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    Complots paranoïaques et poupées gigognes

    Jean-Jacques Pelletier complète sa série des Gestionnaires de l'Apocalypse avec La Faim de la Terre, 1596 pages de pure paranoïa en deux tomes...

    7 novembre 2009 |Michel Bélair | Livres
    Photo: Jacques Grenier - Le Devoir
    • LA FAIM DE LA TERRE, tomes I et II
    • Jean-Jacques Pelletier
    • Alire
    • Montréal, 2009, 1596 pages
    Comme ses livres, Jean-Jacques Pelletier n'a rien d'un homme simple. Au contraire. Prof de philo à la retraite, ancien analyste gestionnaire de fonds, il donne tout de suite l'impression de quelqu'un qui prend des notes intérieurement en observant tout ce qui bouge. Dès les premiers échanges, on saisit au fond de ses petits yeux intenses qu'il carbure à la complexité.

    Pelletier a touché à tout, à tous les milieux ou presque; il fut syndicaliste au moment du Front commun, enseignant, analyste financier... et il est toujours auteur à succès. Il n'y a rien comme de multiplier ses approches de la complexité du monde. Au milieu d'un petit mardi tout gris, près du square Saint-Louis, en faisant plusieurs fois référence aux divers complots paranoïaques qui tissent la trame du monde sur le modèle de la poupée gigogne, il parle avec une fierté tout assumée de son nouveau bébé, La Faim de la Terre, le gros livre en deux tomes, quatrième de la série, qui vient boucler Les Gestionnaires de l'Apocalypse.

    La logique des pouvoirs

    On ne résume pas un livre de Jean-Jacques Pelletier: on tente d'en saisir l'ampleur. Tous ses fans vous diront que ses livres viennent vous happer dès les premières pages en ne vous laissant ensuite que la mince possibilité de retarder le douloureux moment de les «lâcher». Difficilement. L'écriture-drogue de Pelletier engendre une sorte d'addiction. À petites doses. Une goutte de réel à la fois.

    À l'instar de tous les lourds pavés des Gestionnaires de l'Apocalypse, La Faim de la Terre est un ouvrage découpé, éclaté en mille morceaux. «J'aime bien que l'on aborde mes livres sous l'angle de l'écriture, dit-il. Pour moi, la forme est aussi importante que l'histoire que je raconte. Elle met en relief le projet global, elle s'y colle. Ce découpage hachuré est collé au rythme effréné de nos vies, oui. C'est la répétition, l'accumulation de tous ces envahissements qui rendent visibles les effets du système.»

    La lecture de La Faim de la Terre nous plonge effectivement au milieu de ces bombardements quotidiens d'informations nous tombant dessus en provenance de partout, de toutes les «plateformes», comme on dit maintenant. Cette surdose pas seulement médiatique, cet émiettement en tout petits morceaux ressemble à s'y méprendre au rythme de vie qui est devenu le nôtre. La particularité de l'écriture de Pelletier se situe là. Toute. Dans l'instant hachuré. Atomisé. Rempli de poussières d'informations qui n'ont plus aucun sens quand on les prend une à une. Dans cette impossibilité d'agir que crée l'accumulation et qui démontre, et démonte aussi, la logique des pouvoirs en place. Tout ça, quoi.

    «Le but est de faire saisir le projet global, poursuit Pelletier un petit sourire en coin. Dans l'écriture, il y a aussi le plaisir de la découverte; c'est un terrain de jeu pour moi et j'ai beaucoup de plaisir à y jouer...»

    Pourtant, dès la publication du troisième volet des Gestionnaires... (Le Bien des autres), Jean-Jacques Pelletier arrête tout. Avant de revenir à sa série, il investira en fait deux ans dans un tout autre projet de livre en quittant la fiction pour la finance; ça porte le titre de Gestion financière des caisses de retraite.

    «Le monde de la finance ouvre une large fenêtre sur la géopolitique du monde et sur les problèmes sociaux qui engendrent les crises diverses que nous traversons. L'économie repose sur l'analyse des grands enjeux. Si on veut comprendre le monde et ce qui s'y passe, il faut comprendre les mouvements de l'économie; ça restera toujours vrai!»


    Apprivoiser ses peurs

    Sans même tenter de vous résumer la trame de La Faim de la Terre, disons que le livre est l'histoire d'un complot. Du complot global mené par un groupe nommé Le Cénacle qui vise à prendre le contrôle de ce qui restera de la planète après y avoir déclenché l'Apocalypse. La fin du monde. Rideau. On retrouve là, menant l'intrigue, les survivants de l'Institut, l'inspecteur Théberge et les personnages jusqu'ici associés au fameux Consortium dirigé par Léonidas Fogg, mais aussi une bizarre alliance d'intérêt contrôlée par un certain Killmore...

    «Même si la preuve est faite de la présence des mafias dans presque tous les types d'activité humaine, je ne crois pas du tout au complot paranoïaque global que je décris ici dans La Faim de la Terre. Rassurez-vous! Ce que je souhaite cependant, c'est ébranler la grande naïveté, secouer la mollesse qui sévit partout face aux grands enjeux collectifs. Faire saisir les liens, les motivations des grands groupes, multinationales et autres, derrière la surface des gestes qu'ils posent. L'inconscience coupable des politiciens aussi. Montrer les mécanismes par lesquels on arrive à manipuler les masses de gens anonymes en se servant des médias.»

    Les médias ne jouent pas souvent le beau rôle dans les livres de Jean-Jacques Pelletier, ses lecteurs le savent. Le récit est souvent entrecoupé d'extraits d'émissions de radio-poubelle; au détour des découpages chers à l'auteur, on verra ainsi apparaître le réseau TOXX-TV. Pelletier croit que les médias pourraient plutôt jouer le rôle du choeur de la tragédie grecque.

    «Les médias sont le reflet de la société; dans mes livres il n'y a pas que les pires représentants de la profession, il y a les autres aussi, qui viennent équilibrer la donne comme dans la réalité. J'en ai contre l'utilisation des médias et contre ce que l'on parvient à leur faire dire aujourd'hui... N'empêche que, l'un comme dans l'autre, les médias illustrent le fait que nous vivons dans une société du court terme qui a besoin de flashes permanents et d'intensité extrême toutes les 10 secondes.»

    Au bout du compte, La Faim de la Terre apparaîtra pour plusieurs plus sombre que tous les autres volets des Gestionnaires de l'Apocalypse. Peut-être parce que l'argumentation la plus juste est celle des terroristes qui portent un diagnostic terrible sur les maux de la Terre alors que, déjà, la dimension même du problème est assez déprimante, merci, comme le souligne Pelletier. «Les gens pensent toujours à des solutions simples, immédiates et individuelles face à tout ce qui nous menace pourtant collectivement, et c'est un peu décourageant, oui... Mais il y a de l'espoir ici, vous verrez, qui se faufile au bout du tunnel.»

    Et après? Finance ou fiction?

    «Fiction!», répond Jean-Jacques Pelletier. «Parce que si l'analyse sert à nous faire comprendre les structures et le fonctionnement des grands ensembles, le roman, la fiction, est là pour nous permettre d'apprivoiser nos peurs. C'est ça qui m'intéresse: ce qui se passe après qu'on a lu le roman. Après avoir été indigné, déstabilisé même, qu'est-ce qu'on fait concrètement?»

    Hum?












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