l'appareil. Un texto défila à l'écran: «Les cadeaux ont tous été livrés. Joyeux Noël et reposez-vous bien. On passe vous prendre en traîneau le plus vite possible.» C'était signé: «Mère Noël et l'équipe du pôle Nord».

À la section des patients en état de choc, deux infirmières tambourinaient avec insistance sur la porte de la chambre 12. Les deux médecins qui accompagnaient le Dr Renaud en ce soir de Noël étaient débordés.

L'aube se levait presque quand le médecin déverrouilla finalement la porte. Personne n'osa prononcer une parole quand il prit son manteau pour sortir de l'urgence, puis de l'hôpital.

Quelques semaines plus tard, une plainte fut déposée au collège des médecins contre le Dr Renaud, qui avait omis d'effectuer un suivi auprès d'un patient souffrant d'un oedème pulmonaire durant la nuit de Noël. Il avait également abandonné ses collègues aux prises avec un nombre élevé de patients ce soir-là. On se plaignait enfin qu'il avait laissé sortir un patient atteint de la grippe H1N1, portant une longue barbe blanche, qui s'était mystérieusement enfui par la fenêtre de l'étage, avant que le médecin ne lui ait signifié son congé. On avait simplement trouvé un grelot près du lit. Le Dr Renaud fut condamné par le conseil disciplinaire à être de garde tous les soirs de Noël à l'urgence de l'hôpital Sainte-Marie-des-Bordées, sans brandy, jusqu'à la fin de ses jours. Sa femme le laissa quelques années plus tard.
 
 
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  • Maryse Azzaria
    Abonné
    jeudi 24 décembre 2009 12h01
    La fée des étoiles

    Pour moi, un compte de Noël devrait bien se terminer; je propose donc une fin différente pour le conte de Caroline Montpetit qui commence quand le Dr Renaud arrive dans la chambre 12...
    -----

    J’arrive” dit-il. Il entra dans la chambre 12; la jeune femme est debout toute habillée; elle le fixe de son regard clair et dit: “Je pars” . Dans l’esprit embrumé du Dr Renaud, une idée folle vient de naître: “ Bien, venez dans mon bureau, je vous donne une prescription”. Un peu interloquée, la jeune femme le suit. “Tenez, voilà votre prescription”, Il lui tend en même temps les paquets qu’il avait posé sur le sol en arrivant, dépose la bouteille de brandy à demi vide dans un des sacs, et glisse un billet de 20.00$ dans sa main en disant:” Pour le taxi, dépêchez-vous”

    Dans le taxi, la jeune femme maintenant complètement consciente, relit l’étrange prescription: “Rendez-vous au 337 rue des Anges. Vous êtes ma fée des étoiles”.

    Cette nuit de Noël à l’hôpital Sainte-Marie-des-Bordées, il y eu trois médecins pour s’occuper des urgences.

  • Manon Gingras
    Abonnée
    dimanche 27 décembre 2009 10h23
    Bonnes intentions...
    mais malheureusement convenu malgré une évidente volonté de faire le contraire.

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