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    Le devoir de proposer

    26 novembre 2009 | Lise Bissonnette - Ex-présidente-directrice générale de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (1998-2009) et ancienne directrice du Devoir (1990-1998) | Livres
    Lise Bissonnette
    Photo : Jacques Grenier - Le Devoir Lise Bissonnette
    Nous publions l'allocution prononcée par Lise Bissonnette le 20 novembre dernier alors qu'elle recevait au Salon du livre de Montréal le prix Fleury-Mesplet pour sa contribution au progrès de l'édition québécoise.

    Il m'arrive souvent d'affirmer que tous les bonheurs de ma vie — et il y en a eu d'innombrables — me sont arrivés par les livres et la lecture. Le prix Fleury-Mesplet que vous m'attribuez ce soir en est une preuve supplémentaire, il me rattache à un des beaux personnages de la courte mais brave histoire du livre au Québec et il m'assure que la «chaîne du livre» — comme on l'appelle en nos multiples comités — me retient toujours parmi vous.

    En attribuant mes félicités successives à l'univers des livres, je n'évoque pas une ou des lectures en particulier. J'aime avant tout penser les livres non pas comme des titres, des auteurs, des objets, mais comme une sorte de paysage indistinct, sépia, brumeux, infini qui me tient lieu de terre et de famille. Lire, c'est un état d'être là, dans ce paysage plus vrai qu'un pays, et que rien ne peut vraiment troubler.

    Ainsi, ce que j'ai retenu de mon enfance, ce n'est pas la forte nature de ce Nord qui nous submergeait, mais l'isolement. Il m'a portée à chercher la compagnie des mots, puis des phrases, puis des livres (même imbéciles pour la plupart) qui atténuaient la brutalité du décor et me faisaient aimer les rochers où l'on peut s'asseoir, à longueur de journée, et s'en aller dans cet autre monde.

    En ce pays

    Puis tout s'est enchaîné. Lire, même n'importe quoi, mène à étudier. Étudier, même des choses inintéressantes, mène à vouloir en connaître d'intéressantes. Connaître, même dans les conditions encore étouffantes du Québec des années soixante, c'est entrer en dissidence et être dissident, c'est rencontrer des gens qui lisent et parfois qui écrivent et parfois qui enseignent.

    Entre l'enfant de quatre ans qui exigeait d'apprendre à lire avant d'aller à l'école et celle qui a rencontré à quinze ans le journalisme étudiant, à vingt ans la vie intellectuelle en France, à trente ans Le Devoir, à quarante-cinq ans l'écriture de son premier roman, et au début de la cinquantaine la Grande Bibliothèque, il y a une ligne à la fois directe et diverse dans ce paysage indistinct, sépia, brumeux, infini, qui m'a tenu lieu de terre et de famille.

    Je sais aussi, sans preuve, que je n'aurais jamais pu rencontrer ailleurs qu'en ce pays, auquel il appartenait aussi par une expérience analogue, l'homme avec lequel je ne me suis jamais mariée bien que nous ayons consenti, décision plus engageante encore, à fusionner nos bibliothèques...

    Un bonheur

    J'ai donc eu le privilège inestimable de trouver petit à petit mon monde idéal et de pouvoir l'habiter à la maison comme au travail. Je pourrais arrêter là ma réflexion et souhaiter qu'il en arrive autant aux enfants d'aujourd'hui, ces générations auxquelles nous ne cessons de répéter que la lecture est un bonheur, désormais dûment accrédité par les salons du livre, les visites d'écrivains à l'école, les Journées internationales du livre, le développement phénoménal d'une littérature jeunesse qui semble mieux appropriée que l'étaient mes anciens numéros du Reader's Digest traduits de l'américain. Mais j'entretiens, à leur égard, d'autres inquiétudes.

    Mon parcours personnel, pour heureux qu'il ait été, résulte d'une série d'accidents. En l'absence de repères, de guides, d'enseignement inspirant, je me suis forgé néanmoins un monde, mais je regrette à jamais les immenses pans de culture historique et littéraire qui m'ont échappé et que je ne cesse de tenter de rattraper, alors qu'ils étaient offerts aux rares jeunes de ma génération qui avaient accès aux filières élitistes de l'ancien système scolaire québécois.

    Mon objectif premier et sans cesse réitéré, au Devoir et surtout à Bibliothèque et Archives nationales du Québec, aura été de déjouer le hasard et l'arbitraire, d'organiser de façon systématique l'accès à ces richesses, pour que tous les enfants éloignés de la culture à la naissance puissent s'y retrouver sans avoir à compter sur la magie ou les bonnes fées. Or non seulement nous en sommes encore terriblement loin, mais, à certains égards, nous acceptons la démission devant la tâche.

