Tintin poursuit son aventure linguistique
Photo : Casterman
Une planche de l'album de Tintin adaptée à la langue québécoise
Le rire est franc et il traverse d'un coup le petit troquet étroit de la rue Drummond à Montréal. Accroché à un comptoir en teck, Michel Rabagliati a le nez plongé dans une bande dessinée, le regard concentré et l'hilarité naissante à la commissure des lèvres. « Vous étiez pas pâmé par la vue, capitaine? » lit à haute voix le bédéiste. « Non, c'était pas vargeux! » « Que c'est drôle. Même mes personnages ne parlent pas aussi habitant que ça. C'est très amusant. »
Depuis quelques minutes, à l'invitation du Devoir, le père des aventures de Paul — le Tintin du Québec — savoure, mi-sceptique mi-curieux, le bouquin qu'on vient de lui placer entre les mains. L'oeuvre est connue: sur la page couverture, trois hommes et un petit chien en détresse sur un radeau, au milieu de nulle part. Le tout au-dessous d'un titre qui déstabilise une référence culturelle tenace: Colocs en stock. Mais que se passe-t-il?
De la parole aux actes. Après avoir soulevé la polémique l'an dernier en évoquant la chose dans nos pages, l'éditeur belge Casterman n'a finalement pas flanché. Pour la première fois de son histoire, le célèbre reporter mis au monde en 1929 par Hergé va donc parler le français du Québec dans une adaptation de la célèbre aventure Coke en stock, rebaptisée pour l'occasion. Et sans surprise, cette relecture linguistique, à quelques jours de son lancement officiel, intrigue autant qu'elle dérange.
« Ce n'est pas inintéressant, résume Michel Rabagliati. Mais après deux ou trois planches, cela devient un peu lassant. On comprend vite la formule. Cet album va certainement devenir une curiosité pour les tintinophiles. Mais j'espère qu'ils vont s'arrêter à ce titre et ne pas adapter toute la série. »
Curiosité? Yves Laberge, sociologue de Québec à l'origine de ce projet d'édition et de cette adaptation en français d'Amérique, voit certainement bien plus que cela dans les 62 planches qu'il a, pendant la dernière année, case par case, bulle par bulle, scrupuleusement replacées dans un nouveau cadre culturel. « Ce n'est pas une parodie, lance-t-il au milieu du brouhaha d'un café italien de Montréal où Le Devoir l'a rencontré il y a quelques jours. Nous n'avons pas fait ça pour ridiculiser Tintin, ni le français que l'on parle ici. C'est plutôt une célébration de notre langue, une langue vivante, colorée, originale avec des expressions très imagées qui vient prouver que le français est riche dans toutes ses ramifications. »
Avec Colocs en stock, la maison Casterman vient une fois de plus confirmer ses ambitions « régionalisantes » de l'oeuvre de Hergé, que l'on dit pourtant universelle. À ce jour, en 24 aventures — dont une inachevée —, son célèbre journaliste globe-trotter a trouvé sa place dans les grands courants linguistiques du globe. Au-delà du français, sa langue originale, il échange avec la Castafiore, son ami Archibald Haddock ou Milou en anglais, allemand, espagnol, portugais, mandarin, russe, japonais, néerlandais, suédois...
Chaque année, de nouveaux étages sont construits dans cette tour de Babel avec l'apparition d'adaptations dans des « langues moins répandues », comme les nomment les gardiens de l'univers de Tintin. Le catalan, le basque, le breton, l'occitan, l'alsacien, le corse, le polynésien sont du nombre. Dans la dernière année, Les Bijoux de la Castafiore a également été traduit en bruxellois, un dérivé du français qui se parle encore dans certains quartiers populaires de la capitale belge. « Nous avons eu aussi dans le passé une édition en américain ainsi qu'une en brésilien [variantes de l'anglais et du portugais] », dit à l'autre bout du fil Étienne Pollet, responsable des adaptations pour la maison d'édition belge qui avoue avoir un peu douté par le passé du bien-fondé d'une telle aventure linguistique en terre québécoise.
