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Histoire - Norman Bethune, l'égoïste rouge

Michel Lapierre   14 novembre 2009  Livres
Dans sa courte biographie du médecin et militant Norman Bethune, l'ancienne vice-reine du Canada, Adrienne Clarkson, raconte que cet homme hors du commun souhaitait débarrasser le pays de son manteau colonial!

On n'en revient pas de lire sous la plume d'Adrienne Clarkson, ex-représentante à Ottawa d'Élisabeth II, reine de la Grande-Bretagne et de la Confédération canadienne: «Bethune a contribué à débarrasser le Canada du manteau colonial.» La biographe ose rappeler qu'il s'indignait de voir l'Angleterre refuser, en 1937, «de soutenir le gouvernement démocratiquement élu de la république espagnole» pour lequel il risquait sa vie.

C'est que, dans son livre fervent et fouillé sur Norman Bethune (1890-1939), la journaliste canadienne, née à Hong Kong, se laisse subjuguer par la personnalité anticonformiste, si différente de la sienne, du médecin qui, du 24 novembre 2009 au 29 août 2010, fera l'objet d'une exposition au Centre d'histoire de Montréal. Le communiste singulier, qui soigna les blessés pendant la résistance antifasciste en Espagne et la guerre que Mao mena en Chine contre les envahisseurs japonais, la fascine tellement qu'elle innove.

Adrienne Clarkson se sert des journaux intimes de la peintre Marian Dale, la femme de Frank R. Scott, juriste montréalais, poète et militant de gauche, pour faire le portrait psychologique de Bethune, qui eut un lien sentimental avec celle-ci entre juillet 1935 et octobre 1936. Selon Marian, le médecin canadien «pense que l'excès, que la violence sont la seule façon d'échapper à l'insignifiance, à la monotonie du quotidien». Éloignée d'une telle attitude, son amoureuse n'en aime pas moins, chez lui, le «tigre de douceur, de férocité».

À la lumière de ces réflexions, on saisit mieux pourquoi Bethune écrit à Marian: «Au nom de l'amour et de la vie, je te charge de chaînes au lieu de te parer de bijoux.» La phrase suggère le poids terrible de ce que le défenseur paradoxal d'une médecine sociale et gratuite appelle son «profond sentiment individualiste», son «allergie aux foules et à l'enrégimentement».

Voilà qui explique sa «méfiance PROFONDE» à l'égard de la Co-operative Commonwealth Federation (ancêtre du NPD), comme à l'endroit du Parti communiste du Canada, auquel il finit par adhérer, plus à cause des exigences concrètes de la solidarité internationale que parce qu'il croit à une doctrine. Étrangement, être solidaire ne signifie pas tant pour lui s'ouvrir aux autres que se perdre dans l'abîme de soi.

En 1935, une lettre de Bethune est très révélatrice. Adrienne Clarkson lui accorde l'importance capitale qu'elle mérite.

«Je suis le seul être vivant au monde, écrit-il à Marian. Les autres, hommes ou fem-mes, ne sont pour moi qu'un canevas [...] Je t'aime comme je m'aime moi-même [...] Je suis simplement ta traduction masculine.»

Cette déconcertante franchise rappelle l'oeuvre visionnaire du poète anglais William Blake (1757-1827), que le médecin citera d'ailleurs à la jeune femme. Comme pour Blake, l'égoïsme de l'individu et la vanité de la société se heurtent, pour Bethune, au souffle prophétique de la révolution.

****

Norman Bethune

Adrienne Clarkson

Boréal

Montréal, 2009, 180 pages
 
 
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