    Lecture en vrac

    Aujourd'hui comme au temps de Fleury-Mesplet, qui n'a pas toujours imprimé ou édité des choses inoubliables, il y a probablement plus de pire que de meilleur dans ce qu'on appelle le marché du livre. Ce qui a changé toutefois, c'est l'immensité de l'offre, réelle et virtuelle, qui se présente désormais comme un vrac où l'écrivain, le lecteur, l'éditeur, le diffuseur se meuvent comme ils peuvent en espérant que leur numéro sorte à la loterie. L'abondance est certes un sujet de réjouissance, mais il serait faux de croire qu'elle égalise les chances d'accéder au meilleur de cette production. L'accès, pour être réel, ne peut être laissé au petit bonheur la chance et le devoir de proposition devient plus nécessaire que jamais.

    Je n'en suis évidemment pas à suggérer de faire la chasse aux mauvais livres ou de relancer l'oeuvre des bons livres, en reprenant le modèle qui a perverti nos libertés jusque tard dans le siècle dernier. Comment, aujourd'hui, pouvons-nous accompagner le lecteur sans le tenir par la main, sans nous prendre pour des guides suprêmes, sans brimer ou mépriser les choix individuels? La peur d'imposer — une crainte réelle — n'a pas le droit de nous empêcher de proposer.

    Nouveaux programmes

    Je salue les éditeurs qui persisteront à ajouter des découvertes à leurs valeurs sûres. Je salue les bibliothèques qui continueront de se voir comme des institutions culturelles ayant un ordre de valeurs d'abord littéraires et qui refuseront de devenir des stations-service de «ressources informationnelles», comme le veut la dernière mode. Je salue le journalisme littéraire qui se battra pour accroître ses pages malgré l'envahissement du spectacle, qui tiendra à s'éloigner régulièrement des valeurs consensuelles ou établies, et qui ne craindra pas d'émettre une opinion qui fasse une distinction entre la littérature et la malbouffe imprimée.

    Et je saluerais, si elle arrivait à se manifester, l'indignation qui couve dans nos milieux littéraires — mais qui se tient étrangement tranquille — devant les «nouveaux programmes» de l'école québécoise. Depuis quelques années déjà, à un moment crucial du parcours intellectuel des adolescents, on leur présente la littérature comme un sous-sous-produit de l'apprentissage de la «compétence» en français tout en évitant soigneusement, pendant des centaines de pages de prescriptions verbeuses, de proposer la connaissance spécifique d'un seul auteur ou d'une seule bribe de l'histoire littéraire nationale ou universelle.

    À chacun, dit explicitement le programme, de se faire son propre répertoire littéraire à partir des oeuvres «d'ici et d'ailleurs, d'hier et d'aujourd'hui» — donc à partir de tout et de n'importe quoi. La seule prescription est quantitative, cinq de ceci, trois de cela, tant au total par année ou par cycle. L'enseignant, s'il veut bien s'en mêler, choisit ce qu'il veut selon son «goût» ou les sources qui le tentent, à la limite rien ne l'empêcherait de mettre au même rang Anne Hébert et un roman Harlequin, s'il était lui-même d'avis que son choix est une oeuvre dite «marquante» ou, nouveau terme vide (et curieusement culinaire) qui revient ici et là, «consistante».

    Dans une annexe qui ressemble à un repentir de dernière heure et qui donne en vrac des exemples de ce qu'on pourrait éventuellement aligner en classe, on met ainsi sur le même pied Lucky Luke et La Chanson de Roland, Molière et Loco Locass, Meursault et l'inspecteur Clouzeau. Car ce n'est pas la littérature qu'on enseigne, mais des tons et des genres. Ainsi, là même où il devrait être le plus incontournable, le devoir de proposition est formellement renié.

    Réforme de la réforme

    Certains signaux de haut niveau, encore discrets, me laissent croire que nous pourrions obtenir, comme les historiens sont en voie de le faire, une réforme de la réforme, plutôt que d'attendre un éventuel repentir collectif devant des résultats qui seront certainement malheureux. Il faudrait saisir ces signaux. Et continuer, sur tous les autres fronts je l'espère, à faire comme si la lecture n'était pas une simple compétence utile, un bénin loisir pour jour de pluie, une vague affaire de développement personnel, mais bien une rencontre du domaine de l'art. Et donner leurs noms aux écritures du passé et du présent, une réalité à leur continuité, des visages à leur histoire. Donc, proposer.

    Je vous remercie de m'avoir donné l'occasion d'une intervention éditoriale qui me tient à coeur. Et je dis toute ma reconnaissance au conseil du Salon du livre de Montréal qui, en m'offrant le prix Fleury-Mesplet, du nom d'un être qui ne craignait pas d'être un homme à tout faire dans l'ordre du livre, me donne raison de m'être dispersée sur ses créneaux, sans m'être totalement perdue.
     
     
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