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Magasin général du côté de Montréal

Régis Loisel et Jean-Louis Tripp poursuivent la construction de cette étonnante série, dessinée à quatre mains. Le nouvel album s'intitule Montréal. Il sort la semaine prochaine.

Fabien Deglise   28 novembre 2009  Livres
C'est un écosystème fragile bouleversé par une partie de jambes en l'air. Dans la petite paroisse de Notre-Dame-des-Lacs, les esprits s'échauffent et les regards des villageois tombent désormais au passage de Marie, l'incontournable propriétaire du magasin général.

La tension est palpable. Elle est animée aussi par m'sieur le curé, qui prend un malin plaisir à souligner l'odieux: oui, Marie, la veuve, Marie l'excentrique, qui avec Serge a fait entrer la grande cuisine dans le village, Marie la douce, a mordu dans le fruit défendu. Et pas avec n'importe qui: avec Marceau, le chum de Clara, dans les bras duquel elle s'est abandonnée, un soir de profonde solitude.

Et, on s'en doute, ce petit moment d'intimité entre deux âmes est sur le point de tout faire chavirer, tout au long des 69 nouvelles planches qui poursuivent la construction de cette étonnante série, imaginée et dessinée par Régis Loisel et Jean-Louis Tripp (chez Casterman). Le chapitre 5 s'intitule Montréal. Il sort la semaine prochaine.

Sous la couverture, les fidèles de cette saga, qui prend forme en région, au milieu du siècle dernier, vont pouvoir une nouvelle fois renouer avec la vie (presque) tranquille de ce village où les Godbout, Roberge, Laflamme, Latulippe et le père Noël Poulin, propriétaire du moulin à scie, exposent en toute simplicité leur humanité. Sans plus, en apparence.

«C'est certainement le secret de la réussite de cette série», lance à l'autre bout du fil Régis Loisel, joint cette semaine par Le Devoir dans sa maison de campagne où il s'est retiré quelques jours pour bosser sur les planches du prochain tome. La treizième planche a été interrompue par l'appel. «Dans Magasin général, il n'y a pas d'histoires compliquées, avec des intrigues et des rebondissements, c'est simplement la vie d'un village, pleine d'humour et de sentiments, où se croisent, comme dans la vie, tendresse et contradictions. Et ça plaît.»

La quête de l'authentique est porteuse. Elle a aussi été éprouvée dans les premiers volumes de cette fable, qui se sont envolés au Québec à coups de 10 000 exemplaires, un véritable succès dans le cadre littéraire et commercial qui est le nôtre.

L'aventure, avec ses teintes joualisantes et un tantinet folkloriques, a également séduit le reste de la francophonie. Dans une proportion dix fois plus élevée, mais avec la même recette: dans ce grand cirque de l'existence, dans la quotidienneté de l'action-réaction, tout le monde finalement cherche à imaginer la suite de l'histoire, dit Loisel. «Et nous, notre travail, c'est d'arriver à les surprendre.»

Un village en question

Après s'être demandé si Marie allait survivre au deuil, si le singulier Serge allait finalement trouver sa place dans ce monde de rustres, si La Raviole, ce restaurant à la carte si raffinée, pouvait trouver sa place dans cet espace rural croulant sous l'obscurantisme, si Marie allait faire chavirer le coeur de Serge et si Noël allait finalement terminer la construction de son bateau, c'est désormais sur le village au complet que les interrogations risquent de se concentrer. «Après tout, il fait partie des personnages de la série», résument les deux premières mains de l'histoire.

Premières mains? Pause technique et explicative: depuis le début de l'aventure, Loisel fait le premier crayonné de chaque case. Tripp le met ensuite au propre et à sa main pour, au final, livrer un dessin qui offre un coup de crayon hybride, à mi-chemin entre le style de l'un et celui de l'autre.

Le procédé est aussi rare qu'unique. Il vient aussi donner du corps à d'autres nouvelles questions existentielles qui s'imposent désormais. Est-ce que le village va se remettre de sa psychorigidité collective et du départ de Marie pour la grande ville? Le curé va-t-il finir par sortir du placard? Et Noël, va-t-il enfin se remettre à la construction de son bateau?

À l'autre bout de la ligne, Régis Loisel sourit, mais n'en dit pas plus. «Bien sûr que je connais la fin, lance-t-il. On est en train de l'écrire, avec Jean-Louis. Notre but, c'est de terminer cette histoire en commençant par l'écrire jusqu'au bout.»

