Voyages au coeur de la culture autochtone
«Fabrication de mitaines de cuir, manufacture de Bastien Bros au Village Huron», photo de Roland Charuest, 1947. Image tirée de «Pachamama. Cuisine des premières nations»
On les a ignorés pendant des décennies, des siècles. Et voilà qu'ils refont enfin surface dans les livres, eux qui se sont transmis, génération après génération, leur culture par la tradition orale. Dans une collection qui s'intitule «Sagesses amérindiennes», les éditions Cornac lancent deux livres portant respectivement sur la culture aléoute, qui peuple les territoires entre la péninsule du Kamchatka et l'Alaska, et sur la culture crie, plus particulièrement celle que l'on retrouve dans la région de Mistissini, au Québec. Les éditions du Boréal leur ont pour leur part consacré un superbe livre de cuisine, Pachamama. Cuisine des premières nations, écrit par Manuel Kak'wa Kurtness, chef cuisinier d'origine innue, qui fait le tour de plusieurs premières nations du Québec et de l'Ontario, mêlant recettes de cuisine, histoire et ethnologie.
Les auteurs sont des fins connaisseurs des cultures qu'ils traduisent. Larry Merculieff, qui signe avec Annik Chiron Le livre de la sagesse aléoute, a été initié alors qu'il avait quatre ans par un chaman qui lui a donné le nom de Quujuug, pour «celui qui tend le bras». Après avoir poursuivi des études universitaires, il est devenu un activiste pour la défense des droits et libertés de son peuple. Annik Chiron est une anthropologue qui s'est intéressée de près au sort des Unangan, qui peuplent la région des îles Aléoutiennes. Hubert Mansion, qui signe avec Stéphanie Bélanger Le livre de la sagesse crie, est un spécialiste du nord du Québec. Il a également signé Chibougamau, dernière liberté, aussi aux éditions Michel Brûlé. Stéphanie Bélanger est crie par sa mère et québécoise par son père. Elle a interrogé les anciens de la région de Mistassini en cri. Manuel Kak'wa a parcouru plusieurs nations amérindiennes pour connaître leurs savoirs culinaires provenant des nomades et des sédentaires
Ces livres constituent une mine d'or pour quiconque s'intéresse aux cultures amérindiennes, dont leur transmission jusqu'à nous a été semée d'embûches.
Une déportation méconnue
Un chapitre du Livre de la sagesse aléoute est consacré à la déportation de toute la population des îles aléoutiennes, durant la Deuxième Guerre mondiale. Les auteurs avancent que cette déportation était peut-être moins liée à une question de sécurité qu'à une cohabitation difficile entre les populations locales et les soldats: alcool circulant librement, femmes et filles séduites par les soldats et risque de propagation de maladies vénériennes. «D'autre part, écrivent-ils, on manquait de logements pour les officiers.»
On y retrouve aussi, bien sûr, une relation très étroite avec la nature. En langue unangan tunuu, langue des Unangan, qui vivent sur des terres perpétuellement balayées par le vent, il existe sept mots différents pour nommer ce vent. Chez les Cris, chaque espèce animale a son maître. Il y a aussi un maître des animaux. Contrairement à ce que l'on pense, écrivent les auteurs, «dans la pensée ancestrale, il n'existe aucune notion de protection physique des espèces, mais seulement spirituelle. En obéissant aux rituels, en pratiquant des offrandes au maître des animaux, l'Amérindien permet à celui-ci d'envoyer de nouveau du gibier sur son territoire de chasse. Il ne croit pas, en général, à une autre gestion cynégétique».
Dans cette culture, on ne nomme jamais l'ours, mais c'est lui qui représente le plus grand pouvoir. Et le caribou, à l'opposé de l'ours, «est un animal féminin qui attend qu'on le prenne».
Masculin et féminin
Les deux ouvrages s'attardent d'ailleurs à décrire les interactions des différents éléments masculins et féminins de leur culture. Dans un chapitre intitulé «La dualité du monde», dans Le livre de la sagesse aléoute, Larry Merculieff raconte que les hommes d'aujourd'hui comprennent mal quand on leur demande «comment va votre côté féminin?». La société dysfonctionnelle ne valorise pas cet aspect d'eux-mêmes, écrit-il. Pourtant, ajoute-t-il, «je n'aurais jamais été un bon chasseur sans les qualités que la société occidentale appelle féminines: la gentillesse, le doux parler, le fait d'éduquer, d'entretenir des relations...» Chez la plupart des peuples autochtones, les femmes doivent s'éloigner de la communauté lorsqu'elles ont leurs règles. Chez les Cris, les enfants en bas âge sont, quant à eux, porteurs d'informations de l'au-delà. Un enfant pleurant sans raison peut annoncer le décès d'un proche, par exemple. On n'adresse pas non plus de remarques directes à l'enfant fautif. On lui raconte plutôt l'histoire d'un enfant ayant commis la même faute. Par ailleurs, les Cris, lit-on, ont une notion très pointue de la vérité. «Les Cris n'affirmaient que leurs certitudes», lit-on. Un chasseur mistissini aurait par exemple répondu, par la voix de son traducteur, à un juge qui lui demandait de dire toute la vérité: «Il ne sait pas s'il peut dire la vérité. Il ne peut que dire ce qu'il sait.»
