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Roman français - Masques et artifices

Guylaine Massoutre   7 novembre 2009  Livres
Gwenaëlle Aubry, auteure de Personne
Photo : Patrick Kovarik
Gwenaëlle Aubry, auteure de Personne

À retenir

    • Personne
    • Gwenaëlle Aubry
    • Mercure de France
    • Paris, 2009, 159 pages


    • L'Hyper Justine
    • Simon Liberati
    • Flammarion
    • Paris, 2009, 335 pages
La littérature doit sa nécessité à sa large ouverture de compas: sa circonférence, partout et nulle part, solidarise un cercle immense de lecteurs, dont le Nobel est le centre. Sous l'étiquette, de plus en plus équivoque, du roman, les livres en lice pour le Médicis, le Femina et le prix Décembre donnent l'éventail des choix en librairie: de l'autofiction intime aux mondes inventés avec «rien de personnel».

Sorties de ces nébuleuses, Pierre Michon, que l'Académie française vient d'honorer pour son récit imaginatif et savant sur la Révolution, Les Onze, fabrique un génial tableau animé, en une prose dense, baroque, magnifique. Quinze ans de travail, nous dit-on, pour arracher le peuple à sa tombe, tout en évitant l'empois des poseurs de dorure.

Autres lauriers, pour un Renaudot plutôt faiblard, Beigbeder, avec Un roman français, s'affiche, est-ce un hasard, au moment où se prépare un débat national sur l'identité française. L'homme fera-t-il plus qu'une carrière d'étoile filante? Osons le doute. Tandis que Marie NDiaye, avec Trois femmes puissantes, promue par le Goncourt, arrime le social, l'altérité et le monde à son assurance croissante, le roman trouve un ton personnel, un style fort. Pourtant, cette oeuvre n'est pas sans failles, et il sera dit, décidément, que le roman, à force de déchirures, n'est plus ce qu'il était. Est-ce vrai?

Écrire la cassure

Dans l'esprit de ces changements, ciblons les décalages. Il en va du roman comme de toutes les sciences: il vit avec des perspectives multipliées, loin de ce qu'on appelait jadis simplement le rapport à la réalité. En voici deux exemples, incomparables et non sans qualités.

Le premier «roman», Personne, cache une autofiction — terme en désuétude —, en fait un récit autobiographique à deux voix. L'une est posthume, issue des archives d'un père affecté d'une terrible maladie mentale: la psychose maniaco-dépressive. François-Xavier Aubry, professeur de droit à la Sorbonne et conférencier à l'ENA, était auteur, comme l'est sa fille, Gwenaëlle Aubry. C'est elle la seconde voix, qui raconte ce monde vérifiable, proche et disqualifié.

Ainsi, de manière sidérante, l'émotion maîtrisée par l'écriture se démontre. Aubry y universalise le douloureux rapport des bourgeois et des médecins à l'intérieur de cette famille. Et la langue se charge de vérités sensibles, sociales, visibles, qui décrivent le combat du malade, ses chutes, ses aides, leur impuissance à maintenir en équilibre un malade conscient.

Mais Personne n'est ni un cas médical consigné dans un dossier ni une aventure uni-que. Exempt de voyeurisme et de falsification, tout réflexif, le livre d'Aubry exprime ce qui relève des limites à vivre, du savoir être et exister. Honte, rejet, tentation du silence et de l'enfermement, Artaud et maintes figures sous le mas-que — du terme persona latin — se donnent en abécédaire. Or le portrait n'a rien d'un dictionnaire. Dans une vision en coupe, l'écriture montre ce qu'une âme compatissante refuse de livrer encore vif à

la néantisation.


Humour noir

et dérision

Autre roman, aux antipodes. Grinçant, aigre, retors, le style d'un Simon Liberati trouve le chemin d'une oeuvre noire, marquée par la dérision et un imaginaire de bédé. Grand écart littéraire! Lecteur, si grincer des dents vous fait rire, et si vous aimez Houellebecq, prenez L'Hyper Justine, au titre clairement postmoderne. L'auteur de 49 ans promène sa morgue dans un monde de cinéma porno, de gadgets et d'autres libertés excessives. Référence à Sade oblige. Soudain, l'histoire jusque-là complaisante et franchement agaçante se corse, lorsqu'une seconde fiction double le prétexte et accroît la dérision.

Avouons-le, c'est bâtard, polar, bavard. Le héros déteste les femmes, à coeur joie, mais Liberati n'a plus l'âge de Lautréamont. Toutefois, lorsqu'il retourne sa veste — «[...] difficile de démêler le vrai du faux, le roman du réel. Tout peut toujours servir» —, on devine que l'imaginaire est aussi ce lieu sale de l'inconscient qui pose les armes, qui laisse jaillir sa verve jusqu'à la hargne et la provocation. On s'enfonce donc dans l'impur, comme si on avait oublié qu'écrire n'est pas clore sur soi un monde de bons sentiments.

Sélectionné aussi pour le prix de Flore, créé par Beigbeder et tendance post-Saint-Germain-des-Prés, ce roman gouailleur, endossant des tenues interlopes pour mieux les déchirer, possède une atmosphère d'Halloween, d'underground, de soufre et de corruption générale. Caricature hilarante ou projet sans portée? À vous de juger. Il est bon que de méchants livres entretiennent en littérature ce genre de vérité. Cela soulage de la lourdeur du monde.
 
 
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