On aurait cru la chose faite, dès le départ en 2003, quand le père du Grand Mort (Vents d'Ouest) a sorti cette histoire d'un carton, où elle dormait depuis 15 ans, pour la proposer à son copain Tripp. «Au départ, ça devait se passer dans un village de France, dit-il. Mais comme on habitait tous les deux ici, on a décidé de déplacer l'action au Québec», quelque part loin de Montréal, dans un cercle fermé peuplé d'humains et de paradoxes à mettre en question.

«Au début, Magasin général, ça devait être une trilogie, mais finalement, on s'est laissé dépasser par nos personnages, y compris les personnages secondaires qui, au fil du temps, sont venus grossir l'histoire, renforcer des situations» et finalement contribuer à ce drôle de fonds de commerce orchestré par le duo d'auteurs: depuis leur passé rural, avec leurs travers et leur naïveté, Marceau, Marie, Isaac, Alcide, Adèle, Jacinthe, Maurice, Ginette, Serge et les autres nous amènent à nous questionner sur le présent, l'émancipation, le respect, l'ouverture d'esprit...

«C'est peut-être un peu une façon pour nous de nous approcher de ce qui pourrait être une société idéalisée», dit-il.

Le projet est ambitieux. Il devrait aussi se poursuivre dans les prochaines années sur deux ou peut-être quatre autres tomes, nécessaires selon Loisel, pour boucler la boucle de cette grande aventure humaine. «On ne connaît pas encore le chiffre exact, reconnaît le dessinateur. Mais on sait que l'on veut finir cette histoire sans la précipiter, dans les prochaines années.»

On le comprend. En ouvrant ce Magasin général, Loisel et Tripp pensaient y tenir salon pendant deux ans, peut-être trois, avoue Loisel. Or l'aventure, qui a pris une ampleur insoupçonnée, dure depuis maintenant six ans, tenant du coup les artistes éloignés de projets qu'ils avaient dans d'autres cartons.

«On ne se sent pas prisonniers de notre histoire, dit-il. Mais là, on a hâte de finir de mettre en place toutes les pièces du puzzle», et ce, pour permettre aux fidèles de la série, principalement des femmes d'ailleurs, d'avoir enfin réponse à une des questions qui les taraudent: quand Noël va-t-il achever son bateau, pour les uns, et que va trouver Marie à Montréal, pour les autres?






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  • Christiane Gervais
    Abonnée
    samedi 28 novembre 2009 08h03
    Soutenir l'intérêt, tout est là
    C'est exactement ça, nous voulons savoir la fin de l'histoire. C'est vrai en BD comme dans une série télé. On peut toucher à l'oeuvre achevée dans ces deux expressions que plus d'un considère mineures.

    Magasin général ce sont des impressions, des petites touches, il ne s'y passe presque rien mais les gestes, les émotions sont d'une densité réelle.

    À la lecture on y est bien, parce qu'on y est dans ce village; quand on referme l'album, on serait bien en peine de raconter l'histoire à notre tour, tout se joue de l'intérieur. C'est le sourire, pas le rire, la réflexion et le plaisir d'une certaine vision du monde dans ce qu'elle a de meilleur.

    Et, à chaque fois, on a hâte à l'arrivée du prochain album pour savoir comment évolueront les personnages. Tout est là, on est accroché!

  • Eric B.
    Inscrit
    mardi 5 janvier 2010 17h24
    Mais le soutiennent-ils ?
    Magasin général semble avoir été conçu pour séduire : à quelque part entre Le survenant et Les filles de Caleb, cet échantillon de la culture folklorique québécoise vise un public élargi. Mais au-delà de l’effet d’identification nationale, qu’y exprime-t-on ? Si on comprend l’intention de simplicité des auteurs, jusqu’à quel point peut-on faire endosser le concept de «vie de village» à une histoire où l’intrigue est dilatée au maximum ? La supposée simplicité finit par prendre des airs de vacuité. Le fait qu’un récit soit lent n’implique pas qu’il doive évacuer toute tension ! Dans Magasin général, la lenteur est érigée en système, la création est diluée et complaisante... Mes arguments sur http://www.librairiemonet.com/blogue/?p=3775

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