Un super-roman
À retenir
- Guide de l'incendiaire des maisons d'écrivains en Nouvelle-Angleterre
- Brock Clarke
- Traduit de l'américain par Renaud Morin
- Albin Michel
- Paris, 2009, 429 pages
Dans La Femme adultère d'Albert Camus, il y a, sur la banquette d'un autocar, un couple d'un certain âge, un commerçant et sa femme, en tournée. Les mains de l'homme pendent dans le vide au-dessus de sa valise d'échantillons. Sur l'une, une mouche vient se poser. L'homme, vivant pourtant, ne réagit pas. Alors déjà, nous savons. Deux petites phrases à peine pour dire cette mort-là: celle des sens refroidis, des corps en berne, le degré zéro de la passion. Nous sommes prévenus (le titre aide un peu, aussi...): cette femme, d'une manière ou d'une autre, va tromper son mari.
Cette simple petite mouche vaut tous ces flash-back explicatifs que vous aurait tartinés, sur le thème du dépérissement du désir et pendant des pages et des pages, n'importe quel écrivain dont la pensée et l'inspiration semblent formatées pour donner ces romans que le marché de la littérature américaine débite par tranches de 430 pages (en moyenne) comme s'ils étaient de la saucisse fraîche, et l'éditeur Albin-Michel, une usine de transformation géante.
Une autre leçon de maître me vient à l'esprit: dans L'Heure triomphale de Francis Macomber, lorsque le héros éponyme commence à avoir sérieusement la pétoche et que même ses phrases se mettent à trembler, le guide interrompt brièvement son petit laïus sur la meilleure manière de débusquer un lion blessé dans les broussailles et lui jette un regard, un seul, avant de continuer. Ah, ce regard... L'écrivain n'a pas besoin d'appuyer, son éloquence ne pardonne pas: on entend penser le Grand Chasseur blanc. Je suis le lecteur, maintenant à l'affût, moi aussi: des signes sur la page, des traces de sang, traces de sens. Et Hemingway est ce vieux lion embusqué derrière la prochaine phrase avec une balle de .300 Magnum dans les tripes.
On ne peut évidemment pas comparer un roman et des nouvelles dont au moins une est un chef-d'oeuvre. Je constate simplement que, si Brock Clarke, l'auteur du Guide de l'incendiaire des maisons d'écrivains en Nouvelle-Angleterre, rend, comme l'affirme son éditeur français, « hommage aux plus grands écrivains américains », le vieux Hem n'est pas de la fête et c'est un peu dommage. Même qu'un ou deux petits conseils de Papa, sur les différentes façons de couper le sifflet à un narrateur dont la propension à noyer chaque paragraphe sous des flots d'encre et de salive devient vite exaspérante, n'auraient, ici, pas été de trop. Ce n'est pas le nombre de mots qui me dérange. Joyce en a vomi plusieurs centaines de milliers, toujours en les sculptant selon une vision et une fin supérieure, de la matière organique à la forme organisée. De toute évidence, on est ici dans une autre tradition.
Hemingway a dit quelque part que Henry James écrivait « comme une vieille femme ». James méritait sans doute mieux, et les vieilles femmes itou. Mais si Brock Clarke n'écrit pas exactement comme une mémé (on boit beaucoup de bière dans ce livre et on n'y baise pas une seule fois), il n'est pas faux de dire qu'il radote un peu. Il tenait une bonne histoire: crimes, meurtre, catastrophes, prison, rédemption, plus le vieux truc homme-femme-enfants-parents et cette thématique littéraire en prime. Du bon gros grain américain, bref. Mais à cette histoire menée rondement, la redondance tient lieu de style. Un exemple typique de la prose qu'on y trouve: « "Elle adore cuisiner, mais pas comme ça", avait dit mon père à la femme, et ils avaient éclaté d'un rire identique [...]. Celle qui adorait cuisiner, mais pas comme ça, c'était ma mère. Pas la peine d'être un génie pour savoir ça, non plus. » Le problème, c'est qu'on est rendu à la page 389 et que n'importe quel lecteur le moindrement attentif sait très bien que l'autre femme dont il est question dans ce passage ne peut être que la mère du narrateur. Les deux dernières phrases du paragraphe sont donc inutiles. Bien loin de postuler un minimum de perspicacité chez son lecteur, Clarke verse sans cesse dans la surexplication, sa manie. Par facilité? Insécurité? On dirait l'écriture d'un homme qui, de son poste d'observation d'enseignant universitaire, a décidé une fois pour toutes que le lecteur contemporain est un cancre.
