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Oedipe, Updike, Nick et moi

Louis Hamelin   24 octobre 2009  Livres

À retenir

    • Updike et moi
    • Nicholson Baker
    • Traduit de l'anglais par Marftin Winckler
    • Christian Bourgois éditeur
    • Paris, 2009, 192 pages
L'oedipe des écrivains, artistes, politiciens et sportifs professionnels se complique assez souvent du fait qu'il est public. Donné en spectacle, il crève doublement les yeux. Celui qui nous influence nous fait de l'ombre. Le jeune Hugo dit: être Chateaubriand ou rien. Car, en ce domaine, égaler c'est remplacer. D'une génération littéraire à une autre, le passage du témoin a beau relever de la pure anecdote, on le retrouve pourtant incrusté dans nos mémoires affamées de sens. C'est le Miller octogénaire des falaises de Big Sur qui dit à Kerouac et à Ginsberg au téléphone: «Vous appelez trop tard. Je me couche tôt...» Et le même Kerouac qui, à un Ken Kesey qui croit bien faire en l'assurant de sa place dans l'histoire tout en profanant devant lui le drapeau américain, répond d'un ton sans appel: «Oui, je sais.»

Il arrive que le tribut soit payé en toute conscience, hommage ou passe d'armes, du moment que la passation des pouvoirs se fait. Comme, par exemple, entre John Updike et Nabokov, par critiques de livres interposées. Une autre possibilité est de s'approprier le zig qui nous cache le soleil des lettres et de le réduire en pâtée d'encre, chair à crayon, personnage de roman personnifiable à merci. Delillo l'a fait pour Salinger, alias Bill Gray, et Philip Roth pour Bernard Malamud (Lonoff — ou c'est en tout cas la piste de lecture suggérée par la critique du Monde, Josiane Savigneau). Plus rare est le cas de l'auteur qui va carrément fouler les plates-bandes du critique et du biographe et consacrer tout un ouvrage à l'¶uvre d'un: a) rival; b) père spirituel; c) collègue; d) toutes ces réponses.

En général, l'ambivalence est à un tel projet ce que sont les épinettes au parc de La Vérendrye: elle ne se laisse pas si facilement oublier. Reconnaître l'importance d'un créateur, instaurer un dialogue de livre à livres est une chose. Donner l'impression de vouloir s'approprier du génie singulier d'une oeuvre par une forme de procuration ou de contagion miraculeuse en est une autre. Entre ces deux extrêmes se déploie toute la gamme des motivations personnelles possibles, de la simple admiration à l'émulation en passant par le désir et son vilain envers, l'envie. On n'a qu'à penser à ce sommet du genre que fut ici le Joyce de VLB, avec son inoubliable scène de parriphagie à la fin. L'image était claire: VLB voulait bouffer du Joyce et régurgiter tout au bout, rognons de mouton compris.

Comme écrivain, j'ai une chose en commun avec Nicholson Baker: John Updike m'écoeure, au sens le plus québécois du mot. Il me fait me sentir comme un petit garçon dans la cour de récréation. Non seulement il s'est arrangé pour produire, au fil des ans, une oeuvre romanesque régulière et abondante, mais il a trouvé le temps de procréer en plus quatre enfants, de faire parvenir nouvelles, poèmes et reportages grassement rétribués aux rédactions de très estimés magazines et de rédiger tout un tas de critiques littéraires érudites, sans compter sa plus grande réussite, à mon avis: il a fait tout cela sans devenir un monstre du genre à vouloir occire son beau-frère à la tronçonneuse. Au contraire, il est entré dans la postérité sous les traits du beau-père idéal et de ce gentleman banlieusard qui se laisse photographier en train de poser les châssis doubles de sa vieille maman, avec un escabeau pour tout piédestal.

En plus, il aura été le pendant littéraire du rapport Hite et gagné la reconnaissance éternelle de toute une potée de petites Bovary de la banlieue profonde. Quand, au soir de votre vie, votre seul regret à peu près vraisemblable est d'avoir raté le Nobel, ça veut probablement dire que vous avez fait deux ou trois choses comme il faut. Et des jaloux. Ce que Nick Baker n'est pas exactement. On serait plutôt, ici, en présence d'un complexe d'Hugo (l'ëdipe des écrivains) mal résolu et qui accouche d'un livre. Être Updike ou rien, s'est sans doute dit, un jour, Baker. Et comme il n'est pas devenu rien, il s'est ensuite demandé: mais pourquoi ne suis-je pas John Updike, au fait?

Il faut lui reconnaître qu'il renouvelle complètement le genre. Son livre est drôle, son approche iconoclaste, curieux mélange de provocation et d'idolâtrie: «[...] bien que je pense beaucoup à Updike, je le lis rarement.» Après avoir avoué son intention de marcher dans les traces du Perroquet de Flaubert, le très personnel et cocasse essai de Julian Barnes, Baker s'impose une ou deux contraintes. D'abord, son écrivain à lui sera vivant. La mort est trop confortable, la critique, trop facile. Le passage de la littérature à la mytho-psychologie est donc, d'emblée, explicite. Nick ne veut pas tant écrire sur Updike qu'être lu par lui. Nuance.

L'autre contrainte, beaucoup plus amusante, est que l'auteur va s'interdire d'ouvrir un seul livre de John Updike pendant toute la durée de la rédaction de son ouvrage. Ce n'est pas l'oeuvre qui l'intéresse, plutôt le distillat déposé dans sa mémoire et la lente évolution de celui-ci au contact du John Updike public, déclaratoire et omniprésent. Quelles traces laisse, dans le cerveau d'un lecteur normalement butineur, une oeuvre de cette ampleur? semble se demander Baker avant de se proposer lui-même comme sujet d'expérience. Il nous offre ainsi un désopilant jeu de massacre mnésique dont les citations erronées (rétablies a posteriori entre parenthèses) rappellent les meilleures notes en bas de page du Barney de Richler qui, lui, avait l'excuse de l'alzheimer.

Nicholson Baker s'inscrit parmi les défenseurs du «droit de ne pas lire». Il a bien lu des livres de John Updike, pas tous et presque jamais du début à la fin et le confie sans ambages. Après tout, on peut croire en Dieu sans se taper la Bible. Plus inquiétant pour Baker est le fait qu'il a beau accumuler les pages et maniaquement embrouiller les choses, les deux meilleurs passages du livre sont ceux dans lesquels John Updike fait des apparitions. Le Vieux y écrase Nicky sans même avoir besoin de se servir de sa prose. Sa présence suffit.







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