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Essais québécois - Quand la France monarchiste larguait le Québec

L'entreprise de réhabilitation de la France et de l'Amérique républicaines par l'historien Jean-Paul de Lagrave

Louis Cornellier   3 octobre 2009  Livres

À retenir

    • Les Robinson Crusoé de l'histoire - Essai sur la solitude du Québec
    • Jean-Paul de Lagrave
    • Éditions Trois-Pistoles - Trois-Pistoles, 2009, 168 pages
Le 250e anniversaire de la bataille des plaines d'Abraham l'a bien fait ressortir: les événements délicats de notre histoire ne souffrent pas une lecture unique. Même s'ils affirment n'y rechercher que la vérité, ceux qui s'en font les interprètes aboutissent à des conclusions différentes. Ces dernières n'ont certes pas toutes la même valeur — il y a, après tout, des critères méthodologiques qui permettent de les évaluer —, mais, même en ne retenant que celles qui sont valables, on obtient une irréductible diversité. On peut s'en désoler ou s'en réjouir, mais on ne peut, sauf à prôner la censure, y échapper, comme on n'échappe pas à la nécessité de choisir, au moins partiellement, son camp.

Avec Les Robinson Crusoé de l'histoire. Essai sur la solitude du Québec, Jean-Paul de Lagrave propose une interprétation originale des événements liés à la Conquête de 1760. Esprit républicain à la française, donc antimonarchiste et anticlérical, et partisan de l'indépendance du Québec, l'historien revient sur notre tragédie nationale à partir d'un angle inédit. « Oui, écrit-il, en 1763 et 1783, c'était une nation de langue française que la mère-patrie abandonnait sur les rives du fleuve Saint-Laurent. » La France, selon lui, nous a donc bel et bien largués à l'époque, mais cette France indigne n'est pas toute la France.

La France que l'historien accuse de lâcheté et de vil opportunisme, c'est la France de Louis XV et de Louis XVI, qui aurait pu sauver le Québec français, mais ne l'a pas fait. En 1763, le duc de Choiseul, négociateur de Louis XV, préfère la Guadeloupe esclavagiste au Québec parce qu'il a des intérêts personnels dans les exploitations sucrières des Antilles. Les Anglais, selon Lagrave, n'auraient pas détesté laisser le Québec à la couronne française pour contenir les colonies américaines. Premier abandon, donc.

Le deuxième se produit en 1783, avec la signature du traité de Versailles. Favorables à la libération de la province de Québec du joug britannique, les rebelles américains, financés par la France, se font mettre des bâtons dans les roues par Vergennes, ministre des Affaires étrangères de Louis XVI. Son objectif est clair: maintenir le Québec britannique pour faire sentir aux Américains qu'ils ont besoin de la France.

Le « double abandon » du Québec est donc attribuable à une France royaliste que les « historiens cléricaux du Québec » défendront pourtant par la suite. Ils choisiront plutôt, note Lagrave, d'accuser Voltaire et ses « quelques arpents de neige » tirés de Candide. Cette manoeuvre idéologique vise à sauver l'honneur de la France de l'Ancien Régime et à discréditer le « message généreux et tolérant » des penseurs des Lumières.

Toute l'entreprise de Jean-Paul de Lagrave vise, au contraire, à réhabiliter l'honneur de la France et de l'Amérique républicaines dans ce dossier. Voltaire, explique-t-il, s'est attaqué avec force « au maintien de l'esclavage dans les sucrières françaises ». Il a exprimé à maintes reprises son opposition à la guerre, notamment aux conquêtes militaires. Sa célèbre formule déjà citée aurait été, en fait, « un blâme indirect des envahisseurs, sous forme d'une boutade ». Au Québec, François-Xavier Garneau avait compris cela, explique l'historien, dont l'argumentation dans ce dossier reste toutefois hypothétique. « Il n'y a pas de doute, écrit-il par exemple, que si Voltaire avait été mis au courant du sort malheureux des habitants de la Nouvelle-France, il ne serait pas resté insensible à leur situation. »

Jean-Paul de Lagrave montre aussi que les républicains américains comme Franklin et Paine, de même que les militaires Montgomery et Arnold, ont lutté avec énergie pour la libération du Québec, malgré l'opposition de la France royaliste. Il avance aussi que, « dès la naissance de la République française, une volonté de libérer l'ancienne Nouvelle-France va se manifester », notamment en 1792 et en 1797, mais sans succès.

Ensuite, « il se passa 170 ans d'un long silence ». Pendant toutes ces années, les seuls liens du Québec avec la France passeront par des prêtres et religieux royalistes « qui répandaient une image funeste de la mère-patrie ». Nos historiens, dont Groulx, ne feront pas mieux, eux pour qui « la France des droits de l'homme et des libertés n'existait tout simplement pas ». Cette domination de « l'Église la plus réactionnaire d'Amérique » nous privera de l'esprit des Lumières au profit d'une « mentalité ecclésiale ».

