Michel Tremblay, au-delà des mots
À retenir
- La traversée des sentiments
- Michel Tremblay
- Leméac/Actes Sud
- Montréal, 2009, 256 pages
Et de trois, en trois ans. Trois romans, même saga familiale qui se poursuit. Même genre de mise en garde au début: «Comme pour les deux romans précédents, certains noms de personnages sont vrais, mais tout le reste est inventé», écrit Michel Tremblay dans La Traversée des sentiments.
Pour qui a lu les deux premiers volets, on retrouve un mélange de confort et d'excitation en ouvrant le troisième. Confort parce que l'on sait d'avance qu'on va y retrouver la figure romancée de la mère de l'auteur, Nana, et le clan des Desrosiers; excitation parce qu'on se demande ce que Michel Tremblay va encore inventer.
En passant, pour qui n'a pas encore mis le nez dans La Traversée du continent et La Traversée de la ville, vous ne savez pas ce que vous avez manqué. L'impression de redécouvrir un romancier. Comme si un vent de renouveau avait soufflé sur la prose de Michel Tremblay.
Est-ce la jeunesse de son héroïne? Dans La Traversée des sentiments, Nana est au seuil de l'adolescence. Elle est entre deux eaux. Plus tout à fait dans l'enfance, pas encore femme, elle voudrait bien comprendre tout ce qu'on lui cache. Elle se demande à quoi tient le sentiment amoureux, sent bien que quelque chose la chatouille au bas du ventre.
Chère Nana. Plus craquante que jamais dans ses questionnements, ses déchirements, ses rêves. Elle est toujours aussi passionnée de littérature, n'a pas encore laissé tomber son désir de devenir écrivaine. Elle s'obstine de plus en plus avec sa mère, la voit de moins en moins avec des yeux de petite fille, s'inquiète de ses états d'âme.
Juste cela, c'est-à-dire ce qui se passe dans la tête de Nana, dans son corps, ses sentiments mêlés, constitue un monde en soi. Mais on est aussi dans la tête, le corps, les sentiments mêlés de sa mère, Maria; on alterne, comme dans le roman précédent. Et c'est là que c'est très fort, encore une fois.
La belle Maria est rongée par la culpabilité. Quand, comment faire venir ses deux autres enfants laissés avec les grands-parents en bordure des champs angoissants de la Saskatchewan? Parfois, c'est son désir de liberté qui prend le dessus. L'envie lui vient de tout laisser derrière, de fuir ses responsabilités, de tourner le dos, pourquoi pas, à Nana et au petit dernier qui braille dans ses bras...
On en est là. C'est l'été 1915. Maria décide de quitter son appartement étouffant à Montréal et de prendre une semaine de vacances avec ses deux s¶urs. Elles iront dans la maison suspendue, au fin fond des bois, dans les Laurentides, rendre visite à leur cousine et son Cri de mari, qui prennent soin du petit Ernest, enfant de l'amour né hors mariage.
Quant à Nana et à son frère, la voisine fera bien l'affaire pour s'en occuper. C'est le projet de départ. Mais très tôt ça va tomber à l'eau. Pas le voyage comme tel, non. Les s¶urs Desrosiers vont partir, mais avec les deux enfants. Les détails du pourquoi ne sont pas vraiment importants.
Entre-temps, on aura eu droit à une échappée au bar dansant où travaille Maria. Et à une nuit d'amour plutôt ratée de l'une de ses s¶urs avec un poète qui ne connaît que la position du missionnaire. Hilarant. Et tellement touchant en même temps.
Nous y voilà. Dans la maison suspendue, au creux des montagnes, au bord du lac. En pleine nature. Nos trois citadines exultent. Les enfants ont les yeux grands, les sens aux aguets. Surtout Nana, pour qui la nature, jusque-là, était synonyme des plaines de la Saskatchewan où elle a grandi.
Cette semaine-là va passer comme une balle. Baignades à répétition dans l'eau du lac trop froide, parties de cartes, nourriture trop grasse à profusion, petits verres de caribou pour faire passer le tout. Confidences époustouflantes, aussi. Sur le sexe. Que Nana ne pourra s'empêcher d'écouter en secret dans le soir qui tombe.
Festive, jouissive, jubilatoire, cette Traversée des sentiments. À tous points de vue. Nous sommes dans le débordement communicatif, dans la vie qui coule à grosses goulées. Et dans l'écriture qui se lâche lousse, qui tourbillonne, qui enchante.
Même si dessous couvent toutes sortes d'états contradictoires, de blessures enfouies, de rêves brisés. Même si les déchirures continuent de faire leur chemin. Même si rien n'est réglé, au fond. Même si la tragédie ne dit pas son nom: le destin est là,
terrible, qui attend, tapi dans l'ombre.