Dans une entrevue publiée dans Le Monde (édition internationale) du 10 octobre, Philip Roth (autre bavard notoire, qui mise, lui, sur l'intelligence...) disait: « Certes, il y a encore quelques personnes qui lisent vraiment, mais elles sont rares. Lire ce n'est pas acheter des livres et tourner les pages. » Je n'ai pas acheté le Guide de l'incendiaire..., mais après une couple de centaines de pages, je tournais celles-ci à toute vitesse et me contentais de photographier les phrases, uniquement désireux de me rendre au bout et de remettre enfin le couvercle sur tout ce verbiage, et accessoirement connaître le dénouement d'une intrigue passablement entortillée.
Le décor était pourtant bien planté. « Comme, écrit Clarke, si on avait construit la banlieue avant d'avoir construit la ville. » J'avais rarement vu décrite, avec tant de tranquille férocité, la Grande Banlieue américaine, avec ses boulevards Taschereau et ses développements domiciliaires sécuritairement coupés du monde vivant et de ses possibles contaminations, avec leurs forteresses dix fois trop grandes à un demi-million. Pas de trottoir, parce que là-bas, monsieur, on ne marche pas, on roule. Les seules formes humaines qu'on voit bouger sont occupées à livrer une guerre totalitaire à l'herbe qui pousse. Clarke a cette phrase mémorable: « De nos jours, on peut habiter quelque part sans vraiment y vivre. »
Et le « Think big » comme seul horizon: « la rivière des grandes surfaces: les super-jardineries, les super-magasins de jouets, les super- »... ci et super-ça. On est à Laval, à Joliette. Mais aussi dans le roman de Brock Clarke, dont le principal défaut est en fait de reproduire cette idéologie du « super-supermarché » avec son « Too much is beautiful ». Certaines phrases sont comme des étagères croulant sous les cannes de binnes. Le nombre excède la demande.
Cette simple petite mouche vaut tous ces flash-back explicatifs que vous aurait tartinés, sur le thème du dépérissement du désir et pendant des pages et des pages, n'importe quel écrivain dont la pensée et l'inspiration semblent formatées pour donner ces romans que le marché de la littérature américaine débite par tranches de 430 pages (en moyenne) comme s'ils étaient de la saucisse fraîche, et l'éditeur Albin-Michel, une usine de transformation géante.
Une autre leçon de maître me vient à l'esprit: dans L'Heure triomphale de Francis Macomber, lorsque le héros éponyme commence à avoir sérieusement la pétoche et que même ses phrases se mettent à trembler, le guide interrompt brièvement son petit laïus sur la meilleure manière de débusquer un lion blessé dans les broussailles et lui jette un regard, un seul, avant de continuer. Ah, ce regard... L'écrivain n'a pas besoin d'appuyer, son éloquence ne pardonne pas: on entend penser le Grand Chasseur blanc. Je suis le lecteur, maintenant à l'affût, moi aussi: des signes sur la page, des traces de sang, traces de sens. Et Hemingway est ce vieux lion embusqué derrière la prochaine phrase avec une balle de .300 Magnum dans les tripes.
