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Littérature française - Généalogies au féminin

Guylaine Massoutre   21 novembre 2009  Livres
Noëlle Châtelet lors d'une récente visite au palais de l'Élysée
Photo : Agence France-Presse
Noëlle Châtelet lors d'une récente visite au palais de l'Élysée

À retenir

    • La Solitude de la fleur blanche
    • Annelise Roux
    • Sabine Wespieser
    • Paris, 2009, 233 pages
    • Au pays des vermeilles
    • Noëlle Châtelet
    • Seuil
    • Paris, 2009, 172 pages
Les femmes qui écrivent obtiennent moins de reconnaissance que leurs confrères, c'est un fait. Pourtant, ne sont-elles pas romancières (Duras), philosophes (Arendt), biogra-phes (Adler), artistes (Bourgeois), essayistes (Cixous), femmes de lettres (Colette), académiciennes (Yourcenar), Nobel de littérature (Morrison) ou de la paix (Aug San Suu Kyi)? Ces héroïnes sont-elles aussi légères que des ombres?

Souvent, en écrivant, elles ont transmis à d'autres femmes la conviction nécessaire à leur formation. Elles les ont invitées à se saisir d'outils propres et à s'engager. À chacune sa langue, son territoire, un incendie. C'est ce qu'énonce Les femmes qui aiment sont dangereuses, bel ouvrage imagé de Laure Adler et Élisa Lécosse .

Avec l'inquiétude, le ressenti d'une urgence d'écrire est venu. En voici deux exemples, bien différents de ton, mais dotés d'un pouvoir de transmission féconde: d'Anne-Lise Roux, La Solitude de la fleur blanche, et de Noëlle Châtelet, Au pays des vermeilles.

Algérie, entrelacs

A-t-on oublié les livres chauds de Marie Cardinal sur sa terre natale, l'Algérie rouge, insouciante avant d'être meurtrie? Après Camus, elle avait des phrases éblouissantes. Née en 1964 à Bordeaux, dans une de ces familles pieds-noires tout juste rapatriées d'Algérie, Annelise Roux, avec une formation en sciences politiques et une passion de rockeuse, a rejoint les habituées de la virtualité littéraire dans le roman personnel.

La Solitude de la fleur blanche capte d'emblée, du fait d'une écriture audacieuse, mouvementée, voire effrontée. L'auteure y raconte l'inavouable lignée d'Alsaciens, tour à tour Allemands et Français, qui voulurent échapper au maelström de la destinée. Retraçant sa «généalogie des perdants», elle démonte avec verve ce que les étiquettes identitaires obscurcissent, au lieu de clarifier.

Monde profus, porteur d'invisible et de poésie révélatrice, sa mémoire restitue la complexité de tout itinéraire errant. En héritière de la mobilité, elle se revendique chargée, émue, chaotique. Tantôt douloureusement occultés, tantôt jaillissant d'une sève inconnue, les mots imagés font un paysage où le mausolée jouxte un jardin d'épices inventé et des souvenirs d'armées.

Ce précieux récit a une qualité essentielle: ses identités entrelacées par des rebonds avec bagages. Entre les pertes d'Alzheimer et les hystéries du vouloir trop vivre, Roux nomme l'angélisme et le mensonge, la duplicité et la réaction. Colonialisme et anticolonialisme sont au coeur du cyclone qui dévoile la honte injuste à porter. De beaux portraits de marginaux y font une farandole, qu'elle explique comme «un catalogue raisonné des désastres» étoffé dans le temps. Drôle et dramatique, souvent en révolte, elle participe à une belle oeuvre de civilisation.


Mots appris, langue inventée

Émotion tout autre, Au pays des vermeilles est le livre d'une mamie écrivaine, dont le coeur a été volé par la magie d'une petite-fille. Composé dans la contemplation de cette toute petite au berceau, puis apprenant à parler, ces éclats d'essai, signés par l'essayiste Noëlle Châtelet, imaginent une merveilleuse «délivrance»: la culture y bouillonne de résurgences, en bribes et petits filets.

Notre monde n'est pas que désastre. Devant l'enfant, le temps réversible se fait fragile, espiègle, captivant. Allégresse y rime avec leçon de choses, lapin aux gants de chevreau, imagination générale. Ce «pays des vermeilles» ravit, pure joie, caresse et vitalité: «Tu es l'indéniable courroie de cet attelage improbable», résume-t-elle, en regardant tant la petite que son fils devenu père.

Il y a maints touchers, dans ce livre sensible. Grâce à l'enfant, à la lignée, aux demi-mots, on y respire la renaissance du premier jour. Pas un film, pas une photo ne fixerait ainsi ce qui grandit. On croirait y lire Françoise Dolto, y voir Agnès Varda, y entendre Catherine Deneuve dans Peau d'âne. Livre de femme, cette plume exclusivement gaga de la voix irréelle, «une voix de l'avant-mémoire», dit la toute première vérité d'aimer un enfant.

Les femmes qui aiment sont dangereuses, titrent Laure Adler et Élisa Lécosse en leur recueil de portraits illustrés (Éditions Flammarion). Superbe! Celles qui lisent, celles qui écrivent et celles qui vivent trouvent comment projeter dans leur langue propre un imaginaire partagé hors de soi. De toutes ces femmes, on apprend diversement combien grandir est une lutte intérieure, spécifique mais commune, qui impose à chaque solitude d'honorer son étrange apport au destin.

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