« Votre société a un problème avec sa langue, je l'ai bien compris, ajoute-t-il. Mais j'ai aussi compris que les critiques venaient d'une peur que cette adaptation sombre dans la vulgarité, et comme ce n'est pas le chemin que nous avons pris, à quelques jours du lancement, j'ai confiance qu'elle va être bien reçue. »
De l'Europe au Khemed, après un écrasement d'avion, devant une bouteille de rosé rafraîchissant, traqué par une patrouille de méharistes, pas question donc d'y croiser ce bon vieux Haddock puisant dans le vocabulaire liturgique pour exprimer sa colère. Le personnage se contente de traiter Alcazar de « mitaine pas de pouce » ou encore les marins d'un autre navire de « sans-génie », « suce-la-cenne » et autres « pic-bois ». « C'est normal, résume Yves Laberge, l'oeuvre de Tintin n'a jamais été vulgaire. Elle a été écrite dans un niveau de langage simple et abordable, que cette adaptation a respecté. »
Dans un coin du globe où « la langue est un vecteur identitaire important », l'exercice de style a tout pour être « casse-gueule », reconnaît l'adaptateur, qui s'étonne toutefois des nombreuses critiques et condamnations formulées dans les derniers mois, alors que « [son] travail n'avait pas été encore terminé ». « C'est la preuve d'un problème de fierté et j'espère que cet album va contribuer à notre thérapie collective sur le sujet. Qu'on ne s'y trompe pas. Ce n'est pas un album qui veut rendre l'oeuvre de Tintin plus intelligible. Il faut plutôt voir ça comme un hommage à notre langue », ajoute-t-il.
À la lecture de la première planche, le tintinophile Maxime Prévost, lui, préfère parler d'« une erreur. » « C'est presque une mauvaise plaisanterie, résume calmement le professeur de littérature à l'Université d'Ottawa. Sans le vouloir, la charge parodique est très forte et elle est double: c'est une parodie de Tintin et une parodie d'une langue qui ne se parle plus comme ça ici. Ce n'est pas juste la langue que l'on a changée. C'est le fond. Et c'est dommage. »
« C'est quelque chose dont on aurait pu se passer », ajoute Jean-Claude Boulanger, professeur au département de langues, linguistique et traduction de l'Université Laval. Au début des années 1990, l'homme a piloté une version québécoise du dictionnaire Robert, projet d'édition qui, à l'époque, avait soulevé un tollé. L'introduction dans ce recueil d'unités linguistiques signifiantes de plusieurs termes joualisants était entre autres au coeur des critiques.
« Pour d'autres raisons, cette adaptation va certainement alimenter de vifs débats parce que le niveau de langue a baissé, au point de dénaturer le texte original, poursuit-il. De plus, en ramenant les dialogues à un niveau familier et populaire, on est tombé ici dans le piège de la folklorisation. »
La houle commence déjà à se lever sur cette alchimie linguistique qui vient de transformer le « coke », ce combustible minéral répandu en 1958 quand Hergé a écrit cette aventure, en « colocs ». Et ce, pour de simples intérêts commerciaux ont, dans les derniers mois, dénoncé les détracteurs du projet.