On ne peut évidemment pas comparer un roman et des nouvelles dont au moins une est un chef-d'oeuvre. Je constate simplement que, si Brock Clarke, l'auteur du Guide de l'incendiaire des maisons d'écrivains en Nouvelle-Angleterre, rend, comme l'affirme son éditeur français, « hommage aux plus grands écrivains américains », le vieux Hem n'est pas de la fête et c'est un peu dommage. Même qu'un ou deux petits conseils de Papa, sur les différentes façons de couper le sifflet à un narrateur dont la propension à noyer chaque paragraphe sous des flots d'encre et de salive devient vite exaspérante, n'auraient, ici, pas été de trop. Ce n'est pas le nombre de mots qui me dérange. Joyce en a vomi plusieurs centaines de milliers, toujours en les sculptant selon une vision et une fin supérieure, de la matière organique à la forme organisée. De toute évidence, on est ici dans une autre tradition.
Hemingway a dit quelque part que Henry James écrivait « comme une vieille femme ». James méritait sans doute mieux, et les vieilles femmes itou. Mais si Brock Clarke n'écrit pas exactement comme une mémé (on boit beaucoup de bière dans ce livre et on n'y baise pas une seule fois), il n'est pas faux de dire qu'il radote un peu. Il tenait une bonne histoire: crimes, meurtre, catastrophes, prison, rédemption, plus le vieux truc homme-femme-enfants-parents et cette thématique littéraire en prime. Du bon gros grain américain, bref. Mais à cette histoire menée rondement, la redondance tient lieu de style. Un exemple typique de la prose qu'on y trouve: « "Elle adore cuisiner, mais pas comme ça", avait dit mon père à la femme, et ils avaient éclaté d'un rire identique [...]. Celle qui adorait cuisiner, mais pas comme ça, c'était ma mère. Pas la peine d'être un génie pour savoir ça, non plus. » Le problème, c'est qu'on est rendu à la page 389 et que n'importe quel lecteur le moindrement attentif sait très bien que l'autre femme dont il est question dans ce passage ne peut être que la mère du narrateur. Les deux dernières phrases du paragraphe sont donc inutiles. Bien loin de postuler un minimum de perspicacité chez son lecteur, Clarke verse sans cesse dans la surexplication, sa manie. Par facilité? Insécurité? On dirait l'écriture d'un homme qui, de son poste d'observation d'enseignant universitaire, a décidé une fois pour toutes que le lecteur contemporain est un cancre.
Dans une entrevue publiée dans Le Monde (édition internationale) du 10 octobre, Philip Roth (autre bavard notoire, qui mise, lui, sur l'intelligence...) disait: « Certes, il y a encore quelques personnes qui lisent vraiment, mais elles sont rares. Lire ce n'est pas acheter des livres et tourner les pages. » Je n'ai pas acheté le Guide de l'incendiaire..., mais après une couple de centaines de pages, je tournais celles-ci à toute vitesse et me contentais de photographier les phrases, uniquement désireux de me rendre au bout et de remettre enfin le couvercle sur tout ce verbiage, et accessoirement connaître le dénouement d'une intrigue passablement entortillée.
Le décor était pourtant bien planté. « Comme, écrit Clarke, si on avait construit la banlieue avant d'avoir construit la ville. » J'avais rarement vu décrite, avec tant de tranquille férocité, la Grande Banlieue américaine, avec ses boulevards Taschereau et ses développements domiciliaires sécuritairement coupés du monde vivant et de ses possibles contaminations, avec leurs forteresses dix fois trop grandes à un demi-million. Pas de trottoir, parce que là-bas, monsieur, on ne marche pas, on roule. Les seules formes humaines qu'on voit bouger sont occupées à livrer une guerre totalitaire à l'herbe qui pousse. Clarke a cette phrase mémorable: « De nos jours, on peut habiter quelque part sans vraiment y vivre. »
Et le « Think big » comme seul horizon: « la rivière des grandes surfaces: les super-jardineries, les super-magasins de jouets, les super- »... ci et super-ça. On est à Laval, à Joliette. Mais aussi dans le roman de Brock Clarke, dont le principal défaut est en fait de reproduire cette idéologie du « super-supermarché » avec son « Too much is beautiful ». Certaines phrases sont comme des étagères croulant sous les cannes de binnes. Le nombre excède la demande.
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