Inquiétante étrangeté
Photo : Jacques Grenier - Le Devoir
L'auteur et acteur Patrick Drolet
À retenir
- J'ai eu peur d'un quartier autrefois
- Patrick Drolet
- Hurtubise
- Montréal, 2009, 98 pages
L'acteur Patrick Drolet, révélé au cinéma dans La Neuvaine, s'aventure pour la première fois dans l'univers du roman avec J'ai eu peur d'un quartier autrefois. Déroutant roman, porté par une voix tout à fait singulière. Cela tient de la curiosité littéraire.
«Durant les nuits hivernales, la mort aimait étendre son territoire jusque dans mon quartier.» C'est la première phrase du livre. Nous sommes dans un appartement, où le narrateur est prisonnier. Prisonnier de lui-même, de sa peur. Et de son délire.
Un homme, un voisin, est mort à côté. Éventré. Depuis, une ombre inquiétante, une ombre «cannibale» s'est emparée de la maison voisine. Elle poursuit le narrateur, son appartement, son quartier, jour et nuit.
D'emblée, la mort rôde, menaçante. Elle est omniprésente, elle est active, elle est pour tout dire un personnage. Sombre, sombre, l'univers de Patrick Drolet. Dans la foulée de ce que l'auteur nous avait donné à lire l'an dernier, dans un recueil poétique au titre improbable: Un souvenir ainsi qu'un corps solide ont plusieurs tons de noirceur.
La noirceur, comme une immense toile d'araignée dont on ne saurait se dépêtrer. Comme un cauchemar éveillé qui défile en continu. Comme un spectre suspendu qui nous crache dessus. Voilà le genre d'images qu'on serait tenté d'évoquer pour parler de J'ai eu peur d'un quartier autrefois.
Angoissant roman, oui. Où les choses s'animent, où les portes veulent pleurer et où les arbres hurlent «comme une chorale sans voix féminines». Où la volonté humaine n'a plus de réalité.
Dissocié de lui-même, de son corps qui agit contre son gré, dissocié du monde, où il se sent étranger, le narrateur cherche refuge dans le passé. Se souvenir: cela peut-il nous sauver du présent?
Et si remuer les cendres des réminiscences s'avérait encore pire comme expérience? Si aller à la rencontre du passé, marcher dans les traces laissées derrière soi, réveillait des atrocités qu'on ignorait possibles?
Pas de porte de sortie. Le narrateur s'engouffre, s'engouffre. On manque d'air avec lui. On est pris de vertige. On hallucine, on divague avec lui. On est en pleine psychose, en plein délire schizophrénique. Éprouvant, oui.
Oh, une petite lumière éclaire bien son âme, au passage. Le temps d'un rêve fugace. Un rêve de bonheur, d'amour, de beauté, d'enfants à naître. Où l'esseulé s'imagine, avec son aimée sortie d'un conte de fées, au sommet d'un gigantesque sapin, «pour que nous puissions y dévorer les étoiles».
Pour le reste, rien. La solitude plate et froide. La folie, la peur. La mort, dont l'ombre grandit, grandit. Rien de rassurant, ici. Si ce n'est que tout cela est terminé, n'est-ce pas? Cela se passait bel et bien autrefois, non? J'ai eu peur d'un quartier autrefois: c'est clair et net, pourtant.
On referme le livre, on cherche un sens à tout cela. Et on n'en trouve pas. Pas plus que dans un roman de Kafka. On songe à La Métamorphose, tiens. Une bibitte angoissante: voilà à quoi pourrait ressembler J'ai eu peur d'un quartier autrefois.
La Nausée de Sartre nous vient aussi à l'esprit. Mais en condensé. Et pour l'imagination, pour l'audace, on serait tentée de faire un rapprochement, chez nous, avec les livres de Martine Desjardins. Avec son tout nouveau, Maleficium, en particulier.
Sauf que Patrick Drolet ne nous fait pas voyager dans de lointains pays exotiques: son héros serait plutôt du type agoraphobe. Et puis, plutôt que de mettre en scène des êtres difformes, l'auteur axe son récit sur une perception déformée de la réalité. Sa force: faire en sorte que le lecteur lui-même en vienne à perdre ses propres repères, à douter de lui-même.
Dans un autre registre, et bien que les comparaisons soient toujours restrictives, on pourrait évoquer l'univers de l'artiste visuel Lino, auteur d'une trilogie graphique entamée il y a quelques années avec La Saveur du vide. Même noirceur, même solitude, même intranquillité. Même jeu entre rêve et réalité. Même recherche de l'inédit, aussi. Et même goût pour la narration poétique.
Pas d'illustrations, cependant, dans J'ai eu peur d'un quartier autrefois. Les images en sont absentes, ou plutôt naissent exclusivement des mots, de la façon inusitée, insolite, dont Patrick Drolet utilise le langage et donne vie à son récit.
Voyez cette phrase, au tout début, quand la mort débarque: «Elle mordillait les marches des perrons comme un rat qui cherche sa pitance à l'aurore.» Et ce passage, plus loin: «Le silence accompagnait les battements de mon coeur. Sommes-nous dans une nouvelle journée ou dans un effroi qui n'est pas terminé? m'étais-je demandé. Mais qui était ce nous?»