La visite de Charles de Gaulle, en 1967, marquera enfin les retrouvailles entre la France et le Québec. « Il fallait bien que je parle aux Français du Canada, dira le général. Nos rois les avaient abandonnés. » Le Québec, enfant abandonné, pouvait enfin pardonner. Mais en était-il capable, lui que 170 ans de cléricalisme antirépublicain avaient anémié? L'audace du général, clairement indépendantiste selon Lagrave, a réveillé une partie du peuple et suscité la colère de ceux qui profitent de sa soumission.

Même si son livre parle du passé, c'est de l'avenir qu'il est ici question, lance l'essayiste. De cette histoire, Français et Québécois doivent comprendre « qu'on ne peut être soi-même qu'à la condition de maintenir les valeurs, le mode de vie, la langue, la culture qui nous sont propres ». Ils doivent comprendre qu'ils ont besoin, pour ce faire, l'un de l'autre. « La France dont on parle, précise Lagrave, c'est un grand principe, une vocation dans le monde et pour le monde, une vocation fragile, au demeurant, qui risque toujours de mourir quand elle est insuffisamment servie et qu'elle ne rencontre plus d'écho. » Et cet écho, ajoute-t-il avec raison, « c'est d'abord le Québec ».

L'idée de cette nécessaire alliance entre la France et le Québec indiffère trop souvent les Français et choque même de nombreux Québécois, qui ne voient que des « maudits Français » dans leurs alliés principaux. Deux solitudes, a-t-on déjà dit pour résumer un autre dossier. Dans celui-ci, c'est l'amitié qui presse.

 
 
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  • Godefroy
    Abonné
    samedi 3 octobre 2009 00h13
    Question à Sarko
    Pas d'ingérence mais pas d'indifférence : est-ce cela la solitude des québécois membres de la famille, c'est à dire des frères et soeurs ?

  • Pierre-Paul Roy
    Abonné
    samedi 3 octobre 2009 15h18
    Conquête ou acte de piraterie ?
    Dans son excellente biographie de Voltaire Pierre Milza écrit )(p.519): « En juin 1755, les Anglais rouvrirent sur mer les hostilités contre la France : sans déclaration de guerre, ils s'emparèrent, dans leurs ports et en haute mer, de plus de trois cents navires français. Ce véritable acte de piraterie, qui privait la flotte française de six mille marins expérimentés, allait assurer la maîtrise des mers aux Britanniques et empêcher les Français d'envoyer au Canada les renforts nécessaires.» Alors, la Canada est-il le résultat d'un acte de piraterie ?

  • Georges Paquet
    Abonné
    dimanche 4 octobre 2009 06h19
    En quoi la France est-elle l'alliée principale du Québec?
    Si je me souviens bien, la France a déjà pris un bon nombre d'initiatives pas toujours très amicales envers le Québec: Par exemple, elle a fait adopter par l'ensemble de l'Union européenne (500 millions de consommateurs) le banissement du commerce des produits du phoque, le banissement des produits de l'amiante (même ceux qui sont réputés sans danger). Il faut également chercher attentivement pour trouver le poids du Québec dans les grandes décisions de la Francophonie sur son avenir et sur le choix de ses principaux dirigeants. Elles sont nombreuses aussi les sociétés française qui s'installent en Ontario, en Nouvelle-Écosse ou ailleurs plutôt qu'au Québec.

    En somme. comme le dit l'historien, il y a la France et le Québec d'hier, d'aujourd'hui et de demain, qui ne sont pas nécessairement, ni habituellement dans le même état d'esprit. Demandez-le à la France d'aujourd'hui, à M. Sarkosy et à ses amis.

  • Roland Berger
    Abonné
    dimanche 4 octobre 2009 16h06
    Enfin !
    Enfin on n'ose dire que les Québécois et Québécoises ont été tenus sous le boisseau clérical pendant presque deux cents ans. Il s'agit d'un historien de France. Qui d'ici osera faire le lien avec la soumission viscérale et l'indécision morbide de leurs descendants ? Qui osera ici expliquer la crainte de la souveraineté politique par ces travers transmis de génération en génération ? L'Église a brisé les reins de ses ouailles. Mais elle n'est pas responsable. C'était il y a longtemps, comme l'histoire des orphelins de Duplessis.
    Roland Berger
    St. Thomas, Ontario

  • Georges Paquet
    Abonné
    lundi 5 octobre 2009 06h57
    Si Roland Berger et les adeptes de ses inepties avaient raison, il faudrait détester au plus haut point les Québécois francophones pour ensuite les inviter à voter pour l'indépendance.
    Voyez les mots qu'utilisent Berger et ses semblables qui dénoncent:"la soumission viscérale et l'indécision morbide" des Québécois. Lançons donc un concours pour voir si certains ne trouveront pas des expressions encore plus infamantes...

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