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Littérature française - Profession écrivain, version François Bon

Guylaine Massoutre   28 novembre 2009  Livres
François Bon
Photo : Agence France-Presse Éric Feferberg
François Bon

À retenir

    • L'Incendie du Hilton
    • François Bon
    • Albin Michel
    • Paris, 2009, 185 pages
C'était le 12 décembre 1966. Hubert Aquin, Marie-Claire Blais, Naïm Kattan et quelques autres étaient reçus chez les «cousins de France», pour un «déjeuner-colloque» parisien, retransmis à Radio-Canada. Aquin s'empressa d'en publier un insolent compte rendu dans Liberté, qu'il joignit à son essai Point de fuite, quelques années plus tard. C'était un temps où un tel écrivain pouvait revendiquer avec panache sa «profession».

Que voulait Aquin, sinon détruire par l'écriture la domination politique et culturelle de la nation québécoise? Qu'écrire soit une thérapie, une voix de la raison, de la paix et de sérénité, pour lui, jamais de la vie! Tout, dans sa conscience exacerbée, lui était friction avec le monde. De là, la littérature pouvait innover et l'artiste, marquer la postmodernité.

C'est à un exercice de réciprocité que, dans L'Incendie du Hilton, François Bon nous convie. Car à l'heure des comptes des salons du livre, ici celui de Montréal, les écrivains dressent aussi un bilan. Sauf qu'en 2008, un incendie se déclarait la nuit dans les étages de l'hôtel Hilton, où Bon était logé, comme tous les invités. Capharnaüm! Celui-ci se saisit de l'affaire et rédige en quelques mois un récit fragmenté en quinze chapitres — notes, souvenirs et impressions —, L'Incendie du Hilton, roman.

Roman ou carnet ?

Dans son fameux site Internet (www.tiers-livre.net), François Bon tient chroniques, blogue, annonces, extraits et articles littéraires de qualité. Il y a consigné les enjeux de son écriture: «d'un côté le jeu permanent du réel et de la représentation, de l'autre côté, le jeu permanent du mental et du récit». La littérature sera-t-elle l'outil qui revigorera tant le banal que le commun?

Changer de vision: tel est bien l'enjeu du livre, L'Incendie du Hilton, et le dialogue est ouvert. De quoi est-il question? De la profession, écrivain. Du marché du livre. Du spectacle des auteurs, narcisses ou fuyants, désireux de succès ou de confrérie. Tout dépend de leur indépendance, mais aussi de la mondialisation dans laquelle ils errent: car depuis les grandes villes, les distances n'en sont plus.

Et Montréal, alors? L'exercice de curiosité se fonde sur une déambulation dans un quartier bétonné et sans vie, propriété des multinationales recouvrant une gare. Flou, banal, anonyme, dédaléen dans sa grandeur atypique, abyssale et creuse, ce labyrinthe inspire un dégoût compréhensible. Dommage pour Montréal, où la lecture des signes est moins échevelée et flamboyante que chez Aquin.

Il faut dire que Bon, dans sa nuit perturbée, y a rencontré Atik Rahimi, les frères Rolin, que nous aimons bien, Jean-Paul Hirsch, et subi quelques conversations pontifiantes; ici un éditeur, là une relationnaliste ou un critique parisien. La profession s'agite en vase clos. Le Salon n'est qu'un territoire hostile, une marée de livres qu'aucun débat ou enjeu littéraire n'animera.

Question de lunettes

Alors, le Salon nocturne, déplacé au Tim Hortons, vient rappeler que les écrivains aiment les écrivains, et que fatalement ils ont envie de fuir. Mais l'activité commerciale les tient. Bon devise, se souvient, compare cette nuit américaine, traversée d'anglicismes, et la replace dans un océan d'anecdotes mondialisées. Il pousse le dédain, et Montréal vaut Dreux à s'y méprendre, dans cet inventaire du quotidien.

Décadence ou irréalité flottante? Si Aquin est enterré, avec son écriture du territoire et de la nation, au Hilton le laboratoire est aseptisé. La littérature y gagne-t-elle autre chose qu'un livre? Du moins Bon, qui cite Perec mais pas Houellebecq, est-il un artisan honnête dans sa fabrique des lettres: «Organiser ici, en amont et rétrospectivement les traces Internet qui construisent l'ambiguïté, ça doit pouvoir se négocier.»

En effet, son flash est braqué sur la cour arrière. On y retrouve des débris, le bric-à-brac d'un faux décor, de quoi recycler. La photographie est exacte, triste, moche. Au centre, un «non-événement» autour d'un mauvais théâtre. Le «roman» n'a rien transfiguré, mais le langage, lui, aura déplacé les frontières de sa catégorie, en laissant osciller le visible jusqu'au point où le néant peut surprendre. Qui sera curieux aura plaisir à lire, mais n'y retrouvera pas l'incendie aquinien. La culture est-elle déjà flambée? On pourrait le penser.

***

Collaboratrice du Devoir

 
 
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