Casterman, qui avoue d'ailleurs ne pas avoir été l'instigateur de ce recadrage culturel, s'en défend bien. « C'est M. Laberge qui nous a approchés avec cette adaptation, résume M. Pollet. Nous fonctionnons comme ça pour les adaptations en langues moins répandues. Nous voulons qu'elles viennent du milieu. Colocs en stock, c'est une adaptation en québécois faite par des Québécois. Et ce n'est surtout pas un coup de marketing, comme certains le pensent. »
Et d'ajouter: « Ces projets sont simplement des façons d'utiliser un mythe, Tintin, pour anoblir un parler populaire. Notre but n'est pas de faire de l'argent. C'est de la communication. » Une communication qui, pour le marché québécois, va être portée dans les prochaines semaines par 15 000 albums frappés d'une fleur de lys et, surtout, par une polémique « inévitable », croit M. Boulanger, « sur la valeur du français du Québec dans le reste de la francophonie. L'image du français québécois que cet album donne n'est pas le français québécois qui se parle ou s'écrit aujourd'hui ici. Et ça me déçoit. »
Depuis quelques minutes, à l'invitation du Devoir, le père des aventures de Paul — le Tintin du Québec — savoure, mi-sceptique mi-curieux, le bouquin qu'on vient de lui placer entre les mains. L'oeuvre est connue: sur la page couverture, trois hommes et un petit chien en détresse sur un radeau, au milieu de nulle part. Le tout au-dessous d'un titre qui déstabilise une référence culturelle tenace: Colocs en stock. Mais que se passe-t-il?
De la parole aux actes. Après avoir soulevé la polémique l'an dernier en évoquant la chose dans nos pages, l'éditeur belge Casterman n'a finalement pas flanché. Pour la première fois de son histoire, le célèbre reporter mis au monde en 1929 par Hergé va donc parler le français du Québec dans une adaptation de la célèbre aventure Coke en stock, rebaptisée pour l'occasion. Et sans surprise, cette relecture linguistique, à quelques jours de son lancement officiel, intrigue autant qu'elle dérange.
« Ce n'est pas inintéressant, résume Michel Rabagliati. Mais après deux ou trois planches, cela devient un peu lassant. On comprend vite la formule. Cet album va certainement devenir une curiosité pour les tintinophiles. Mais j'espère qu'ils vont s'arrêter à ce titre et ne pas adapter toute la série. »
Curiosité? Yves Laberge, sociologue de Québec à l'origine de ce projet d'édition et de cette adaptation en français d'Amérique, voit certainement bien plus que cela dans les 62 planches qu'il a, pendant la dernière année, case par case, bulle par bulle, scrupuleusement replacées dans un nouveau cadre culturel. « Ce n'est pas une parodie, lance-t-il au milieu du brouhaha d'un café italien de Montréal où Le Devoir l'a rencontré il y a quelques jours. Nous n'avons pas fait ça pour ridiculiser Tintin, ni le français que l'on parle ici. C'est plutôt une célébration de notre langue, une langue vivante, colorée, originale avec des expressions très imagées qui vient prouver que le français est riche dans toutes ses ramifications. »
Avec Colocs en stock, la maison Casterman vient une fois de plus confirmer ses ambitions « régionalisantes » de l'oeuvre de Hergé, que l'on dit pourtant universelle. À ce jour, en 24 aventures — dont une inachevée —, son célèbre journaliste globe-trotter a trouvé sa place dans les grands courants linguistiques du globe. Au-delà du français, sa langue originale, il échange avec la Castafiore, son ami Archibald Haddock ou Milou en anglais, allemand, espagnol, portugais, mandarin, russe, japonais, néerlandais, suédois...
Chaque année, de nouveaux étages sont construits dans cette tour de Babel avec l'apparition d'adaptations dans des « langues moins répandues », comme les nomment les gardiens de l'univers de Tintin. Le catalan, le basque, le breton, l'occitan, l'alsacien, le corse, le polynésien sont du nombre. Dans la dernière année, Les Bijoux de la Castafiore a également été traduit en bruxellois, un dérivé du français qui se parle encore dans certains quartiers populaires de la capitale belge. « Nous avons eu aussi dans le passé une édition en américain ainsi qu'une en brésilien [variantes de l'anglais et du portugais] », dit à l'autre bout du fil Étienne Pollet, responsable des adaptations pour la maison d'édition belge qui avoue avoir un peu douté par le passé du bien-fondé d'une telle aventure linguistique en terre québécoise.