C'est frappant. Ce contraste entre la ligne de fond du roman et sa surface. Possible que l'on marche ou pas pleinement dans l'histoire, possible que l'on trouve longuets certains passages qui nous touchent moins. Mais difficile de ne pas être happé d'une façon ou d'une autre par cette Traversée des sentiments. Cela se passe quelque part dans les silences, au-delà des mots.
Pour qui a lu les deux premiers volets, on retrouve un mélange de confort et d'excitation en ouvrant le troisième. Confort parce que l'on sait d'avance qu'on va y retrouver la figure romancée de la mère de l'auteur, Nana, et le clan des Desrosiers; excitation parce qu'on se demande ce que Michel Tremblay va encore inventer.
En passant, pour qui n'a pas encore mis le nez dans La Traversée du continent et La Traversée de la ville, vous ne savez pas ce que vous avez manqué. L'impression de redécouvrir un romancier. Comme si un vent de renouveau avait soufflé sur la prose de Michel Tremblay.
Est-ce la jeunesse de son héroïne? Dans La Traversée des sentiments, Nana est au seuil de l'adolescence. Elle est entre deux eaux. Plus tout à fait dans l'enfance, pas encore femme, elle voudrait bien comprendre tout ce qu'on lui cache. Elle se demande à quoi tient le sentiment amoureux, sent bien que quelque chose la chatouille au bas du ventre.
Chère Nana. Plus craquante que jamais dans ses questionnements, ses déchirements, ses rêves. Elle est toujours aussi passionnée de littérature, n'a pas encore laissé tomber son désir de devenir écrivaine. Elle s'obstine de plus en plus avec sa mère, la voit de moins en moins avec des yeux de petite fille, s'inquiète de ses états d'âme.
Juste cela, c'est-à-dire ce qui se passe dans la tête de Nana, dans son corps, ses sentiments mêlés, constitue un monde en soi. Mais on est aussi dans la tête, le corps, les sentiments mêlés de sa mère, Maria; on alterne, comme dans le roman précédent. Et c'est là que c'est très fort, encore une fois.
La belle Maria est rongée par la culpabilité. Quand, comment faire venir ses deux autres enfants laissés avec les grands-parents en bordure des champs angoissants de la Saskatchewan? Parfois, c'est son désir de liberté qui prend le dessus. L'envie lui vient de tout laisser derrière, de fuir ses responsabilités, de tourner le dos, pourquoi pas, à Nana et au petit dernier qui braille dans ses bras...
On en est là. C'est l'été 1915. Maria décide de quitter son appartement étouffant à Montréal et de prendre une semaine de vacances avec ses deux s¶urs. Elles iront dans la maison suspendue, au fin fond des bois, dans les Laurentides, rendre visite à leur cousine et son Cri de mari, qui prennent soin du petit Ernest, enfant de l'amour né hors mariage.
Quant à Nana et à son frère, la voisine fera bien l'affaire pour s'en occuper. C'est le projet de départ. Mais très tôt ça va tomber à l'eau. Pas le voyage comme tel, non. Les s¶urs Desrosiers vont partir, mais avec les deux enfants. Les détails du pourquoi ne sont pas vraiment importants.
Entre-temps, on aura eu droit à une échappée au bar dansant où travaille Maria. Et à une nuit d'amour plutôt ratée de l'une de ses s¶urs avec un poète qui ne connaît que la position du missionnaire. Hilarant. Et tellement touchant en même temps.
Nous y voilà. Dans la maison suspendue, au creux des montagnes, au bord du lac. En pleine nature. Nos trois citadines exultent. Les enfants ont les yeux grands, les sens aux aguets. Surtout Nana, pour qui la nature, jusque-là, était synonyme des plaines de la Saskatchewan où elle a grandi.
Cette semaine-là va passer comme une balle. Baignades à répétition dans l'eau du lac trop froide, parties de cartes, nourriture trop grasse à profusion, petits verres de caribou pour faire passer le tout. Confidences époustouflantes, aussi. Sur le sexe. Que Nana ne pourra s'empêcher d'écouter en secret dans le soir qui tombe.
Festive, jouissive, jubilatoire, cette Traversée des sentiments. À tous points de vue. Nous sommes dans le débordement communicatif, dans la vie qui coule à grosses goulées. Et dans l'écriture qui se lâche lousse, qui tourbillonne, qui enchante.
Même si dessous couvent toutes sortes d'états contradictoires, de blessures enfouies, de rêves brisés. Même si les déchirures continuent de faire leur chemin. Même si rien n'est réglé, au fond. Même si la tragédie ne dit pas son nom: le destin est là,
terrible, qui attend, tapi dans l'ombre.
C'est frappant. Ce contraste entre la ligne de fond du roman et sa surface. Possible que l'on marche ou pas pleinement dans l'histoire, possible que l'on trouve longuets certains passages qui nous touchent moins. Mais difficile de ne pas être happé d'une façon ou d'une autre par cette Traversée des sentiments. Cela se passe quelque part dans les silences, au-delà des mots.
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