Ce qu'il sait, le chef Manuel Kak'wa nous le transmet de façon magistrale, dans son livre Pachamama. Cuisine des premières nations, qui paraît chez Boréal. Ici, le chef a redonné à certaines premières nations leur nom exact. Celui de Pekuakamiulnuatsh, par exemple, pour nommer les Innus du lac Saint-Jean, lac qu'ils désignaient sous l'appellation Pekukami, pour «le lac plat». Avant de nous livrer ses recettes de castor au yogourt et paprika, ou de bouillon de poisson du lac, le chef Kurtness nous explique par exemple que les Innus du lac Saint-Jean se fabriquaient des sortes de «barres tendres», formées d'un mélange de viande séchée, de gras animal et de petits fruits. Le chef propose également une recette de simili castor, à base de porc, de veau et de boudin, pour ceux qui n'auraient pas de castor à se mettre sous la dent!
Pour poursuivre dans la veine amérindienne, mentionnons enfin la réédition du livre de Maurizio Gatti, Littérature amérindienne du Québec. Écrits de langue française, chez Bibliothèque québécoise, un recueil de 150 textes autochtones en français. On y trouve autant des contes et légendes amérindiennes, de la poésie, des romans, du théâtre que des récits et des témoignages.
***
Le livre de la sagesse aléoute
Paroles d'un messager aléoute
Larry Merculieff et Annik Chiron
Éditions du Cornac,
coll. «Sagesses amérindiennes»
Québec, 2009, 293 pages
***
Le livre de la sagesse crie
Hubert Mansion avec la collaboration de Stéphanie Bélanger
Éditions du Cornac,
coll. «Sagesses amérindiennes»
Québec, 2009, 269 pages
***
Chibougamau, dernière liberté
La Saga du Nord
Hubert Mansion
Éditions Michel Brûlé
Montréal, 2009, 355 pages
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pachamama
Cuisine des premières nations
Manuel Kat'wa Kurtness
Éditions du Boréal
Montréal, 2009,183 pages
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Littérature amérindienne du Québec
Écrits de langue française
Maurizio Gatti
Bibliothèque québécoise
Montréal, 2009, 318 pages
Les auteurs sont des fins connaisseurs des cultures qu'ils traduisent. Larry Merculieff, qui signe avec Annik Chiron Le livre de la sagesse aléoute, a été initié alors qu'il avait quatre ans par un chaman qui lui a donné le nom de Quujuug, pour «celui qui tend le bras». Après avoir poursuivi des études universitaires, il est devenu un activiste pour la défense des droits et libertés de son peuple. Annik Chiron est une anthropologue qui s'est intéressée de près au sort des Unangan, qui peuplent la région des îles Aléoutiennes. Hubert Mansion, qui signe avec Stéphanie Bélanger Le livre de la sagesse crie, est un spécialiste du nord du Québec. Il a également signé Chibougamau, dernière liberté, aussi aux éditions Michel Brûlé. Stéphanie Bélanger est crie par sa mère et québécoise par son père. Elle a interrogé les anciens de la région de Mistassini en cri. Manuel Kak'wa a parcouru plusieurs nations amérindiennes pour connaître leurs savoirs culinaires provenant des nomades et des sédentaires
Ces livres constituent une mine d'or pour quiconque s'intéresse aux cultures amérindiennes, dont leur transmission jusqu'à nous a été semée d'embûches.
Une déportation méconnue
Un chapitre du Livre de la sagesse aléoute est consacré à la déportation de toute la population des îles aléoutiennes, durant la Deuxième Guerre mondiale. Les auteurs avancent que cette déportation était peut-être moins liée à une question de sécurité qu'à une cohabitation difficile entre les populations locales et les soldats: alcool circulant librement, femmes et filles séduites par les soldats et risque de propagation de maladies vénériennes. «D'autre part, écrivent-ils, on manquait de logements pour les officiers.»