« Votre société a un problème avec sa langue, je l'ai bien compris, ajoute-t-il. Mais j'ai aussi compris que les critiques venaient d'une peur que cette adaptation sombre dans la vulgarité, et comme ce n'est pas le chemin que nous avons pris, à quelques jours du lancement, j'ai confiance qu'elle va être bien reçue. »
De l'Europe au Khemed, après un écrasement d'avion, devant une bouteille de rosé rafraîchissant, traqué par une patrouille de méharistes, pas question donc d'y croiser ce bon vieux Haddock puisant dans le vocabulaire liturgique pour exprimer sa colère. Le personnage se contente de traiter Alcazar de « mitaine pas de pouce » ou encore les marins d'un autre navire de « sans-génie », « suce-la-cenne » et autres « pic-bois ». « C'est normal, résume Yves Laberge, l'oeuvre de Tintin n'a jamais été vulgaire. Elle a été écrite dans un niveau de langage simple et abordable, que cette adaptation a respecté. »
Dans un coin du globe où « la langue est un vecteur identitaire important », l'exercice de style a tout pour être « casse-gueule », reconnaît l'adaptateur, qui s'étonne toutefois des nombreuses critiques et condamnations formulées dans les derniers mois, alors que « [son] travail n'avait pas été encore terminé ». « C'est la preuve d'un problème de fierté et j'espère que cet album va contribuer à notre thérapie collective sur le sujet. Qu'on ne s'y trompe pas. Ce n'est pas un album qui veut rendre l'oeuvre de Tintin plus intelligible. Il faut plutôt voir ça comme un hommage à notre langue », ajoute-t-il.
À la lecture de la première planche, le tintinophile Maxime Prévost, lui, préfère parler d'« une erreur. » « C'est presque une mauvaise plaisanterie, résume calmement le professeur de littérature à l'Université d'Ottawa. Sans le vouloir, la charge parodique est très forte et elle est double: c'est une parodie de Tintin et une parodie d'une langue qui ne se parle plus comme ça ici. Ce n'est pas juste la langue que l'on a changée. C'est le fond. Et c'est dommage. »
« C'est quelque chose dont on aurait pu se passer », ajoute Jean-Claude Boulanger, professeur au département de langues, linguistique et traduction de l'Université Laval. Au début des années 1990, l'homme a piloté une version québécoise du dictionnaire Robert, projet d'édition qui, à l'époque, avait soulevé un tollé. L'introduction dans ce recueil d'unités linguistiques signifiantes de plusieurs termes joualisants était entre autres au coeur des critiques.
« Pour d'autres raisons, cette adaptation va certainement alimenter de vifs débats parce que le niveau de langue a baissé, au point de dénaturer le texte original, poursuit-il. De plus, en ramenant les dialogues à un niveau familier et populaire, on est tombé ici dans le piège de la folklorisation. »
La houle commence déjà à se lever sur cette alchimie linguistique qui vient de transformer le « coke », ce combustible minéral répandu en 1958 quand Hergé a écrit cette aventure, en « colocs ». Et ce, pour de simples intérêts commerciaux ont, dans les derniers mois, dénoncé les détracteurs du projet.
Casterman, qui avoue d'ailleurs ne pas avoir été l'instigateur de ce recadrage culturel, s'en défend bien. « C'est M. Laberge qui nous a approchés avec cette adaptation, résume M. Pollet. Nous fonctionnons comme ça pour les adaptations en langues moins répandues. Nous voulons qu'elles viennent du milieu. Colocs en stock, c'est une adaptation en québécois faite par des Québécois. Et ce n'est surtout pas un coup de marketing, comme certains le pensent. »
Et d'ajouter: « Ces projets sont simplement des façons d'utiliser un mythe, Tintin, pour anoblir un parler populaire. Notre but n'est pas de faire de l'argent. C'est de la communication. » Une communication qui, pour le marché québécois, va être portée dans les prochaines semaines par 15 000 albums frappés d'une fleur de lys et, surtout, par une polémique « inévitable », croit M. Boulanger, « sur la valeur du français du Québec dans le reste de la francophonie. L'image du français québécois que cet album donne n'est pas le français québécois qui se parle ou s'écrit aujourd'hui ici. Et ça me déçoit. »
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