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De Rip van Winkle à Tom Cruise

Le nouveau livre de Philip Roth est une lamentation, belle, vibrante et douloureuse

Louis Hamelin   31 octobre 2009  Livres

À retenir

    • Exit le fantôme
    • Philippe Roth
    • Traduit de l'anglais par Marie-Claire Pasquier
    • Gallimard
    • Paris, 2009, 327 pages
Le premier livre que j'ai lu pour Le Devoir était Pastorale américaine; c'était une fin d'été, il y a dix ans de ça. Je me souviens de ma lecture: assis sous un arbre dans le rang du Petit-Québec à La Patrie, près du petit potager où les chevreuils venaient déterrer les carottes la nuit. À l'exception d'un coup d'oeil peu concluant accordé au fameux complexe de Portnoy, je connaissais Roth et son homme de plume, Nathan Zuckerman, depuis peu, grâce à La Contrevie, le chef-d'oeuvre vers lequel m'avait aiguillé la lecture d'un ouvrage de Guy Scarpetta.

J'aimais bien, dans Pastorale américaine, la manière dont Zuckerman, double de l'auteur, ne tardait pas à s'effacer lui-même devant le vrai sujet de son livre: l'Américain rêvé. À 65 ans, Roth avait fait du chemin, c'est sûr, depuis le narcissisme de Portnoy, sorte de version masculine, frénétiquement masturbatoire, de l'hystérie.

Outre le fait que, plus rapide que moi, un malin avait mis la main dessus au Devoir, j'ignore comment j'ai fait pour ne pas lire La Tache, qui a traîné longtemps dans mes affaires, mais c'est religieusement que, en 2001, je m'acquittais de mes devoirs envers J'ai épousé un communiste, le second tome de la grande trilogie consacrée à la vie idéologique (pardon pour l'oxymore) de l'Amérique de l'après-guerre, et intégrée au cycle Zuckerman. Le fantôme littéraire de Roth, de nouveau, n'apparaissait que pour mieux s'effacer devant un autre personnage emblématique: l'intellectuel étasunien de gauche fauché par le maccarthysme. Mais la scène de ce livre qui m'a laissé le plus vif souvenir se trouvait à la fin, quand on retrouvait l'écrivain Zuckerman dans un nouvel avatar: l'ermite littéraire, en sa retraite complètement isolée au bout d'un chemin de campagne, loin de ce monde tourmenté et social, des ambitions humaines et du sexe, en marge de l'histoire, et la racontant. Mais aussi, prêtant l'oreille, avec une pointe de regret qui se laissait facilement deviner, aux propos de l'ami qui l'assurait gentiment que, «à 60 ans, Nathan, vous êtes encore trop jeune pour cesser d'aller dans le monde»...

Enchantement

Si la lecture du dernier Roth m'a enchanté, c'est, entre autres, parce qu'il reprend, pour l'approfondir et le porter à ses ultimes conséquences, précisément ce regret-là. Son livre est une lamentation, belle, vibrante et douloureuse. La plupart des thèmes chers à l'auteur (la séduction, la condition juive, le sexe, les classes sociales et la transgression, la politique, la littérature) s'y retrouvent concentrés pour atteindre à une sorte d'incandescence dans la lucidité amère de l'âge. Le roman est bâti tout autour d'une contradiction: la sainte paix nécessaire au travail de l'écriture, à la construction de l'oeuvre, s'y voit opposée, en un violent choc urbain, au combat social et à l'intense liberté des désirs, à ce maelström balzacien des villes dont la créature littéraire ne saurait éternellement se passer, sous peine d'assécher ses racines. Le moteur de l'oeuvre, nous dit Roth, est dans le monde, même si l'oeuvre doit ensuite être portée par une solitude qui s'accommode mal de l'avidité commune et de ses incessantes sollicitations. Elle doit être protégée des contemporains.

Sacré Philip Roth! Cet auteur, pour qui le statut de juif américain, aux États-Unis, n'a jamais cessé de «faire problème» — des charmes de la shiksa, femme blanche de la transgression ethno-matrimoniale, à ce Complot contre l'Amérique, qui était une uchronie (ou anticipation rétrospective) plutôt ratée à mon avis, en passant par le flamboyant dédoublement de personnalité de Shylock qui mit aux prises deux Philip Roth, l'un partisan de l'intégration et l'autre adepte du retour massif de la diaspora en Israël... —, cet auteur, bref, épouse cette fois, pour donner le neuvième et, semble-t-il, dernier épisode des aventures de Nathan Zuckerman, un des mythes les plus authentiquement yankees de toute la littérature américaine: l'histoire de Rip van Winkle.

Après avoir dormi 20 ans, Rip van Winkle se réveillait dans les Catskills, une chaîne de montagnes de l'État de New York, et dans un pays passé de colonie de l'Angleterre à nation indépendante. Zuckerman, lui, après 11 années passées à écrire du matin au soir, sans télé ni pratiquement jeter un coup d'oeil aux journaux, émerge des Berkshires, dans le Massachusetts, pour refaire surface dans la Grosse Pomme post-11-Septembre et les USA du fils Bush. L'autisme volontaire de cette foule de marcheurs dont la moitié arbore un téléphone de poche incrusté dans l'oreille inspire à Roth-Zuckerman des pages magnifiques et impayables. Quand la posture de l'éternel ronchon largué par le progrès est assumée avec une telle brillance intellectuelle, il faut applaudir. Une des meilleures répliques de tout le roman est assenée par Nathan à une femme de deux générations plus jeune que lui: qui est Tom Cruise? lui demande-t-il, sans rire, sinon parfaitement sérieux.

Toujours un problème, l'antisémitisme aux États-Unis? On apprend que Zuckerman est d'abord parti vivre à la campagne pour se soustraire à des menaces de mort récurrentes adressées au grand romancier «youpin». Et s'il se trouve à New York pour assister à la réélection d'un W. surfant sur d'inquiétantes valeurs morales, c'est que l'espoir d'une opération qui inverserait les fâcheux effets d'une précédente chirurgie à la prostate l'y a ramené. Pas à dire, ça donne un choc de voir notre Zuckerman porter une couche, lui le «professeur de désir» désormais impuissant. Mais le combat à mener dépasse les enjeux liés à ce mélancolique retour à la cité de tous les voeux, et ce, même si le narcissisme est plus que jamais le Stradivarius dont joue Roth pour donner à son impudeur l'universelle portée d'une grande musique.

Voici un grand livre, un autre de Philip Roth. L'égoïsme intrinsèque de la nature humaine y est soluble dans la tentation de se battre au nom de certaines valeurs. Et ce combat est aussi celui, aujourd'hui, de la littérature contre une culture livrée au sensationnalisme des petits ratons de la réduction biographique, à cette mort de l'invention romanesque. Ils sont les nouveaux fondamentalistes, aux antipodes d'un Philip Roth.
 
 
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