Il était une fois J'ai eu peur d'un quartier autrefois... ou jusqu'où peut aller l'écriture pour exprimer l'égarement, l'affolement. Pour empoigner la peur. Pour saisir l'insaisissable et inquiétante étrangeté qui surgit.
«Durant les nuits hivernales, la mort aimait étendre son territoire jusque dans mon quartier.» C'est la première phrase du livre. Nous sommes dans un appartement, où le narrateur est prisonnier. Prisonnier de lui-même, de sa peur. Et de son délire.
Un homme, un voisin, est mort à côté. Éventré. Depuis, une ombre inquiétante, une ombre «cannibale» s'est emparée de la maison voisine. Elle poursuit le narrateur, son appartement, son quartier, jour et nuit.
D'emblée, la mort rôde, menaçante. Elle est omniprésente, elle est active, elle est pour tout dire un personnage. Sombre, sombre, l'univers de Patrick Drolet. Dans la foulée de ce que l'auteur nous avait donné à lire l'an dernier, dans un recueil poétique au titre improbable: Un souvenir ainsi qu'un corps solide ont plusieurs tons de noirceur.
La noirceur, comme une immense toile d'araignée dont on ne saurait se dépêtrer. Comme un cauchemar éveillé qui défile en continu. Comme un spectre suspendu qui nous crache dessus. Voilà le genre d'images qu'on serait tenté d'évoquer pour parler de J'ai eu peur d'un quartier autrefois.
Angoissant roman, oui. Où les choses s'animent, où les portes veulent pleurer et où les arbres hurlent «comme une chorale sans voix féminines». Où la volonté humaine n'a plus de réalité.
Dissocié de lui-même, de son corps qui agit contre son gré, dissocié du monde, où il se sent étranger, le narrateur cherche refuge dans le passé. Se souvenir: cela peut-il nous sauver du présent?
Et si remuer les cendres des réminiscences s'avérait encore pire comme expérience? Si aller à la rencontre du passé, marcher dans les traces laissées derrière soi, réveillait des atrocités qu'on ignorait possibles?
Pas de porte de sortie. Le narrateur s'engouffre, s'engouffre. On manque d'air avec lui. On est pris de vertige. On hallucine, on divague avec lui. On est en pleine psychose, en plein délire schizophrénique. Éprouvant, oui.
Oh, une petite lumière éclaire bien son âme, au passage. Le temps d'un rêve fugace. Un rêve de bonheur, d'amour, de beauté, d'enfants à naître. Où l'esseulé s'imagine, avec son aimée sortie d'un conte de fées, au sommet d'un gigantesque sapin, «pour que nous puissions y dévorer les étoiles».
Pour le reste, rien. La solitude plate et froide. La folie, la peur. La mort, dont l'ombre grandit, grandit. Rien de rassurant, ici. Si ce n'est que tout cela est terminé, n'est-ce pas? Cela se passait bel et bien autrefois, non? J'ai eu peur d'un quartier autrefois: c'est clair et net, pourtant.
On referme le livre, on cherche un sens à tout cela. Et on n'en trouve pas. Pas plus que dans un roman de Kafka. On songe à La Métamorphose, tiens. Une bibitte angoissante: voilà à quoi pourrait ressembler J'ai eu peur d'un quartier autrefois.
La Nausée de Sartre nous vient aussi à l'esprit. Mais en condensé. Et pour l'imagination, pour l'audace, on serait tentée de faire un rapprochement, chez nous, avec les livres de Martine Desjardins. Avec son tout nouveau, Maleficium, en particulier.
Sauf que Patrick Drolet ne nous fait pas voyager dans de lointains pays exotiques: son héros serait plutôt du type agoraphobe. Et puis, plutôt que de mettre en scène des êtres difformes, l'auteur axe son récit sur une perception déformée de la réalité. Sa force: faire en sorte que le lecteur lui-même en vienne à perdre ses propres repères, à douter de lui-même.
Dans un autre registre, et bien que les comparaisons soient toujours restrictives, on pourrait évoquer l'univers de l'artiste visuel Lino, auteur d'une trilogie graphique entamée il y a quelques années avec La Saveur du vide. Même noirceur, même solitude, même intranquillité. Même jeu entre rêve et réalité. Même recherche de l'inédit, aussi. Et même goût pour la narration poétique.
Pas d'illustrations, cependant, dans J'ai eu peur d'un quartier autrefois. Les images en sont absentes, ou plutôt naissent exclusivement des mots, de la façon inusitée, insolite, dont Patrick Drolet utilise le langage et donne vie à son récit.
Voyez cette phrase, au tout début, quand la mort débarque: «Elle mordillait les marches des perrons comme un rat qui cherche sa pitance à l'aurore.» Et ce passage, plus loin: «Le silence accompagnait les battements de mon coeur. Sommes-nous dans une nouvelle journée ou dans un effroi qui n'est pas terminé? m'étais-je demandé. Mais qui était ce nous?»
Il était une fois J'ai eu peur d'un quartier autrefois... ou jusqu'où peut aller l'écriture pour exprimer l'égarement, l'affolement. Pour empoigner la peur. Pour saisir l'insaisissable et inquiétante étrangeté qui surgit.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page