On y retrouve aussi, bien sûr, une relation très étroite avec la nature. En langue unangan tunuu, langue des Unangan, qui vivent sur des terres perpétuellement balayées par le vent, il existe sept mots différents pour nommer ce vent. Chez les Cris, chaque espèce animale a son maître. Il y a aussi un maître des animaux. Contrairement à ce que l'on pense, écrivent les auteurs, «dans la pensée ancestrale, il n'existe aucune notion de protection physique des espèces, mais seulement spirituelle. En obéissant aux rituels, en pratiquant des offrandes au maître des animaux, l'Amérindien permet à celui-ci d'envoyer de nouveau du gibier sur son territoire de chasse. Il ne croit pas, en général, à une autre gestion cynégétique».
Dans cette culture, on ne nomme jamais l'ours, mais c'est lui qui représente le plus grand pouvoir. Et le caribou, à l'opposé de l'ours, «est un animal féminin qui attend qu'on le prenne».
Masculin et féminin
Les deux ouvrages s'attardent d'ailleurs à décrire les interactions des différents éléments masculins et féminins de leur culture. Dans un chapitre intitulé «La dualité du monde», dans Le livre de la sagesse aléoute, Larry Merculieff raconte que les hommes d'aujourd'hui comprennent mal quand on leur demande «comment va votre côté féminin?». La société dysfonctionnelle ne valorise pas cet aspect d'eux-mêmes, écrit-il. Pourtant, ajoute-t-il, «je n'aurais jamais été un bon chasseur sans les qualités que la société occidentale appelle féminines: la gentillesse, le doux parler, le fait d'éduquer, d'entretenir des relations...» Chez la plupart des peuples autochtones, les femmes doivent s'éloigner de la communauté lorsqu'elles ont leurs règles. Chez les Cris, les enfants en bas âge sont, quant à eux, porteurs d'informations de l'au-delà. Un enfant pleurant sans raison peut annoncer le décès d'un proche, par exemple. On n'adresse pas non plus de remarques directes à l'enfant fautif. On lui raconte plutôt l'histoire d'un enfant ayant commis la même faute. Par ailleurs, les Cris, lit-on, ont une notion très pointue de la vérité. «Les Cris n'affirmaient que leurs certitudes», lit-on. Un chasseur mistissini aurait par exemple répondu, par la voix de son traducteur, à un juge qui lui demandait de dire toute la vérité: «Il ne sait pas s'il peut dire la vérité. Il ne peut que dire ce qu'il sait.»
Ce qu'il sait, le chef Manuel Kak'wa nous le transmet de façon magistrale, dans son livre Pachamama. Cuisine des premières nations, qui paraît chez Boréal. Ici, le chef a redonné à certaines premières nations leur nom exact. Celui de Pekuakamiulnuatsh, par exemple, pour nommer les Innus du lac Saint-Jean, lac qu'ils désignaient sous l'appellation Pekukami, pour «le lac plat». Avant de nous livrer ses recettes de castor au yogourt et paprika, ou de bouillon de poisson du lac, le chef Kurtness nous explique par exemple que les Innus du lac Saint-Jean se fabriquaient des sortes de «barres tendres», formées d'un mélange de viande séchée, de gras animal et de petits fruits. Le chef propose également une recette de simili castor, à base de porc, de veau et de boudin, pour ceux qui n'auraient pas de castor à se mettre sous la dent!
Pour poursuivre dans la veine amérindienne, mentionnons enfin la réédition du livre de Maurizio Gatti, Littérature amérindienne du Québec. Écrits de langue française, chez Bibliothèque québécoise, un recueil de 150 textes autochtones en français. On y trouve autant des contes et légendes amérindiennes, de la poésie, des romans, du théâtre que des récits et des témoignages.
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Le livre de la sagesse aléoute
Paroles d'un messager aléoute
Larry Merculieff et Annik Chiron
Éditions du Cornac,
coll. «Sagesses amérindiennes»
Québec, 2009, 293 pages
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Le livre de la sagesse crie
Hubert Mansion avec la collaboration de Stéphanie Bélanger
Éditions du Cornac,
coll. «Sagesses amérindiennes»
Québec, 2009, 269 pages
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Chibougamau, dernière liberté
La Saga du Nord
Hubert Mansion
Éditions Michel Brûlé
Montréal, 2009, 355 pages
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pachamama
Cuisine des premières nations
Manuel Kat'wa Kurtness
Éditions du Boréal
Montréal, 2009,183 pages
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Littérature amérindienne du Québec
Écrits de langue française
Maurizio Gatti
Bibliothèque québécoise
Montréal, 2009, 318 pages
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