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Joual en stock

Odile Tremblay   24 octobre 2009  Livres
Ça barde autour de Colocs en stock, traduction en joual du Coke en stock d'Hergé sous les bons soins du sociologue de Québec Yves Laberge (courageux? Inconscient?) avec le sceau de Casterman.

On peut tout reprocher à cet album: d'avoir usé de régionalismes, d'archaïsmes, d'avoir nivelé le joual à toutes les couches sociales. Comble du ridicule, un tas d'étrangers aux profils exotiques, du délicieux petit monstre Abdallah au sinistre Rastapopoulos, en passant par le général Alcazar et la Castafiore, joualisent de concert. C'est l'essence même du projet qui cause problème. Que diable allaient faire sociologue et éditeur officiel d'Hergé dans cette galère?

Remarquez, si on prend l'affaire avec un brin d'humour, quelques perles sortent de la coquille. Rigolos, les jurons du capitaine Haddock en québécois pure laine: «Escoumins!», «Picbois!», «Bonhomme-sept-heures!», «Mouche-à-chevreuil!», «Ouaouaron!», «Atocas!», «Coquerelle!», «Carcajou!», «Maskinongés à la graisse de bines!». Qui dit mieux? On en inventera d'autres, promis, lors des longues veillées hivernales, entre deux reels et trois rigodons...

Aucun sacre, toutefois, dans Colocs en stock. Ni ostie, ni tabarknak! Décision judicieuse, remarquez, mais chacun s'autocensure en la matière. Même le sociologue derrière ce projet.

Quelques bons gags au milieu des incongruités en bouquet! Mais basta! Du balai! Car le détachement n'est pas de mise, ni la franche rigolade. On a trop mal à notre joual pour respirer par le nez. Alors, quand Tintin demande «Quosséça? Quossé qu'y a? Quelle sorte de patente que c'est?», le rouge nous monte aux joues. Névralgique, le sujet...

De fait, soyons honnête. Si Yves Laberge avait servi Tintin en joual à une sauce plus urbaine, plus moderne, il n'aurait pu s'en tirer mieux. Sa cause était perdue d'avance. Trop délicat, trop insultant, ce terrain-là. Quand il n'est pas porté comme une tare un peu honteuse, le joual se transforme en étendard nationaliste, récupéré à des fins partisanes, pas toujours honorables. Ce joual qui nous habite et nous déchire...

Jusqu'ici, les tentatives de codifier notre patois (osons l'appeler ainsi) n'ont jamais été très convaincantes. Trop différents selon les milieux et les régions, les mots, mis à part les jolis, comme «enfarger», «enfirwaper», à arborer comme une fleur au chapeau. Le joual fleurit pourtant, sous mutations diverses. Suffit d'écouter les vox pop aux informations pour constater sa belle vigueur, avec syntaxe à l'avenant.

La publication de Colocs en stock ne pouvait susciter que des réactions enflammées. Qui touche au joual reçoit l'élastique en pleine poire. Une levée de c¶urs et de boucliers. Les lettres aux lecteurs s'indignent. Elles ont raison, mais combien émotives, transpirant la douleur d'une appartenance mal digérée, pas trop montrable.

Au Québec, on parle tout croche, mais on écrit en français et les petits Québécois peuvent lire Tintin dans le texte, voire en profiter pour se farcir quelques mots nouveaux. Alors, une traduction... C'est qu'il nous reste un bout de fierté. N'allez pas nous l'enlever en plus. Non mais!

Vous me direz que le joual s'écrit parfois. Oui, mais avant tout pour le théâtre, afin que des comédiens se mettent (avec raison) le texte parlé en bouche. D'ailleurs, Michel Tremblay, en lâchant dans l'arène en 1968 ses géniales Belles-s¶urs, avait suscité un débat de société carabiné, à peine éteint. Au cours des décennies, tant le frère Untel que Georges Dor, qui ont dénoncé de leur côté l'enfermement du joual, se sont fait taxer d'élitisme, par les tenants d'un parler national distinct. Ce dernier fût-il avant tout du français appauvri et incompréhensible par l'ensemble de la francophonie.

Colocs en stock a le mérite de relancer le débat sur le joual. Un débat qui n'en finit plus de faire du surplace. L'État regarde ailleurs. Et personne ne sait sur quel pied danser.

Car entre les tenants d'un idiome largement autonome et ceux d'un français universel avec variantes, les vraies rixes sont surtout souterraines...

Parlons-nous «québécois» ou français au Québec? On l'ignore, mais mon petit doigt m'assure que, si on était devenu un État souverain, le québécois dit standard aurait été élu langue nationale sans qu'on sache très bien ce que le terme recouvre et sans que la majorité des gens aient été consultés sur la question. C'est la peau de banane que le PQ, souvent mieux inspiré, a le plus mal gérée.

Au long des décennies, bien des enseignants, dans leurs cours de français — le sentiment nationaliste n'y est pas étranger —, ont négligé la quête d'excellence. Après tout, ce n'est pas vraiment notre langue, se sont dit plusieurs profs, nageant eux-mêmes dans le flou. Erreur! Il fallait donner aux enfants toutes les armes d'ouverture au monde. Le Parti québécois, si longtemps en poste en des années cruciales pour l'éducation publique, a contribué à ce laxisme en privilégiant par la bande à coups de programmes expérimentaux un joual identitaire, sans le relier assez au tronc commun.

Il n'est pas normal que le Québec, près de 50 ans après la Révolution tranquille, n'ait pas amélioré davantage la qualité du français. Pas normal qu'un peuple qui enfante tant d'artistes soit aussi retardé en manière linguistique. Pas normal que des Québécois ignorent quelle est leur vraie langue. Pas normal que tous ne puissent pas avoir accès à plusieurs niveaux de langage.

Alors, on parcourt Colocs en stock avec un malaise. Sans le percevoir comme un exercice de style plus ou moins loufoque ou raté, mais comme une preuve supplémentaire que le joual est une pomme de discorde mal digérée. Faute d'en analyser les enjeux sur une vraie tribune publique.


otremblay(a)ledevoir.com






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